Emmanuel Lasker, deuxième champion du monde d’échecs, de 1894 à 1921








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Līla saīda52 !

Idrissi s’installe dans un fauteuil qu’il a traîné dans le vestibule et à la lueur de sa lampe frontale s’attelle à la résolution de sudokus diaboliques, exercice radical pour le tenir en éveil jusqu’à l’aube.

Vers quatre heures, il perçoit une confusion de bruits en provenance du couloir. Fort intrigué, il s’empresse d’enfiler sa veste, entrouvre la porte, puis se hasarde avec toutes les précautions requises à jeter un œil à l’extérieur. Le corridor baigne dans la pénombre, à peine éclairé à ses confins par la source lumineuse verdâtre des appliques signalant les issues de secours. Cette faible clarté suffit pourtant à lui dévoiler l’extravagante scène de deux silhouettes en djellaba coltinant un fardeau indistinct. Un corps, spécule-t-il, gagné par le trouble… Désemparé, l’inspecteur hésite quelques instants sur la conduite à tenir avant de décider en toute sagesse de s’allier le renfort de son collègue. Il n’a pressenti l’homme qui, à pas de félin, s’approche derrière son dos… Au moment où il s’apprête à réintégrer sa chambre, un coup violent lui percute l’arrière du crâne qui le fait choir sur les genoux puis basculer sur le flanc. Avant qu’il ne perde connaissance, son esprit obscurci enregistre en une fraction de seconde la vision surréaliste d’une paire de baskets Kenzo, émergeant des plis d’une djellaba, qui foulent le tapis près de son visage.
Les effets de la dose de Propofol injectée par son agresseur commencent à s’estomper. Une douleur lancinante martèle l’occiput de l’inspecteur Idrissi, qui progressivement reprend conscience. Son premier réflexe est de porter la main à l’arrière de sa tête pour estimer l’état de la blessure qu’il y devine, mais à peine effleure-t-il le douloureux hématome qu’augmente sa souffrance. Ses doigts qu’il promène ensuite sur sa nuque lui révèlent la présence de coulées de sang séché qui ont souillé jusqu’au col de sa chemise blanche immaculée. Une pensée lui traverse incongrûment l’esprit quant au procédé pour réparer les dégâts. « Comme si c’était le moment de penser à ça ! » se fustige-t-il avant de se pencher plus raisonnablement sur sa précaire situation.

Il est adossé de guingois contre un mur. À deux reprises il échoue à se redresser mais y parvient à la tentative suivante, son corps ayant recouvré quelque vigueur. Fort aise de s’apercevoir qu’il n’est point entravé, il explore ses poches en quête de son téléphone cellulaire. Dans les profondeurs de la première, ses doigts palpent la forme familière de son arme de service, de la seconde il extrait son mobile. Avant de s’en servir, il tâte la poche intérieure à travers le tissu de sa veste afin de vérifier que s’y trouvent encore son porte-cartes et son insigne. Pleinement tranquillisé, il s’apprête à composer le numéro de Benmansour en appuyant sur la touche de prise de ligne, mais, à sa déconvenue, l’appareil ne manifeste les réactions espérées : ni bip, ni non plus de rétro éclairage qui lui permettrait de prendre connaissance de son environnement. « Je l’ai pourtant chargé hier soir… La batterie ! Ils m’ont piqué la batterie, ces salopards ! » constate-t-il furibond, après avoir ouvert la coque du mobile. L’idée lui vient de consulter sa montre à chiffres luminescents. « Six heures quinze… Ça fait donc plus de deux heures que je croupis dans ce trou à rats ! »

L’endroit où il a été jeté baigne dans une complète obscurité qui empêche l’inspecteur de l’identifier précisément. Faisant preuve de bon sens, il préfère attendre que s’améliore son état léthargique avant de se lancer dans une exploration à l’aveuglette. Pour l’heure, il reste assis sur le sol carrelé, tâtonnant autour de lui en quête de premiers indices. Ce faisant, il bouscule sur sa gauche un seau en fer qui heurte le carrelage en résonnant douloureusement dans son crâne. Sa main droite empoigne de son côté les poils d’un balai-brosse dont il fait par inadvertance choir le manche sur son crâne meurtri, maladresse qui avive sa douleur. « Ouille ! El dīne oumm-k53 ! éructe-t-il au comble de l’exaspération. Ah, j’y suis ! Ils m’ont flanqué dans un local de nettoyage, les porcs ! »

Peu à peu, sa vision s’accoutume à la pénombre. Face à lui, il distingue un rectangle formé de quatre minces rais qui lui laisse deviner les contours d’une ouverture. Attiré comme un phalène par la lumière, il s’enhardit à une précautionneuse reptation soutenue par les coudes et les genoux en direction de l’issue potentielle, puis, parvenu à ce qu’il devine être une porte, se met à y tambouriner de ses poings encore faibles. Se passent de longues minutes, qui lui paraissent durer un siècle, au cours desquelles il réitère ses SOS à fréquence régulière, avant qu’il n’ouït enfin le cliquetis salvateur d’une clé tournant dans la serrure. Lorsque s’entrouvre la porte, le soulagement qui détend ses traits n’a d’égal l’ébahissement qui écarquille les yeux de l’inspecteur Belali et du garçon d’étage. L’inspecteur Idrissi a peu après la brumeuse conscience d’être acheminé dans un couloir par de robustes bras. Une fois déposé sur son lit, il sombre dans le sommeil.

18

Haut Atlas, 8 juin
Une minuscule embrasure, percée dans un mur d’argile banchée à trois mètres cinquante du sol, projette un losange de lumière sur la couche fruste où est étendu le grand maître Per Hansen. Au fur et à mesure que l’astre s’élève dans le ciel, la lumineuse figure progresse insensiblement vers son visage, finissant par l’atteindre.

Au travers de la peau diaphane de ses paupières closes, il perçoit une lueur rosée qui trahit la présence du feu solaire. Avant qu’il ne recouvre une pleine conscience, sa sensibilité proprioceptive peu à peu s’éveille et des sensations de pesanteur et de fourmillement prennent possession de son corps. Enfin, lorsqu’il entrouvre les yeux, qu’un réflexe de protection contre l’aveuglement lui fait refermer aussitôt, des bribes de pensées et de souvenirs confus commencent à leur tour d’émerger. Il se figure étendu dans sa chambre d’hôtel baignée de soleil… « Pourquoi fait-il déjà si chaud…? Comme c’est étrange, je ne me suis pas réveillé… et Boris… pourquoi ne m’a-t-il pas attendu…? Mais… que m’est-il arrivé ? » Cette ultime question déclenche alors son complet réveil.

« Gud ! Qu’est-ce que je fiche ici ! » s’exclame-t-il, en découvrant avec stupéfaction la pièce austère dans laquelle il se trouve. Son dernier souvenir est de s’être étendu dans son lit à la suite d’une fructueuse séance de préparation avec Boris, durant laquelle ils ont intensément travaillé une ligne de la sicilienne dragon prometteuse pour les noirs. Il ressent l’impression d’avoir profondément et longuement dormi, ce que confirme un soleil à son zénith. Il a chaud d’ailleurs et s’empresse de retirer ce curieux vêtement à capuche dont quelqu’un l’a affublé… Un burnous, reconnaît-il, en palpant le rêche tissu. « Pour me protéger du froid de la nuit sans doute… Du froid ? Il fait doux à Marrakech en juin, même la nuit… Ai-je été emmené contre ma volonté dans un endroit situé en montagne ? » Il amorce le geste de lire l’heure à la montre qu’il ne quitte jamais, mais sa précieuse Breitling Superocean, offerte en son temps par Olga, n’est plus à son poignet. Sans elle, il se sent bizarrement nu et encore plus démuni.

Sa prison - comment peut-il désigner autrement cet endroit ? - est assez vaste et haute de plafond. Elle ne possède d’autres ouvertures que cette embrasure, au travers de laquelle se faufile un parcimonieux rai de soleil, et une porte faite d’épaisses planches mal dégrossies, si basse qu’il lui faudrait se ployer pour en franchir le seuil. « Pour l’instant il n’en est pas même question », constate-t-il en tentant de l’ébranler, sans produire d’effet autre que le sinistre cliquettement d’une chaîne qui la cadenasse de l’extérieur. Kidnappé et bouclé, tel est son pitoyable sort.

Per Hansen n’est pas homme à paniquer, la pratique régulière du jeu d’échecs à haut niveau l’a doté d’une persistante aptitude à maîtriser ses nerfs. Pour l’heure, du reste, le sort du grand maître Bronstein le préoccupe davantage que le sien propre. Il l’imagine aisément au comble du désarroi et de l’anxiété suivant la découverte de sa disparition. Il n’ose se figurer l’état de son mental, lorsqu’il se présentera tout à l’heure devant l’échiquier pour la troisième partie du match. Et pressent que la mise en œuvre de la subtile préparation qu’ils ont élaborée de concert risque fort d’être compromise par l’intrusion d’émotions négatives dans les circonvolutions cérébrales du grand maître. Mais lui-même, et pour cause, se trouve tout à fait impuissant à enrayer le cours fatal des événements.

Il fait rapidement l’inventaire de sa geôle qui ne contient d’autre mobilier que la couche sur laquelle il s’est éveillé et une table basse qui supporte un broc d’eau et un verre. Dans une encoignure, fait office de toilettes un trou circulaire foré dans le sol, encadré d’une paire de planchettes. À sa proximité, est posé un seau en plastique muni d’une anse métallique, emplie d’une eau destinée à ses ablutions.

Songeur, il se met à envisager les moyens qui pourraient le tirer de ce mauvais pas. L’évasion lui paraît utopique, hormis s’il neutralise son ravisseur au moment où, comme il l’espère, il lui apportera un repas. Il se prépare à cette éventualité, sans y croire en vérité face aux questions insolubles qu’elle entraîne. « L’homme sera-t-il armé ? Seront-ils plusieurs ? Où fuir, comment…? » Il s’aperçoit en outre qu’en guise de vêtements, il ne possède que son caleçon, son tee-shirt – siglé Gausdal 2000 – The Millennium Chess Tournament - et le burnous bien sûr. Il pourrait chausser la paire de babouches qui ont été déposées près de son grabat, mais conçoit difficilement une évasion en un tel équipage, peu approprié à une course ventre à terre.

Ces réflexions ne l’amenant à rien de concret, Per Hansen se résigne à attendre, guettant d’éventuels bruits extérieurs qui pourraient tout du moins lui fournir des indices sur la localisation de sa geôle. Un âne qui brait, des chèvres qui béguètent, un torrent qui chante en cascade, un appel de muezzin qui se répercute en écho, confirment ses premières impressions : c’est bien dans la montagne qu’il a été acheminé. « Dans un village ? Non, sans doute, j’entendrais aussi des voix humaines… Une maison isolée, alors, afin de le soustraire à la curiosité de voisins... Les premières montagnes sont assez loin de Marrakech, une quarantaine de kilomètres au sud peut-être », se souvient-il brusquement. Il tente de visualiser la carte routière protégée par un sous-verre qu’il a examinée la veille dans le hall de l’hôtel. « Oui, c’est ça ! Elles s’appellent l’Atlas… certains sommets dépassent les quatre mille mètres. » Il a aussi enregistré dans sa mémoire ces deux rubans rouges – des routes ! - qui franchissent des cols du Haut Atlas, pour rallier les localités établies dans les contreforts sud de la chaîne.

Le faisceau d’éléments sonores en provenance de son environnement ainsi que ses réminiscences floues de la topographie du sud marocain lui permettent de grossièrement situer sa prison. Sur l’instant, cette trouvaille lui procure un sentiment de petite victoire, bien qu’il ne s’en trouve guère avancé pour autant.

Il est temps à présent qu’il s’attelle à la résolution de la principale énigme, résumée en deux questions élémentaires : « Qui…? Pourquoi…? »

Qu’on l’ait enlevé, lui… Per Hansen, en l’exfiltrant de sa chambre, puis de l’enceinte de l’hôtel, à l’insu des centaines de personnes qui y résident et y oeuvrent, est si invraisemblable qu’il se trouve dans l’incapacité de formuler la moindre hypothèse sensée quant à l’identité et aux motivations de ses ravisseurs. Sitôt qu’elle lui vient à l’esprit, lui paraît peu plausible celle d’une capture par des fondamentalistes islamistes dans le but d’obtenir une rançon en échange de sa libération. S’il conçoit que puisse être perpétré un tel crime à l’encontre d’Occidentaux, il estime toutefois que des cibles plus accessibles ne manquent pas à Marrakech alors que la saison touristique commence de battre son plein. Les risques que comporterait son rocambolesque enlèvement dans un hôtel de luxe étroitement surveillé infirment définitivement à ses yeux l’éventualité d’une prise d’otage fomentée de l’extérieur par des affidés de al-Qaeda in the Islamic Maghreb ou autres jihadistes. Cette éventualité écartée, il en déduit que son rapt ne peut qu’être corrélé à l’événement dont il est partie prenante : le Championnat du monde d’échecs. « Mais dans quelle intention ? Nuire à Boris, certainement… » À travers sa personne, c’est le grand maître qui est visé, ceux qui l’en ont éloigné savent pertinemment que Bronstein sans Hansen c’est comme un alpiniste privé de son compagnon de cordée à l’attaque d’une voie escarpée.

Le flot tumultueux et désordonné de ses pensées est brusquement endigué par le remuement de la sinistre chaîne. La courte et massive porte s’entrouvre sur deux silhouettes. La première reste à l’extérieur, dissimulée dans la pénombre d’une pièce attenante, la seconde, vêtue d’une djellaba et le bas du visage masqué par un pan du chèche enroulé autour de son crâne, pénètre mi-courbée dans la geôle, chargée d’un plateau qu’elle débarrasse sur la table basse sans proférer la moindre parole. Aux vêtements qu’ils portent, lui et son comparse dans l’ombre, Hansen se figure qu’ils sont Marocains. Lorsque son « hôte » s’apprête à s’en retourner, il tente d’obtenir un embryon d’explications sur le sort qui lui est réservé en le questionnant avec ses rudiments de français – il sait que la langue des anciens colonisateurs est encore comprise par de nombreux Marocains. L’homme ne semble saisir sa demande, il l’écarte d’un geste évasif qui peut aussi bien signifier « je ne sais pas » que « plus tard »…

« Ce ne sont que des hommes de mains, en conclut Hansen. Ils doivent prendre leurs ordres d’un chef ou d’un commanditaire qui je l’espère viendra plus tard me rendre visite. »

La faim le torturant depuis un moment, le grand maître danois se réjouit, en dépit de son destin funeste, de la frugale collation qui lui a été servie, accompagnée d’une replète théière. Il rompt le pain de semoule bosselé et brûlé par endroits, pour le tremper dans le bol de bissara54. À la fin de son repas, il se verse une rasade de thé à la menthe. Réconforté par cette prosaïque nourriture, il abandonne provisoirement toute velléité de trouver une issue à sa triste condition de captif. Tout en sirotant son breuvage à petites lampées, il pétrit entre ses doigts la mie du reste de kessra55, occupation machinale qui se transforme bientôt en un façonnage de minuscules et rudimentaires pièces d’échecs. Égaré dans ses songes, il s’abstrait momentanément de son infortune pour se projeter dans son rôle de secondant du grand maître Bronstein. « Vérifions encore une fois les variantes », se dit-il, alors que lui revient en mémoire la laborieuse préparation de la veille. À la hâte, il trace alors du manche de sa cuillère un quadrillage sur le sol d’argile, sensé figurer un échiquier. « Les pièces noires maintenant… » Des gouttes de thé se sont répandues sur le sol, avivant sa couleur ocre. « Ah, voilà mon matériau ! » jubile-t-il en prélevant à l’aide de son outil improvisé quelques parcelles d’argile ameublies par le liquide. Patiemment, il modèle dans la glaise son armée miniature, puis aligne les seize figurines « noires » sur les deux premières rangées de l’échiquier qu’il a gravé sur le sol. Il fignole ensuite les seize pièces « blanches » ébauchées dans la mie de pain avant de les placer en vis-à-vis des premières. Cette minutieuse activité qui l’a occupé un long moment lui a permis d’enrayer la valse des vaines questions qui tournoyaient dans son esprit. Trois heures durant, il n’a dorénavant d’autres préoccupations que l’exploration systématique des variantes de la sicilienne dragon, attaque Rauzer, s’efforçant d’améliorer encore la préparation concoctée la veille.

Une brumeuse lassitude l’a finalement gagné, qui le détourne de son échiquier de fortune. Pour la énième fois, il laisse errer son regard sur les murs ocre de sa prison. « Rien de nouveau », constate-t-il, fataliste… « Tiens… si ! Drôle de look, ce lézard ! Il a passé sa tenue de camouflage, on dirait. » Per Hansen n’a décelé la présence discrète du gecko qu’à un imperceptible mouvement de reptation, la teinte de sa peau se confondant par un phénomène d’homochromie à celle du mur sur lequel il est à l’affût. Comme il se lève pour l’approcher, le saurien en alerte se propulse vers l’embrasure pour s’évader et disparaître à sa vue. « Ah ! Si j’avais ses phalanges, je pourrais aisément escalader ce mur et me hisser là-haut ! » songe-t-il. L’escapade du reptile ravive son désir d’évasion. « Cette ouverture n’est pas bien grande, c’est certain, cinquante centimètres de côté peut-être… Je suis sûr que je pourrais y glisser mon corps… Mais je ne suis pas ce lézard ! Et je ne pourrais jamais escalader une surface aussi lisse. » Il en est là de ses divagations lorsque surgit dans son esprit aiguisé l’idée encore floue d’un procédé pour atteindre la chiche ouverture. « Cette argile, elle devient souple quand elle est mouillée… Je creuserais aisément des encoches dans ce mur avec ma cuillère… »
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