Emmanuel Lasker, deuxième champion du monde d’échecs, de 1894 à 1921








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, constate le commissaire. À de subtils détails émanant se son attitude, il perçoit néanmoins qu’au-delà de ses traits physiques, le grand maître Rezvani est animé d’une volonté inflexible et d’une force mentale comparables à celles de son futur adversaire, qualités primordiales pour défendre ses conceptions sur l’échiquier.

10

6 juin
Brève et sobre serait la cérémonie d’ouverture, conjointement orchestrée par le Président de la Fédération internationale des échecs, le très controversé milliardaire ouzbek Soultan Boukharov, celui de la Fédération royale marocaine et le maire de Marrakech. Chacun prononcerait une courte allocution avant que l’arbitre principal de la rencontre, l’Indien Jha Singh, n’énonçât les points de règlement qui la régirait. Aucune de ces personnalités, non plus que les membres des délégations de l’État hébreu et de la République islamique d’Iran, ne souhaitaient prolonger outre mesure la cérémonie et la présentation officielle des candidats au titre. Plus courtes seraient-elles, moins probables seraient les risques d’incidents diplomatiques prématurés entre les deux camps. C’est ce qu’avait confié le maire au commissaire Benmansour.

- La cérémonie inaugurale ne s’éternisera pas, Ssi Abdelaziz, assura l’édile.

- Tant mieux, tant mieux, Ssi Lahcen, répondit laconiquement le commissaire, se réjouissant en silence de cette excellente nouvelle, lui qui ne détestait rien tant que subir ces interminables et ennuyeux discours, généralement prétextes à ne mettre en valeur que la personne de leurs orateurs. Il en a eu son content de ces obligations au cours de sa longue carrière, se retrouvant plus d’une fois à sommeiller durant des péroraisons particulièrement soporifiques avant que l’un de ses voisins ne l’éveillât d’un discret coup de coude.
Une fois achevés les laïus officiels, faisant en termes choisis les panégyriques des champions en présence, Jha Singh, avec dans son sillage Raul Cienfuegos, l’arbitre cubain qui l’assistera, s’avance vers un micro pour préciser les modalités de la rencontre.

- Le match se déroulera en douze parties, chacun des candidats ayant la latitude de solliciter une journée de repos durant celui-ci. Si le score est nul à l’issue de ces douze parties, l’on procèdera à des prolongations sous forme d’une série de six parties de vingt minutes, puis, le cas échéant, à une épreuve finale de blitz36 dont le vainqueur sera proclamé Champion du monde.

Le commissaire loue l’arbitre d’avoir été aussi concis, évitant de noyer sa présentation dans de superfétatoires détails. Il s’étonne par ailleurs que ni l’un ni l’autre des adversaires n’aient formulé d’exigences particulières quant aux conditions de jeu. Il a en effet eu écho de Championnats du monde qui, par le passé, ont vu leurs protagonistes faire assaut de revendications saugrenues, parfois assorties de chantages, concernant d’absurdes bagatelles, tels la hauteur de leur siège, les conditions d’éclairage, l’isolement par rapport au public et tutti quanti. Le paranoïaque mais néanmoins génial Bobby Fischer, sacré Champion du monde à Reykjavik en 1972, lors du match qui l’opposa à Boris Spasski, tenant du titre, fut sans conteste celui qui porta au paroxysme ces procédés excentriques.
Les grands maîtres Bronstein et Rezvani sont assis à distance, nichés au sein de leur délégation respective. Aucun des deux ne paraît outre mesure impressionné par le décorum et le cérémonial, non plus que par les discours laudateurs à leur endroit des intervenants successifs. Ils paraissent même singulièrement absents, comme si tous ces préliminaires ne les concernaient nullement et que, déjà, leurs intimes pensées se tournaient vers ce qui leur importe en vérité : le pur combat sur l’échiquier.
Le commissaire Benmansour, quant à lui, se prend fugacement à douter… Les cérémonieux précédents à la rencontre sont empreints d’un tel consensus et d’un tel formalisme qu’il commence à croire que ses appréhensions quant à de potentiels incidents sont totalement dépourvues de fondement. Face aux membres des deux délégations, impassiblement alignés sur l’estrade, il peine à les imaginer ourdissant des complots et tramant des manœuvres qui viseraient à saboter le match. Qui plus est, la banderole de la Fédération internationale des échecs, appendue au-dessus de la brochette de ces honorables personnalités, ne porte-t-elle pas son œcuménique devise Gens una sumus – « Nous sommes une famille » traduit-il mentalement, se remémorant ses rudiments de latin – qui postule implicitement qu’hors l’arène des soixante-quatre cases il ne saurait exister de conflits opposant les adeptes du noble jeu, quelles que soient leur nationalité, leur origine ethnique, leurs convictions religieuses ou toute autre caractéristique distinctive fondant leur diversité.

Instruit par l’expérience, il se garde néanmoins de tout angélisme. Il sait, en raison de sa carrière longue et de sa culture vaste, que ce genre de profession de foi pèse peu face au poids des enjeux politico-idéologiques. Il se souvient que le jeu d’échecs a, par le passé, trop souvent été pris en otage lors d’importantes compétions telles que le Championnat du monde. Et reste par conséquent convaincu que ne doit se relâcher sa vigilance, non plus qu’allégé pour l’heure le dispositif de veille qu’il a mis en place.
L’incident qui se produit avant même que ne se joue le premier coup de la rencontre le conforte du reste dans ses sagaces résolutions.

Les photographies des seize champions du monde du passé ont été exposées sur les murs du salon d’apparat où se va se dérouler le match, en hommage aux illustres prédécesseurs de Bronstein. Les portraits de William Steinitz, Emmanuel Lasker, José Raul Capablanca, Alexandre Alekhine, Max Euwe, Mikhaïl Botvinnik, Vassily Smyslov et Mikhaïl Tal font face en une rigoureuse symétrie à ceux de Tigran Petrossian, Boris Spassky, Bobby Fischer, Anatoly Karpov, Garry Kasparov, Vladimir Kramnik, Vishanathan Anand et Magnus Carlsen, tandis que celui de Boris Bronstein, actuel tenant du titre, trône au-dessus de l’estrade, à l’aplomb de la table de jeu. Le regard baissé, scrutant un échiquier avec un froncement de sourcils, le grand maître portraituré pourrait aussi donner l’impression aux spectateurs qui lui font face d’un juge s’apprêtant à rendre son verdict à l’observation des parties qui se dérouleraient sous ses yeux. Cela n’échappe pas à la délégation de la République islamique d’Iran dont deux des membres, sitôt achevés les discours inauguraux et la déclaration arbitrale, manifestent bruyamment leur souhait de déposer une réclamation. Se présentant respectivement comme attachés spéciaux du vice-président, chef de l’Organisation du sport, et du ministre de l’Intelligence, ils exigent que soit décroché le portrait du Champion du monde en titre, la présence de ce dernier ne visant selon eux qu’à « déstabiliser » leur candidat. Des termes accusateurs, tels « manipulation… manœuvre déloyale… privilège inadmissible » ponctuent la diatribe de l’envoyé du chef de l’Organisation du sport. Sans aller jusqu’à évoquer un « complot sioniste », la langue de bois dont il use le sous-entend de façon implicite.

Dès la prise de parole de l’officiel iranien, le grand maître Rezvani blêmit, tandis que ses traits douloureusement se crispent, dénotant le trouble qui l’envahit. On le sent prêt à s’avancer pour intervenir, mais une poigne ferme le retient par le bras afin de l’en dissuader.

- Reste tranquille, grand maître, nous protégeons tes intérêts, lui intime à l’oreille Mohammad, l’un de ses « préparateurs mentaux ».
- Eh bien, ça n’a pas tardé ! Nous y voilà, constate en silence le commissaire Benmansour.
Les Israéliens, faisant corps autour de leur champion, n’ont jusque-là bronché, mais à l’issue de la philippique proférée par le représentant de la République islamique, s’avance à son tour le grand maître Bronstein, cause indirecte de l’incident, pour rompre le silence de mort qui a soudainement envahi le salon d’apparat.

- Le grand maître Rezvani et moi-même étant les premiers concernés par les conditions dans lesquelles se déroulera ce match, je sollicite auprès des organisateurs l’autorisation d’avoir en privé un entretien avec mon adversaire. Nous vous ferons ensuite part de notre décision quant au sort à réserver à ce portrait de la discorde.

Aussi bien les officiels de l’État hébreu que ceux de la République islamique d’Iran sentent la situation leur échapper à l’issue de cette déclaration marquée du sceau du bon sens. Leur camp respectif est agité de remous divers en même temps que s’y amorcent des palabres à voix basse.

Assis derrière la longue table qui occupe une partie de la tribune, Soultan Boukharov et Jha Singh semblent de leur côté décontenancés par la tournure prise par les événements. Penchés l’un vers l’autre, ils entrent en concertation tandis que Raul Cienfuegos dissimule son embarras en brassant fiévreusement une liasse de points de règlement, en une vaine quête de solution. Le maire, quant à lui, s’est opportunément éclipsé, requis à ses dires par l’inauguration imminente d’un nouveau complexe de riads dans le quartier de la Menara…

L’auditoire, un temps coi, commence à son tour à bruisser. Les interprètes, qui jusqu’à l’incident traduisaient en arabe marocain les propos des intervenants formulés en langue anglaise, sont dès lors devenus muets. De fait, pour la majeure partie des spectateurs les événements auxquels ils assistent demeurent foncièrement énigmatiques. Cependant, au sein du bataillon de jeunes joueurs du Menara Échecs Club présents dans la salle, ceux en âge d’étudier l’anglais s’efforcent de transmettre aux autres ce qu’ils ont confusément compris de l’imprévisible imbroglio. Rapidement, par l’intermédiaire du « téléphone arabe », l’affaire du portrait est portée à la connaissance de l’ensemble du public, provoquant d’unanimes murmures de contrariété.
Soudain frémit la moustache ouzbek, tandis qu’un poing autoritaire, qui réclame le silence, s’abat sur la table.

- Grand maître Bronstein, ta demande est irrecevable. Elle outrepasse tes droits et devoirs de joueur. Seule la Fédération internationale des échecs, autorité organisatrice dont, je te le rappelle, je suis le président, est habilitée à régler ce genre de questions. Je décide en conséquence d’ajourner le match jusqu’à ce que je statue sur les suites à donner à la requête de Monsieur l’attaché spécial du vice-président iranien, chef de l’organisation du sport, proclame Soultan Boukharov sur un ton qui ne tolère aucune réplique.

L’antipathie entre Bronstein et Boukharov est notoire et ne date pas d’aujourd’hui. L’exécration du premier à l’égard des autocrates de toute espèce n’a d’égale que la volonté farouche du second de mater les fortes têtes qui s’opposent à sa personne.

Nullement impressionné par la sentence assénée par le président, l’intéressé affûte sa réplique et sur un ton de miel l’interpelle à son tour.

- Président Boukharov, connaissant ta capacité de discernement, tu conviendras que si je te fais humblement, à titre personnel, la demande de décrocher ce portrait qui heurte ma modestie, tu ne pourrais qu’y souscrire...

Pris au dépourvu, Boukharov reste sans voix. On le sent chercher désespérément une riposte afin de garder la main et ne perdre la face.

- Grand maître Bronstein, finit-il par maugréer, je consens à accéder à ta demande que je juge raisonnable. Messieurs les arbitres, l’incident est clos, je vous prie d’établir le procès-verbal de ma décision, motivée par le respect de l’équité, ajoute-t-il sur un ton péremptoire.

Par une pirouette dont il est coutumier, le président Boukharov, bourrelé de suffisance, se convainc lui-même qu’il a gagné le bras de fer l’opposant au grand maître.
- Quel matamore ! Qui est ce bouffon, Abdelaziz ? interroge l’inspecteur Idrissi qui a rejoint le commissaire dans la salle quelques instants plus tôt.

Benmansour, qui connaît par cœur la biographie du quidam, lui en délivre des bribes :

- Soultan Boukharov. Soixante-six ans. Un tyranneau ouzbek. Issu d’une famille d’éleveurs nomades. A bâti une colossale fortune sur les ruines du communisme. Détient des pans entiers de l’économie de son pays et des républiques voisines : énergie, transports, médias, coton… Mange à tous les râteliers, fricote avec les milieux d’affaires chinois. Ses relations avec les mafias russes restent à confirmer. N’a jamais eu suffisamment d’envergure ni de charisme pour entreprendre une carrière politique. En quête d’un poste de prestige, il a brigué il y a deux ans la présidence de la Fédération internationale des échecs. Piètre joueur au demeurant, il est parvenu à se faire élire, probablement grâce à des dessous-de-table versés à des Fédérations nationales minées par la corruption.

- Je vois… Charmant individu. Il m’est de plus en plus sympathique ce Boukharov. Mais que s’est-il exactement passé avant mon arrivée ? Pourquoi cette embrouille avec Bronstein au sujet de son portrait ?

Benmansour l’instruit du contexte en retraçant dans ses grandes lignes l’historique de l’incident provoqué par les Iraniens.

- Si je comprends bien, c’est un coup de maître que vient de jouer Bronstein !

- Un homme très intelligent. Il a parfaitement manœuvré, aussi bien qu’il sait le faire sur un échiquier. Et il a complètement désamorcé la mine posée par les Iraniens.

- Mais pour en revenir à ce Boukharov, risque-t-il de nous causer des soucis ? Le portrait que tu m’en as dressé ne me dit rien de bon. Que fait-on avec lui ?

- Rien pour l’instant. Il a tout intérêt à ce que le match se déroule sans anicroches, car dans le cas contraire il aurait beaucoup à perdre. Il est trop imbu de sa personne et de sa fonction pour se risquer à entrer en conflit avec l’une ou l’autre des parties. Nous ferons sa connaissance en temps voulu, il nous mangera dans la main, khouya, je peux te l’assurer.

Durant cet échange entre les deux policiers, un employé de l’hôtel vient dépendre le portrait controversé sous les regards triomphants des officiels de la République islamique. Le grand maître Rezvani, quant à lui, a l’esprit encore agité de sentiments contradictoires mais retrouve peu à peu sa sérénité entamée par l’incident. À force de coups d’œil à la dérobée, il finit par attirer l’attention de Bronstein qui, lui semble-t-il, esquisse en retour un sourire de connivence. « Adversaire, mais aussi… allié » croit comprendre le joueur iranien…

11
A treize heures cinquante-cinq, l’arbitre Jha Singh convie les grands maîtres à rejoindre la table de jeu afin de procéder au tirage au sort des couleurs, qui alterneront au cours des parties suivantes. Cette opération s’effectue de la manière la plus prosaïque qui soit : au creux de l’un de ses poings, Jha Singh dissimule un pion blanc puis, bras tendus vers le champion du monde du titre, l’invite à faire son choix. C’est ainsi qu’agissent tous les joueurs d’échecs de la planète pour déterminer celui qui bénéficiera de l’avantage du trait37. D’un geste prompt, Boris Bronstein désigne la main droite qui dévoile une paume vide : c’est son challenger, en conséquence, qui conduira les Blancs lors de la première partie du match.

Sitôt le tirage au sort effectué, les grands maîtres s’installent de part et d’autre de l’échiquier dans leur confortable siège à accoudoirs, puis se serrent la main en silence avant que l’arbitre n’enclenche la pendule qui rythmera les phases de leur combat.

Ali Reza Rezvani avance résolument son pion roi de deux cases, mouvement initial qui est loin de surprendre le Champion du monde : son adversaire - inconditionnel admirateur du légendaire Bobby Fischer qui nantissait volontiers 1.e2-e4 d’un humoristique point d’exclamation (!), symbole échiquéen dénotant un bon coup – n’a jamais joué d’autre début au cours de sa jeune carrière. Bronstein s’abîme néanmoins dans la réflexion, le regard curieusement levé vers les dorures du plafond, comme s’il y recherchait la clé du choix de sa défense. Portant à nouveau son attention sur l’échiquier, il empoigne finalement son Cavalier roi pour le visser sur la case
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