Emmanuel Lasker, deuxième champion du monde d’échecs, de 1894 à 1921








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Mossad a perdu trace de son homme ! Alors qu’il le suivait à une vingtaine de mètres en arrière dans la traversée du square contigu à la Koutoubia, il l’a entrevu, après quelques secondes d’hésitation sur le bord du trottoir, se précipiter contre toute attente au milieu de la circulation. Puis, il l’a aperçu s’éloigner à grandes foulées en direction de la place pour irrémédiablement disparaître au sein de la foule, tandis que lui-même, semé comme un débutant, s’efforçait d’affronter à son tour l’infernal trafic de l’avenue Mohammed V.

Totalement désorienté par ce qu’il ressent comme un désastreux échec personnel, l’infortuné Yitzhak cherche en vain une solution à son problème… Des perles de sueur dégouttent sur ses tempes que la chaleur encore modérée ne suffit seule à justifier. Une sourde angoisse l’étreint : il a failli à sa première mission de confiance, ce que son chef ne pourra certainement tolérer. Il se figure déjà écarté des opérations sur le terrain et relégué des années durant aux fins fonds des territoires occupés pour crypter des messages dans un obscur bureau de transmissions. De la poche de sa veste il extrait piteusement son smartphone dans l’intention de prévenir Moshe, le responsable de l’opération « Shah mat », mais se ravise sur le champ, mû par le fol espoir encore de retrouver son Danois. Il commence alors d’arpenter avec fièvre la place, fendant en toute indifférence une foule compacte de chalands et de touristes, de mendiants et de voyantes, de serpents apathiques et de singes en couche-culotte, de bateleurs avisés et de commerçants besogneux. Une prospection brouillonne qui le laisse bredouille… Longeant pour la seconde fois Le Grand Balcon du Café Glacier, lui vient la lumineuse idée de profiter d’une position dominante pour affiner ses recherches. Il s’installe à la terrasse panoramique, commande un Pepsi-Cola et, braquant aussi discrètement que possible ses jumelles, entreprend de scruter méthodiquement tous les recoins de la place, en quête d’un « homme blond, de haute taille et de type nord-européen ».

« S’il s’est aventuré dans le dédale des souks, c’est foutu, s’inquiète Yitzhak, jamais je ne le retrouverai… » Sa montre qui affiche onze heures quarante-cinq le rassure toutefois. « Non, impossible, il n’aurait pas le temps de rentrer à l’hôtel… il doit être encore dans le secteur. »

Il le repère enfin. Du côté de la place opposé à son poste de guet, son gibier sort d’une échoppe à la façade joliment encadrée de guirlandes de babouches multicolores. Un paquet glissé sous le bras, il se dirige d’un pas décidé vers le kiosque situé à l’angle nord-est puis, sa liasse de journaux en poigne, va s’attabler à la terrasse du Café de France.

« Ouf ! Chaude alerte ! Je l’ai échappé belle », soupire l’agent israélien, résolu à ne souffler mot de ses déboires, ni à Moshe, non plus qu’à Sami et Noah, ses deux autres équipiers.

Une question irritante continue pourtant de le tarauder : « Per Hansen l’a-t-il volontairement semé, comprenant qu’il était filé, ou n’a-t-il échappé à sa surveillance qu’en raison de circonstances fortuites ? »
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À l’aube de la deuxième partie, peu avant que l’arbitre ne les invite à prendre place devant l’échiquier, les grands maîtres Bronstein et Rezvani, qui patientent en retrait, saisissent l’occasion d’amorcer une brève conversation. Cet aparté « inapproprié » provoque sur l’heure de flagrantes réactions de contrariété au sein des deux camps. Depuis le début de la rencontre, aussi bien les Iraniens que le président de la Fédération israélienne des échecs s’évertuent à maintenir leurs champions à distance l’un de l’autre, par crainte d’une relation qu’ils pourraient engager en-dehors de l’échiquier, sinon d’une alliance contre-nature qu’ils pourraient sceller. Les clans en présence ont clairement conscience que la confrontation de leurs États par joueurs d’échecs interposés, qu’ils veulent idéologique, n’est pas de même essence que celle purement sportive et intellectuelle de l’apostat Rezvani et de l’antisioniste Bronstein. Que ceux-ci complotent derrière leur dos ne peut être toléré, et tout fléchissement de leur contrôle sur ces esprits libres est source de mise en péril de leurs menées respectives. De manière paradoxale, les délégués de la République islamique d’Iran et celui de l’État hébreu, ennemis irréductibles, se donnent une même priorité : interdire tout contact entre les grands maîtres d’échecs qui représentent leur nation respective.

Plus qu’indifférents à ces ineptes considérations, Boris Bronstein et Ali Reza Rezvani sont sur le point d’entamer sereinement leur partie. Sitôt que l’arbitre enclenche la pendule, le grand maître israélien fait bondir son Cavalier roi sur la case f3, un coup flexible qui laisse aux Noirs un vaste choix de répliques et autorise de multiples transpositions dans l’ouverture. Son adversaire opte, à son grand étonnement, pour une défense hollandaise, en avançant instantanément son pion f de deux cases afin de contrôler le centre. À partir de cette configuration initiale débute un duel stratégique à double tranchant où la moindre imprécision peut se révéler fatale. Bronstein se garde de l’ambitieux mais risqué gambit43 Lisitsyn - qui offrirait délibérément son pion e en contrepartie d’une exploitation rapide des faiblesse crées dans la cuirasse du Roi noir - pour s’engager dans des voies moins aléatoires en jouant le coup le plus naturel dans la position : la poussée de deux cases de son pion Dame.
Calé dans son fauteuil attitré, Per Hansen a distraitement suivi le début de la partie sur l’écran connecté au plateau de jeu sensitif sur lequel s’affrontent les grands maîtres. Ces derniers ont jusque là scrupuleusement respecté l’enchaînement de coups préconisé par la théorie qui les entraîne dans les méandres de la variante de Leningrad. Le secondant de Bronstein a été d’emblée contrarié par le premier coup de l’Iranien - cet imprévisible f5 - qui a rendu caduque leur préparation patiemment élaborée la veille. Tous deux escomptaient en effet, comme probable riposte à Cavalier f3, une sortie symétrique du Cavalier noir en f6, coup habituellement joué par le grand maître Rezvani contre les joueurs de l’élite mondiale. Et avaient fait l’impasse sur la hollandaise.

« Si Boris l’emporte aujourd’hui contre cette défense risquée, il est certain que Rezvani ne récidivera pas et reviendra à son système, spécule le grand maître danois. Et dans ce cas, notre préparation n’aura pas été vaine. »
Rezvani vient de jouer son septième coup en déplaçant sa pièce maîtresse sur la case e8. Per Hansen sait pertinemment qu’à ce stade Bronstein dispose d’un large éventail de possibilités pour s’assurer un léger avantage. Il s’attend à un mouvement de sa Dame, amenant à ses lignes de jeu de prédilection dans les positions hollandaises, or le champion du monde déjouera son pronostic… À la posture adoptée par celui-ci, les doigts croisés sur la nuque et le regard tourné vers les cieux, son secondant pressent l’imminence de laborieux calculs de variantes et de fastidieuses analyses de coups candidats... À leur terme, Bronstein se décidera à jouer  8.b3.

Le public compte une brochette de grands maîtres de toutes nationalités, dont bon nombre résident à l’hôtel Atlas Souss. Dans la rangée de fauteuils située derrière la sienne, le grand maître danois peut les entendre chuchoter leurs commentaires sur la partie en cours. Un peu plus loin, conversant avec la grand maître féminin croate Danijela Palavić, est assise Olga Petrova, qui adresse à son ancien amant un petit signe de la main. « Ah ! Olga…! » Olga et son charme slave qui exerce encore chez Per Hansen une fascination nostalgique en dépit des vicissitudes de leur relation passée. Un instant, encouragé par son geste amical, il envisage de lui proposer un verre au Blue Note après la partie… « Pourrait-elle refuser ? Et si elle acceptait, serait-ce au fond raisonnable ? Ils remueraient forcément le passé… » Et il sait d’ores et déjà qu’il n’en aurait guère envie.

Hanté par ces pensées parasites, le grand maître danois a détourné quelques minutes son attention de l’écran qui retranscrit les péripéties de la bataille. Lorsqu’il en émerge, Bronstein vient de jouer son huitième coup, inaugural d’une ligne aiguë et venimeuse, qui laisse son adversaire dans l’expectative. Rezvani se remémore une partie du Championnat de Russie 1993, reproduite dans un vieux numéro de la revue russe Schakhmatny, où s’était présentée une position similaire. Le conducteur des Noirs innova avec succès et son adversaire ne retira aucun avantage de l’ouverture. Il se souvient que le coup en question associé aux suivants amena une position complexe et dynamique où les Noirs obtinrent de bonnes contre-chances. S’étant penché sur cette partie quelques temps auparavant, Rezvani découvrit une amélioration qu’il compte aujourd’hui tester contre Bronstein.

La défense hollandaise ne donne que rarement lieu à de précoces échanges et la partie en cours ne déroge à la règle. Lorsque le grand maître iranien joue son dix-septième coup – sa fameuse amélioration – seuls un Cavalier blanc et son homologue noir ont déserté l’échiquier et nul échange de pions ou de figures n’est à l’ordre du jour. Les joueurs en sont encore à manœuvrer leur armée de manière à créer des menaces, jusque-là aisément parables. Dans cette position équilibrée, le dernier coup de Rezvani - un imprévisible saut de Cavalier - retentit comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Bronstein pressent le danger et, après avoir longuement médité dans sa posture familière, se décide finalement pour une réplique sensée, consistant à chasser sur le champ, par une poussée de pion, l’outrecuidant destrier de son avant-poste. Ceci n’empêche pourtant la pression des Noirs de s’accroître progressivement sur l’aile roi, leur phalange de pions se met en marche, provoquant d’irrémédiables affaiblissements dans le camp blanc afin de la contenir. Le « Cavalier de l’Apocalypse », de son côté, profite opportunément des faiblesses créées dans la position pour occuper, bond après bond, des cases favorables à l’attaque. Lorsque la Dame noire entre en jeu pour un décisif assaut sur le monarque blanc, Bronstein, comprenant qu’il ne pourra éviter le mat qu’au prix de lourdes pertes matérielles, se résout à l’abandon.

Pour un public amateur d’échecs, une partie dont l’issue est le partage du point est synonyme de déception. Il aime davantage que « le sang coule » et qu’il y ait un vainqueur. Les spectateurs de la partie jouée par les deux grands maîtres, composé en majorité de joueurs marocains de tous âges, réagit à la victoire du prétendant par de bruyantes manifestations d’enthousiasme. Vivats, sifflets, acclamations, applaudissements résonnent durant de longues minutes dans le salon d’apparat. Cruel aussi est le public qui, toujours, préfère voir vaincre le challenger que le champion en titre.

Sur l’estrade, cependant, demeurent imperturbables les deux grands maîtres. Victoire ou défaite ne restent pour eux qu’objets d’analyse, enseignements à tirer et contributions à la richesse de leur art, même si, sur le plan purement sportif, le résultat est autant un coup de semonce pour le vaincu qu’un encouragement pour le vainqueur.

Dix parties restent à jouer. Grâce à cette première victoire, Rezvani mène au score, ce qui lui procure un indéniable avantage psychologique sur son adversaire. Tous deux, néanmoins, savent en pleine conscience que les jeux sont loin d’être faits.

15
La veille au soir, après qu’ils eurent fait le point sur les événements de la journée, l’inspecteur Idrissi s’obstina de longues minutes à convaincre le commissaire de s’accorder un jour de congé.

- Tu te surmènes, Abdelaziz, ça fait quatre jours que tu t’engages à fond dans cette affaire de Championnat du monde d’échecs.

- C’est mon job, Fouad !

- OK, mais ça te mine, tu es sur les nerfs à longueur de journée. Ménage-toi un peu sinon tu ne tiendras pas jusqu’à la fin du match. Je crois qu’une journée de repos te ferait le plus grand bien.

- Pas de souci, j’ai connu pire comme affaire, et bien plus mouvementée ! Là, il s’agit seulement d’être aux aguets. Aucune raison pour se payer une attaque cardiaque ou un AVC, le rassura Benmansour.

- À voir… Tu es costaud mais tu n’as plus vingt ans, khouya, tu as tendance à l’oublier.

- Sāfi44, sāfi ! Inutile de remuer le couteau dans la plaie avec ça, je suis encore en possession de toutes mes capacités physiques et mentales !

À court d’arguments par ce biais, l’inspecteur entreprit subtilement de faire vibrer la corde sensible du commissaire.

- Et Khadija, tu y penses ? Et les jumeaux ? Ça fait combien de temps que tu n’as passé une soirée avec eux ? Un époux et un père fantômes, voilà ce que tu deviens à vouloir tout contrôler vingt-quatre heures sur vingt-quatre !

La flèche atteignit sa cible, Benmansour parut ébranlé par l’allusion de l’inspecteur. Il hésita quelques instants, tiraillé entre ses sentiments contradictoires, avant de prendre une décision qui lui coûtait pourtant.

- Wākha ! Tu as gagné cette manche, Fouad, je vais le prendre ce fichu jour de repos, maugréa-t-il. Après tout, nul n’est indispensable, ajouta-t-il sensément. Vous êtes assez expérimentés pour vous passer de moi une journée, mais au moindre accroc je compte sur toi pour m’avertir illico !

- Ma kayne mouchkil ! Abdelaziz, il sera fait selon tes désirs, assura l’inspecteur, se réjouissant en silence d’avoir remporté ce laborieux bras de fer avec le commissaire.
C’est ainsi que l’inspecteur Idrissi se retrouve aujourd’hui dans la peau et les attributions de son supérieur. Sa « promotion » ne lui inspire vaine gloire mais, animé par un sens aigu de ses nouvelles responsabilités, il est résolu à ne rien laisser au hasard. En dépit de son indéniable attrait pour le jeu d’échecs, à peine suit-il la partie du jour : debout près de l’entrée principale du salon d’apparat, il demeure sur le qui-vive, épiant l’ensemble des quidams impliqués dans l’événement, guettant le moindre comportement insolite des uns ou des autres.

Groupés sur la droite dans la première rangée de fauteuils, les Iraniens se tiennent droits et immobiles comme de bons petits soldats, le regard rivé sur leur champion. À l’opposé, assis dans la même traverse, les deux Israéliens semblent tendus, les yeux tournés vers l’écran qui témoigne de la position précaire du grand maître Bronstein. Disséminés dans la salle, trois des « hommes d’affaires » sont aux aguets, distribuant leur attention dans toutes les directions, tandis que le quatrième fait, comme la veille, le pied de grue près de la porte battante, à trois mètres de lui. L’inspecteur Idrissi ne s’attend pas spécialement à un esclandre mais a pris un luxe de précautions pour tenir à l’œil tous les protagonistes. De sorte qu’il a mobilisé son collègue Belali afin qu’il prenne en charge les Iraniens à l’issue de la partie, tandis que lui-même s’attachera aux pas des Israéliens. Il peut en outre compter sur la présence à l’entrée du complexe hôtelier du brigadier Ahmed « Œil de faucon » Benhaddou qui a reçu comme consigne de leur signaler toute intrusion suspecte. « Tout est sous contrôle », jubile l’inspecteur.
Les acclamations fusent, le grand maître Rezvani vient de remporter la deuxième partie du match. Le président Guedj et le docteur Benyamin paraissent excédés et jettent des regards de haine non dissimulée vers leurs ennemis triomphants, comme si leur propre honneur avait été bafoué. Après que Bronstein et Hansen les ont rejoints, une conversation enflammée s’engage au sein du petit groupe, ponctuée d’éclats courroucés du président. L’inspecteur Idrissi s’approche en catimini afin de saisir le sens de la querelle grandissante. Son ignorance de l’hébreu le laisse sur sa faim, jusqu’au moment où, sur un ton véhément et en termes accusateurs, le président interpelle le grand maître danois en usant d’une langue qu’il maîtrise à peu près.

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