Chapitre premier








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Philippe Aubert de Gaspé

Mémoires

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BeQ

Philippe Aubert de Gaspé

(1786-1871)

Mémoires

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 190 : version 1.1

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Les anciens Canadiens

Divers

Mémoires

Édition de référence :

Québec, N. S. Hardy, Libraire-Éditeur, 1885.

Chapitre premier


Et ces choses vous remontois-je, pour que cil qui orront ce livre croient fermement en ce que ce livre dist que j’ai vraiment veues et oïes.

Mémoires du Sire de Joinville.

Je déteste toute préface ; ce qui ne m’empêche pas de la lire à l’encontre d’un grand nombre de lecteurs qui se privent de cette jouissance. Elle me fait l’effet de ce mauvais dîner auquel assistait notre grand satirique Boileau : il me semble toujours voir l’amphitryon prier les convives d’un air narquois de l’excuser.

Je ne sais trop comment me tirer d’affaire après ce préambule : je ne voudrais pas être en contradiction directe avec moi-même en blâmant en autrui ce que je me vois contraint de faire en commençant ce chapitre.

Un grand nombre de mes amis qui ont lu « Les Anciens Canadiens » plutôt avec leur cœur patriotique qu’en juges sévères, ont eu l’obligeance de me reprocher de n’avoir pas commencé à écrire il y a quelques quarante ans. Était-ce un compliment ? Était-ce une épigramme ?

Comme, malgré mon expérience, je n’ai jamais pu me persuader qu’on voulût mortifier quelqu’un de cœur joie, et encore moins un vieillard, j’ai pris la remarque en bonne part, et je me suis mis à écrire.

Si j’osais risquer un Irish bull, (un calembour irlandais) je dirais que mon plus ancien contemporain étant moi-même, je dois d’abord m’occuper de mon mince individu. Je devrais en effet me rappeler tous les détails de ma vie depuis le jour même de ma naissance, car bien déchirant dut être le cri de douleur que je poussai en ouvrant les yeux à la lumière.

Que m’importe après tout la critique ; je ne puis écrire l’histoire de mes contemporains sans écrire ma propre vie liée à celle de ceux que j’ai connus depuis mon enfance. Ma propre histoire sera donc le cadre dans lequel j’entasserai mes souvenirs.

Le lecteur me pardonnera d’entrer en matière par un conte : je ne prends rien au sérieux, à mon âge, si ce n’est la mort ; le reste n’est qu’une comédie qui tourne souvent au tragique. « Tel est pris qui croyait prendre », c’est le refrain d’une ancienne chanson canadienne.

Le coin de Fanchette


Mettez-le dans le coin...... J’ai oublié de le mettre dans le coin.

Conte de ma grand-mère.

Il y avait jadis une femme nommée Fanchette : c’était une gaupe, sans ordre s’il en fût, qui laissait tout traîner dans son ménage. Aux reproches qu’on lui faisait, elle répondait constamment : « J’ai oublié de le mettre dans le coin ; mettez-le dans le coin. » Le pauvre coin n’en pouvait plus, encombré qu’il était de ce qu’elle y avait accumulé depuis vingt ans.

Si un de ses marmots se cassait le nez et poussait des cris pitoyables en le tenant à deux mains, Fanchette prenait l’enfant dans ses bras et lui disait pour le consoler : Ne pleure pas, mon amour, j’ai oublié de mettre cette satanée bûche, qui t’a fait tomber, dans le coin.

Sa fille aînée, sortant un jour de sa chambre, en toilette de bal et les cheveux poudrés à blanc, s’accroche les pieds sur un baquet, tombe la tête dans un seau rempli d’eau sale, qu’elle renverse sur elle, et se retire passée à l’empois depuis la tête jusqu’aux pieds en pleurant comme une Madeleine. Sa mère laisse sur le foyer une poêle pleine de graisse bouillante ; court à sa fille et lui dit : Ce n’est rien, ma chère miche : j’ai oublié de mettre ce chien de baquet et ce diable de seau dans le coin.

Le grand-père, affligé d’une vue basse, accourt au bruit, tombe assis au beau milieu de la friture, crie comme un sauvage douillet que ses ennemis font rôtir ; et pendant que sa fille l’écorche comme une anguille en voulant décoller la partie de la culotte qui adhère à la peau du lâche martyr, Fanchette ne cesse de répéter pour le consoler : C’est ma faute, bon papa, j’ai oublié de mettre ma poêle dans le coin......... de la cheminée ; je n’y manquerai pas une autre fois.

Le soir, son mari arrive de l’ouvrage, tombe sur un coffret qui était au beau milieu de la porte d’entrée, se fait, dans sa chute, une bosse au front grosse comme un œuf de poule, jure comme un possédé en criant à sa femme d’apporter la bouteille au vinaigre pour bassiner la contusion. Fanchette court au garde-manger ; on entend un bruit de vaisselle cassée, le mari s’égosille à crier : Apporteras-tu à la fin le vinaigre ; où le diable t’a-t-il emportée que tu ne reviens plus !

– Ce n’est rien, mon homme, répond Fanchette, j’avais laissé la bouteille sur le plancher, et j’ai eu le malheur de la casser, mais c’est égal, la saumure vaut encore mieux pour les bosses à la tête, et je cours à la cave.

La malheureuse Fanchette, dans son empressement, s’accroche les jambes quelque part, tombe la tête la première dans la cave et se casse le cou.

Je racontais un jour cette histoire à ma mère, laquelle, après en avoir ri d’assez bon cœur, elle, si propre et si rangée, me demanda où j’avais pris ce conte.

– Mais c’est ma grand-mère qui me l’a fait, lui dis-je.

– Fou que tu es, me dit-elle, tu avais à peine trois ans1, lorsque ma belle-mère mourut ; et ma mère est morte peu de mois après ta naissance.

– Ce qui n’empêche pas, répliquai-je, que j’ai bien connu ma grand-mère, la dernière décédée, s’entend : elle avait une grande paire de lunettes d’argent qui lui pinçaient tellement le nez que si j’eusse été assez fort, lorsque je les empoignais avec mes petites mains, j’aurais plutôt déraciné le nez de ma chère grand-mère qu’emporté les lunettes sans le nez. Et je donnai une description graphique du nez de ma grand-mère : un nez à la Villiers de L’Isle-Adam, tel que devait en porter son ancêtre le Grand-Maître de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem : un nez, en un mot, à passer honorablement à l’inspection parmi ceux de l’ancienne chevalerie ; car vous m’avez souvent dit, ajoutai-je, que quand on parlait en famille de nez respectables, on disait un nez à la Villiers de L’Isle-Adam, en mémoire du cher ancêtre.1

Ma mère reprit après quelques éclats de rire : – Tu ne sais donc pas, mon cher fils, que toutes les vieilles dames portaient autrefois des lunettes sans branches, appelées par dérision pince-nez ? tu auras confondu celles que tu as vues plus récemment avec celles de ta grand-mère dont tu ne peut avoir aucune souvenance.

– Ah ! je n’en ai pas souvenance ! repris-je : elle qui me prenait sur ses genoux, le soir, qui me faisait jouer avec son chapelet orné de médailles !

Et j’en donnais une description exacte.

– Bah ! fit ma mère : tous les chapelets étaient les mêmes alors : c’est encore un rêve de ton imagination.

– Un rêve de mon imagination ! m’écriai-je, piqué au vif : comme si tous les enfants n’avaient pas, au moins, une grand-mère sur deux, dont ils se rappellent ! Eh bien ! faites-moi l’honneur, madame, lui dis-je en lui faisant un profond salut, d’accepter ma main pour passer dans le salon.

Ma mère se prêta en riant à mon offre galante et nous passâmes au salon.

– J’ai vu ici, un soir, repris-je, une personne morte couverte d’un drap blanc : sur une petite table, là, (et je montrais la place), étaient deux cierges allumés ; au milieu un crucifix, un gobelet d’eau et une petite branche de sapin. Mon père était agenouillé ici, et pleurait ; vous étiez vous aussi à genoux, vous me teniez dans vos bras et vous me faisiez signe, en montrant mon père, de ne pas faire de bruit.

– Impossible, dit ma mère en se parlant à elle-même : il n’avait pas trois ans ; et, pourtant, personne n’est mort dans cette maison depuis le décès de sa grand-mère ; il y a près de quinze ans.

Nous finîmes par capituler : ma bonne mère, de son côté, m’accorda souvenance du nez, des lunettes, du chapelet et des médailles de ma grand-mère, et moi, du mien, je dus convenir que le conte de ma grand-mère était de mon invention.

Le lecteur suppose, avec raison, que je divague avec mon conte : il faut me justifier d’une imputation si injurieuse à mon amour-propre d’auteur. Il me restait quelques anecdotes, bien insignifiantes sans doute, que j’avais oubliées de mentionner dans « Les Anciens Canadiens », mais qu’avec la ténacité d’un vieillard, je tenais à relater quelque part. Dans ce grand désarroi, une idée ingénieuse sembla me tirer d’affaire. Imitons cette chère Fanchette, pensais-je, et faisons de cet ouvrage, un coin, à sa façon, pour y déposer tout ce qui me passera par la tête tant des anciens que des nouveaux Canadiens : il n’en coûte après tout que la facture ; et le pis qui pourrait m’arriver serait de me casser le cou comme madame Fanchette. D’ailleurs je n’y mettrai pas plus d’ordre qu’elle ; j’entasserai les anecdotes à mesure qu’elles me viendront sans autre plan arrêté qu’un certain ordre chronologique, que je ne promets pas de toujours observer.

Le lecteur me pardonnera donc de me présenter à lui le jour même de ma naissance. Le 30 octobre de l’année 1786, dans une maison de la cité de Québec, remplacée maintenant par le palais archiépiscopal, un petit être bien chétif, mais très vivace, puisqu’il tient aujourd’hui la plume à l’âge de soixante-et-dix-neuf ans, ouvrait les yeux à la lumière. Après avoir crié jour et nuit pendant trois mois, sans interruption, sous le toit de sa grand-mère maternelle, veuve du chevalier Charles Tarieu de Lanaudière, le petit Philippe Aubert de Gaspé fut transporté à Saint-Jean Port-Joli, dans une maison d’assez modeste apparence, ayant néanmoins la prétention de remplacer l’ancien et opulent manoir que messieurs les Anglais avaient brûlé en 1759.

Je ne puis expliquer pourquoi j’ai souvenance de ma grand-mère paternelle avant celle de mon père et de ma mère : serait-ce parce que la vieille dame, ayant disparu tout à coup laissa un vide dans mon existence ? Je ne me rappelle en effet mon père et ma mère que le jour que je les vis agenouillés près du corps de ma grand-mère. Je devais ignorer la mort, et j’ai cependant conservé l’impression que ce corps inanimé, recouvert d’un drap blanc, était celui de mon aïeule paternelle, et que je ne la reverrais plus.

Je trouvais la vie pleine de charme pendant mon enfance, ne m’occupant ni du passé ni encore moins de l’avenir. J’étais heureux ! Que me fallait-il de plus ! Je laissais bien, le soir, avec regret tous les objets qui m’avaient amusé, mais la certitude de les revoir le lendemain me consolait ; aussi étais-je levé dès l’aurore pour reprendre les jouissances de la veille.

Je me promenais seul, sur la brune, de long en large dans la cour du manoir, et je trouvais une jouissance infinie à bâtir de petits châteaux en Espagne. Je donnais des noms fantastiques aux arbres qui couronnent le beau promontoire qui s’élève au sud du domaine seigneurial. Il suffisait que leur forme m’offrit quelque ressemblance avec des êtres vivants pour me les faire classer dans mon imagination. C’était une galerie complète composée d’hommes, de femmes, d’enfants, d’animaux domestiques, de bêtes féroces et d’oiseaux. Si la nuit était calme et belle, je n’éprouvais aucune inquiétude sur le sort de ceux que j’aimais, mais au contraire si le vent mugissait, si la pluie tombait à torrent, si le tonnerre ébranlait le cap sur ses bases, je me prenais alors d’inquiétude pour mes amis ; il me semblait qu’ils se livraient entre eux un grand combat et que les plus forts dévoraient les plus faibles ; j’étais heureux le lendemain de les trouver sains et saufs.

Un beau jour, je me trouvai transporté comme par enchantement dans la cité de Québec. Je devais être bien jeune, car je ne sais comment je fis le voyage. Je suis sur la place d’armes et je vois manœuvrer un régiment ; celui de son Altesse Royale, le Duc de Kent, père de notre gracieuse souveraine la reine Victoria. On me montra, sans doute, le Prince ; mais comme je jugeais alors les hommes, comme le font beaucoup d’autres aujourd’hui, sur le plus ou moins de bruit qu’ils font, le gros tambour et surtout le grand nègre, qui agitait deux plats d’acier au-dessus de sa tête en les frappant l’un contre l’autre en cadence, furent les deux seuls acteurs de ce spectacle si nouveau pour moi qui attirèrent toute mon attention et dont je me rappelle aujourd’hui.

Au dire de mes parents, j’étais, comme de droit, un prodige de mémoire, pendant mon enfance. Quant à l’esprit, j’en fais grâce aux lecteur. Dès l’âge de six ans, je savais par cœur toutes les fables du bon Lafontaine, je connaissais toutes les villes du monde, la Chine, je crois même, y comprise, et je savais assez de traits d’histoire pour désespérer les pédants les plus ferrés. Lady Simcoe, qui passait pour un bas-bleu,1 dit un jour à ma mère : De grâce, amenez-moi votre fils, quand vous viendrez prendre le thé ce soir : on me dit que c’est un savant.

On me promenait dans les salons de Québec, comme un petit animal rare. Quel dommage que Barnum ne fût pas alors au monde, il aurait acheté la petite bête à un prix fabuleux. Bref, Pic de la Mirandole n’était qu’un sot comparé au fils Philippe de ma mère.

Raillerie à part, il paraît que j’avais alors une mémoire étonnante. Il me semble que j’ai toujours su lire : une circonstance assez naturelle engagea ma mère à me l’enseigner. Elle me tenait un jour sur ses genoux en s’amusant à lire, lorsque pointant avec mon petit doigt quelques lettres à la mine assez bizarre, elle m’en nomma trois ou quatre. Me tenant encore sur ses genoux, un livre à la main, après un laps d’une quinzaine de jours, je poussai un cri de joie en lui nommant, sans hésiter, mes nouveaux amis à la mine hétéroclite. Ô infortuné Philippe ! le plus paresseux de tous les enfants ! tu viens de sceller toi-même ta condamnation, ton esclavage : combien de férules, de pensums, de pénitences, tes traîtres amis vont-ils te procurer ? leur nombre en est légion !

On fondait déjà les plus belles espérances sur mon avenir, quand, hélas ! une malheureuse attaque de fièvres typhoïdes, que j’eus, à l’âge de sept ans, me mit à deux doigts de la mort. Le médecin qui me sauva la vie, prédit que je perdrais cette grande mémoire à la suite de cette cruelle maladie. Il a en partie prophétisé : je n’ai eu ensuite pendant le cours de mes études qu’une mémoire très ordinaire : plutôt ingrate qu’heureuse. Toutefois, quant à celle des événements dont j’ai été témoin, des conversations les plus triviales en apparence que j’ai entendues, des lieux et objets que j’ai vus, je puis affirmer qu’elle est prodigieuse. Les choses mêmes les plus insignifiantes, que j’ai apprises dès l’âge de trois ans, me sont encore aussi présentes qu’elles l’étaient alors.

Ce qui me fait croire à cette mémoire exceptionnelle c’est que peu de mes contemporains, après un intervalle de quarante, de cinquante ans, se rappelaient les anecdotes de notre enfance que je leur racontais. Comment expliquer cette espèce de mémoire ? faut-il que deux organes soient chez moi frappés en même temps : la vue et l’ouïe. J’ai observé en effet que lorsque j’étudiais mes leçons tout haut, je les apprenais deux fois plus vite que lorsque j’étudiais bas. Je laisse aux physiologistes à décider cette question. Je ne souhaite pas à mon plus cruel ennemi cette mémoire exceptionnelle : pour dix paroles douces, flatteuses, on a souvenance de cent paroles dures, acerbes qui font encore rougir l’épiderme après un laps de trois quarts de siècle.

Vous souvient-il, disais-je dernièrement à mon vieux et spirituel ami le Dr. Painchaud, que nous étions pendant notre enfance les deux meilleurs nageurs du séminaire de Québec, que les maîtres, refusant de nous laisser décider, lorsque nous nous baignions sur les grèves de la Canardière, lequel de nous deux serait le vainqueur, nous convînmes de remettre la lutte à la première occasion favorable ? Vous souvient-il, docteur, que, quelques jours avant l’ouverture de la vacance du mois d’août, profitant du congé ordinaire à cette époque, nous courûmes sur la grève du Palais inondée des eaux du fleuve jusqu’à quelques pieds seulement du parc du roi ?

– Je ne m’en souviens pas, dit mon ami.

– Vous souvient-il que la marée commençait à baisser et qu’une goélette secondée par le courant prenait le large à l’aide de deux immenses rames, et qu’un canot était amarré à l’arrière d’icelle ? Vous souvient-il que, malgré la distance, nous convînmes de nager jusqu’à la goélette, certains de nous reposer dans le canot, si nous étions fatigués ; et qu’après de grands efforts nous arrivâmes en même temps au but ?

– Je ne m’en souviens pas, reprit le Docteur.

– Comment, m’écriai-je, il n’y a que soixante-et-trois ans depuis cette aventure et vous avez oublié le danger que nous courûmes tous deux ! Je vais tâcher de vous rafraîchir la mémoire.

Vous souvient-il que nous étions à peine suspendus au canot, qu’un homme brutal nous menaça d’une longue perche ? Que saisis de frayeur nous lâchâmes prise ? Que ce ne fut qu’après une lutte de vie et de mort, que nous mîmes le pied sur la grève où nous restâmes longtemps étendus sans mouvement sur le sable ?

Mon vieil ami avait tout oublié : et il avait, certainement, une mémoire plus heureuse que la mienne pendant le cours de nos études au séminaire de Québec, que nous avons commencées et terminées ensemble. Je me rappelle, moi, la couleur même de la perche que le brutal tenait en main : elle était de merisier.

Je rencontrai, un jour, près de la cour de justice de Québec, un étranger auquel je donnai quelque renseignements qu’il me demandait : après une conversation assez prolongée, il me dit que son nom était Riverin.

– Avez-vous, lui dis-je, demeuré à Saint-Jean Port-Joli ?

– Oui, pendant trois à quatre ans, à ce que m’a dit mon père, mais j’étais si jeune que je ne m’en souviens pas.

– Vous êtes pourtant du même âge que moi, répliquai-je : ma mère me l’a toujours dit, je me souviens de vous, après plus de soixante-et-six ans, comme si c’était hier ; vous veniez fréquemment jouer avec moi. Votre père était veuf et habitait une maison appartenant au mien près de son moulin de Trois-Saumons. La dernière fois que je vous ai vu, c’était la veille de votre départ ; nous étions dans la cour, vis-à-vis de la fenêtre, au nord-est de la porte principale du manoir. Je me souviens encore que nous étions très occupés à faire manger, suivant notre expression, deux petits chevaux de bois dans le fond d’une bouteille cassée pleine d’herbe et d’eau. Soit excitation à la vue d’une découverte si ingénieuse, soit maladresse de ma part ; j’appuyai fortement ma main sur la mangeoire improvisée, et je me fis à un doigt une blessure dont je porte la marque. J’avais alors à peine quatre ans.

M. Riverin avait tout oublié.

Mais revenons à cette attaque de typhus, qu’on ne connaissait alors au Canada que sous le nom de fièvre putride, ne serait-ce que pour mettre en évidence, une fois de plus, les voies dont se sert la main de Dieu pour sauver la vie à une créature humaine. Je donnais à peine signe de vie depuis trois jours : on s’attendait à ma mort à chaque instant. Le médecin de la campagne qui me soignait avait probablement fait ses études médicales à la porte cochère d’un collège pendant la vacance, car il ne voyait goutte à ma maladie. Le traitement, auquel il m’avait soumis, était plus propre à me tuer qu’à me guérir. C’était un de ces chirurgiens que l’on appelait autrefois frater1 : ce grade répond peut-être à celui de Hospital-mate, infirmier des anglais. Il est même probable que ces frater avaient remplis les mêmes fonctions dans les hôpitaux de l’armée française.

Tous les frater que j’ai connus pendant mon enfance, donnaient des pilules si grosses qu’il fallait les fendre en quatre pour les avaler ; ce qui ne les empêchait pas de guérir souvent les malades. Les habitants proclamaient hautement que les frater étaient de fins chirurgiens, que c’était plaisir d’avoir affaire à eux, qu’ils vous purgeaient un homme sans réplique. Nos médecins, dans ce siècle de progrès, considérant la bile comme un mythe, n’administrent, en conséquence, que des globules imperceptibles, ce qui ne les empêche pas de guérir aussi de temps à autres leurs malades ; et tout le monde est satisfait.

Une petite anecdote d’un frater trouve assez naturellement sa place ici. Une servante canadienne de Lady Dorchester ayant pris, un soir, un remède de son docteur français (tous les frater étaient français) tomba dans des convulsions épouvantables. Grand fut l’émoi au Château Saint-Louis. L’on mande, au plus vite, le médecin de la famille du Gouverneur, lequel déclara ne pouvoir rien prescrire avant de savoir ce que la malheureuse avait avalé. Lord Dorchester court au devant du frater que l’on avait envoyé quérir en toute hâte et lui dit : Mais qu’avez-vous fait prendre à cette pauvre fille ? elle se meurt !

– Ce sont, mon gouverneur, dit l’Esculape, de bons petits remèdes anglais, que je ne connais pas.

Cet Esculape avait nom Soupirant.

N’importe ; le médecin du château réussit à sauver la jeune fille, malgré les bons petits remèdes anglais que le frater lui avait administrés sans les connaître. La réponse plus que naïve du docteur Soupirant fit pendant six mois l’amusement des citoyens de la ville de Québec.

Mais je reviens naturellement à moi-même. On me croyait à l’agonie, et ma mère disait un soir à travers ses sanglots : Ce cher enfant, la veille même qu’il est tombé malade, jouait près de moi sur le tapis de ma chambre, et je l’entendis qui disait en se parlant à lui-même :

– Si j’étais le petit garçon du Dr. Oliva, je ne mourrais pas quand même je serais bien malade.

Mon père n’hésita pas un seul instant. Un quart-d’heure après, deux émissaires mettaient le pied dans l’étrier et partaient à toute bride pour Québec : l’un pour prévenir le médecin, et l’autre pour préparer des relèves de voitures. Une bonne récompense les attendait s’ils n’épargnaient ni les hommes, ni les chevaux.

Je ne sais s’ils épargnèrent les chevaux, mais quant aux hommes, le meunier de mon père qui se rendit jusqu’à Québec, et qui nous était très attaché, fut pendant l’espace de quinze jours, après son retour, sans pouvoir s’asseoir.

Il n’en était que plus éveillé pour servir ses pratiques.

Voici maintenant ce qui m’avait inspiré cette réflexion qui me sauva la vie à l’âge de sept ans.

Mon père, pendant une des fréquentes visites qu’il faisait à son ami le Dr. Oliva, lorsqu’il demeurait au bourg de Saint-Thomas, avant d’aller résider à Québec, trouva toute la famille dans une grande affliction. Frédérick, l’aîné des fils du docteur, était à la dernière extrémité.

– Mon enfant n’existera plus demain, dit le célèbre médecin à son ami.

– Vous n’avez donc, lui dit mon père, aucune ressource dans votre art, pour sauver la vie à un enfant si fort, si bien constitué ?

– Oui, reprit le médecin, il m’en reste une, bien petite à la vérité, mais ma femme ne consentira jamais que je mette son enfant à une épreuve si cruelle. Si l’enfant meurt sous l’effet du traitement, on dira que je l’ai tué, et tout le monde m’accusera d’avoir été le bourreau de mon fils.

– Avez-vous annoncé à la mère l’état désespéré de votre fils ? répliqua mon père.

– Elle sait, dit M. Oliva, que l’enfant sera mort demain au matin.

– Madame Oliva, reprit mon père, est une femme d’un esprit et d’un jugement supérieurs. Elle connaît votre habileté, et elle consentira à tout. Avec l’assentiment de la mère, vous devez mépriser les cancans des commères du village.

Ils entrèrent ensuite dans la chambre du malade, dans laquelle était la mère, et quelques-unes de ses amies, ainsi que des voisines du bourg de Saint-Thomas. Le Docteur examina l’enfant, et secoua la tête avec tristesse.

– C’en est donc fait, dit la pauvre mère. Tu es donc à bout de ressources, toi auquel j’ai vu faire des cures si merveilleuses ?

– Il m’en reste une, ma chère femme, fit le Docteur, mais tu ne consentiras jamais à ce traitement.

– Lequel, parle vite ?

– Faire entrer une cuve d’eau à la glace et plonger l’enfant dedans (c’était pendant l’hiver).

Ce fut un cri d’horreur parmi les étrangères. Madame Oliva se leva avec calme et leur dit : Suivez-moi dans une autre chambre. La vie de ce cher enfant est aussi précieuse à mon mari qu’à moi-même.

Mon père resta près du malade avec son ami. L’enfant fut plongé dans une cuve d’eau sortant de la rivière, et déposé après ce bain glacial dans un lit, entouré de flanelles bien chaudes ; et à l’expiration d’une demi-heure environ, il s’en suivit une transpiration abondante qui lui sauva la vie.

J’avais entendu mon père raconter cette cure extraordinaire, et je sentais en moi, je suppose, le germe du typhus, lorsque je proférai ces paroles : Si j’étais le petit garçon du Dr. Oliva, je ne mourrais pas, quand même je serais bien malade.

Dès que le Dr. Oliva, qui résidait alors à Québec, fut arrivé, il changea entièrement le traitement du frater. Nous étions à la fin de novembre, et il fit néanmoins éteindre le feu dans ma chambre et ouvrir toutes les fenêtres de la maison. Il ordonna ensuite de me changer de linge et de lit, et de jeter dehors tout ce qui avait servi à mon usage.

– Mais, dit ma mère, il va passer dans mes bras en le changeant ; il respire à peine.

– Ne craignez rien, madame, fit le docteur, l’air que je viens de lui donner a déjà augmenté ses forces, et le linge blanc va les tripler.

Bref, il me sauva la vie. Le bruit se répandit bien vite, dans la paroisse, que le médecin de Québec m’avait assassiné ; qu’au lieu de me réchauffer, comme avait fait son confrère, il me soignait à la glace. Et ce ne fut qu’après ma convalescence qu’ils avouèrent que j’étais encore vivant ; tout en faisant, néanmoins, cette sage réflexion en branlant la tête : Le docteur a pourtant fait tout ce qu’il a pu pour le tuer : il fallait que le petit maringouin eût l’âme chevillée dans le corps, et sept vies l’une au bout de l’autre !

Ma mère, témoin du changement merveilleux que le traitement du nouveau médecin avait fait en moi, lui dit qu’elle éprouvait maintenant une autre crainte, que la coqueluche était dans la maison, et que dans mon état de faiblesse, une attaque de cette cruelle maladie m’emporterait bien vite.

– Les chances sont cent contre une, dit le médecin, qu’il ne prendra pas cette maladie, et s’il l’attrape, l’attaque en sera si légère qu’elle passera presque inaperçue.

J’ai continué à vivre pendant dix ans encore avec la crainte de la coqueluche devant les yeux, car ma mère m’avait souvent dit que je ne l’avais jamais eue.

Bah, me dis-je, après ce laps de temps, je me moque maintenant de madame Coqueluche.

Je continuai à vivre encore pendant près de soixante ans, libéré de toute crainte à cet égard, lorsqu’un rhume épouvantable, accompagné d’une fièvre violente, et d’étouffements, me rendit si malade pendant trois mois que j’aurais donné ma vie pour un chelin. Je prétendais que c’était la coqueluche, que je ne l’avais jamais eue, que j’en avais tous les symptômes, mais on se moquait de moi. En effet, pendant ces accès de toux, j’étais souvent plusieurs secondes sans respirer ; je trépignais, je renâclais, et mes filles, craignant que je n’étouffasse, me frappaient dans le dos comme on fait aux petits enfants. Elles accouraient souvent pendant la nuit pour me secourir.

J’ai toujours considéré le changement d’air comme un grand médecin ; je m’étais réfugié à la campagne au commencement de ma maladie, et lorsque j’en avais la force, je faisais tous les jours une lieue ou deux en voiture. Les habitants de Saint-Jean Port-Joli et de L’Islet secouaient la tête d’un air sinistre quand ils me voyaient passer ; ce que j’interprétais par ces mots à ceux qui m’accompagnaient : Nous ne tarderons pas à dire le défunt monsieur Gaspé.

De retour à Québec, vers l’automne, et entièrement guéri, malgré les prédictions de mes bons censitaires et autres, je fis part au Dr. Morrin, aussi habile médecin que citoyen honorable et estimé, de tous les symptômes de la maladie dont je relevais.

– Avez-vous eu la coqueluche, me dit le docteur ?

– Non, jamais à ma connaissance ; et ma mère m’a toujours dit que je ne l’ai jamais eue.

– Eh bien ! reprit le docteur, vous n’avez plus à la redouter, vous venez de l’avoir.

– Il est bien temps, dis-je, à soixante-et-dix ans, de ne plus redouter la coqueluche, comme font les mères pour leurs jeunes enfants.

Le Dr. Morrin me dit qu’il n’avait eu connaissance, pendant sa longue expérience de médecin, que d’un seul cas semblable au mien, mais qu’il y en avait quelques exemples.

Je donnerais beaucoup pour avoir reçu une éducation médicale, afin de m’éclairer sur ce point important : toutes les maladies auxquelles l’homme est exposé, telles que la rougeole, les fièvres scarlatines, la coqueluche, et enfin la petite vérole, sont-elles nécessaires pour purger toutes les impuretés du corps humain ? Ont-elles l’effet de purifier le sang, de fortifier la constitution et de donner à l’homme plus de force et plus de santé, lorsqu’il les a subies ? Toujours est-il qu’après avoir échappé à la coqueluche à l’âge de soixante-et-dix ans, j’ai repris une vigueur et des forces nouvelles ; que ma santé, très délabrée depuis cinq à six ans, s’est tout à coup améliorée, et que je jouis, depuis, d’une santé parfaite. Il n’est pas donné à tout le monde d’en faire l’expérience.

La picote faisait autrefois des ravages affreux dans le Canada : ou soignait à la plus grande chaleur et avec force boisson, ceux qui étaient atteints de cette cruelle maladie. Le docteur Oliva est le premier qui ait introduit une méthode diamétralement opposée. La vaccine n’était pas alors découverte ; et il avait soin d’inoculer, autant que possible, la petite vérole, l’automne où le printemps, prescrivant aux patients de sortir tous les jours. Je fus inoculé par lui à l’âge de cinq ans, pendant le mois d’octobre, et je faisais journellement plus d’une lieue en voiture. C’est le même médecin qui disait, quand la picote faisait de grands ravages dans les campagnes : Quel bonheur pour les malheureux attaqués de cette maladie, s’ils tombaient malades dans les forêts près d’un ruisseau, sous un abri de sapin : quatre-vingt-dix sur cent recouvreraient probablement la santé.1 Le docteur Oliva mourut vers l’année 1797, d’une attaque d’apoplexie foudroyante. Lorsque ce malheur arriva, je jouais dans la rue avec le même enfant qu’il avait sauvé d’une manière si surprenante. Ce fut une perte irréparable pour la ville de Québec, où les bons médecins étaient bien rares, à cette époque, pour ne pas dire davantage.

Je racontais dernièrement à trois de mes amis de l’aimable faculté médicale, la guérison du jeune Frédérick Oliva, au moyen d’un bain d’eau à la glace, et, à mon grand étonnement, ils ne manifestèrent aucune surprise.

– Pourquoi, dis-je, ne pas appliquer le même remède dans les cas désespérés ?

– Ah, dam ! mais, voyez-vous... répondaient-ils en secouant la tête.

– Je comprends, leur dis-je ; les parents ! l’opinion publique ! N’importe ; je n’aurais jamais cru qu’une petite insinuation d’homicide de plus ou de moins vous eût effrayés.

Mes amis riaient en ajoutant : Pauvres médecins ! que d’épigrammes lancées à leur adresse depuis Molière !

Mais la routine ira toujours son train.

Je racontais aux mêmes médecins qu’un de mes enfants, étant dangereusement malade d’une suite des fièvres scarlatines, le docteur Holmes, excellent médecin de la cité de Québec, ne pouvant rétablir la transpiration, fit monter de ma cave, pendant l’hiver, une bouteille de bière d’épinette, dont il fit boire un gobelet au patient, qui transpira abondamment presqu’aussitôt.

– Nous le croyons, me dirent encore mes amis. C’était très à propos.

– Alors, pourquoi ne pas administrer un remède aussi simple ?

On me répondait par l’éternel : ah dam ! voyez-vous ! Les parents ! L’opinion publique !

Quant à moi, (car il faut toujours en revenir à ce que l’on a de plus cher), cette malheureuse attaque de typhus m’a causé bien des soucis ; ma mère qui croyait avoir mis au monde un petit prodige, s’apercevant ensuite de son erreur, pestait sans cesse contre la malheureuse fièvre, ce qui après tout me chagrinait peu ; mais dans nos petites querelles avec une de mes jeunes cousines, elle manquait rarement de dire, d’un grand sérieux, tout enfant qu’elle était :

– Savez-vous que, sans sa malencontreuse fièvre putride mon cousin aurait eu de l’esprit ?

Ceux qui ont connu madame William Selby, née Marguerite Baby, morte à New-York, il y a quatre ans, savent qu’elle était certainement une des femmes les plus spirituelles du Canada. Quoique souffrant depuis longtemps de la cruelle maladie qui l’a conduite à une mort prématurée, sa gaieté naturelle était toujours la même. La dernière fois que je l’ai vue, nous causions ensemble des hommes et des choses, lorsqu’elle me dit avec ce sourire si fin qui lui était habituel :

– Sais-tu, Philippe, que de notre temps, nous avions bien autant d’esprit que les personnes de la génération actuelle, qui s’en piquent pourtant ?

– Tu as bien raison quant à toi, ma chère, lui répliquai-je, mais pour ce qui me regarde personnellement, tu as sans doute oublié ma malheureuse fièvre putride ? Sans cela, c’est une flatterie de ta part, ou peut-être une réparation un peu tardive que tu crois devoir me faire ?

– Comment, dit-elle, tu penses encore à cette bienheureuse fièvre putride qui m’amusait tant, tout en faisant ton désespoir dans nos petits démêlés ?

– Tu en parles à ton aise ; c’était pourtant très agréable pour moi de passer pour un sot quand tel était ton bon plaisir.

Et nous rîmes ensemble pour la dernière fois de ce bon rire de notre jeunesse. Quelques mois après cette conversation, celle qui avait fait, pendant plus de cinquante ans, les délices des sociétés, mourait sur la terre étrangère, où un vain espoir de guérison l’avait conduite ! Peu de femmes ont été douées de qualités plus aimables que madame Selby. Belle, bonne, spirituelle et charitable, sa mort a laissé un grand vide dans la société.

Je citerai, avant de me séparer d’elle, une petite anecdote de son enfance.

Nous étions un jour réunis en famille ; père, mère, oncles et tantes reprochaient à mon petit frère sa paresse à l’école, ce qui le fit pleurer. Marguerite Baby, alors âgée de six ans, s’approchant de lui pour le consoler, lui dit tout bas, mais assez haut pour être entendue :

– Ne pleure pas, mon cousin, quand tu seras grand, tu n’auras pas de peine à être aussi fin qu’eux.

Sa mère voulait la punir de cette saillie peu respectueuse, malgré les éclats de rire de tous les autres membres de la famille, lorsque ma mère prit sa petite nièce dans ses bras pour la protéger, et s’écria :

– Non ! non ! Adé ! (Adélaïde) tu ne lui feras pas de mal : c’est, vois-tu, trop fin pour un enfant de son âge de s’être aperçu que nous n’avions qu’une portion d’esprit assez ordinaire.

Ma tante Baby, que cette épigramme ne pouvait atteindre, aurait dû, suivant moi, tout en réprimandant un peu la petite espiègle, finir par en rire comme ma mère.

Si je ne craignais de blesser la modestie de madame de Montenach, fille de feu madame la baronne de Longueuil, je dirais qu’une jeune demoiselle de l’âge de madame Selby et sa cousine, partageait autrefois avec elle l’opinion publique sur l’esprit brillant dont elles étaient toutes deux douées ; que celle que l’on entendait causer la dernière faisait oublier les saillies de sa rivale absente.

Ce n’est qu’avec crainte que j’ai fait allusion à une dame dans ces mémoires, mais puisque j’ai passé le Rubicon, qu’elle me permette d’ajouter que si dans ses rapports intimes avec ses meilleurs amis, elle les menait un peu rondement, elle ne permettait cependant à personne la moindre réflexion désagréable sur eux dans leur absence ; c’est une qualité si rare, si exquise, que je me plais à la consigner, ainsi que celle encore plus précieuse d’accueillir toujours chez elle avec la même cordialité ceux de ses parents ou amies que des revers de fortunes faisaient négliger des classes opulentes. J’ai souvent vu son carrosse, (et il n’y en avait alors que trois dans la ville de Québec), arrêter devant la modeste boutique d’une pauvre dame déclassée, et partant abandonnée, non seulement de ses anciens amis, mais même de ses parents. Madame de Montenach répondait simplement à ceux qui paraissaient surpris de ces fréquentes visites : Elle fut mon amie dans des temps plus heureux !

C’est beau ! c’est grand ! c’est noble ! Et c’est si rare !

Je n’ose nommer ici une dame qui tient par des liens bien chers à madame de Montenach, n’étant pas aussi certain de son indulgence que de celle de ma vieille amie. Qu’elle me pardonne, si je dis un mot d’elle, si la reconnaissance, (et elle sait pourquoi), l’emporte sur la discrétion. J’épargnerai toutefois sa modestie ; je ne ferai aucune allusion à ses brillantes qualités ; mais la tombe seule effacera de mon âme le souvenir de son cœur généreux et compatissant.1

Une larme de regret, en passant, sur la mort prématurée de mon ami, monsieur de Montenach, un des gentilshommes les plus accomplis que j’aie connus ; et je termine ce chapitre dans lequel, à l’étonnement de mes lecteurs, j’ai fait un saut prodigieux de cinquante à soixante ans : il en verra bien d’autres, ce cher lecteur, mais il finira par s’y accoutumer.
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