Emmanuel Lasker, deuxième champion du monde d’échecs, de 1894 à 1921








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Atlas Souss, où seront également hébergés les joueurs et leurs accompagnateurs, et aligne pour conclure quelques formules toutes faites sur « la responsabilité de nos forces de police ». Rien de tel pour le renvoyer à sa solitude face au pesant fardeau qui déjà lui fait ployer les épaules.

Plus d’une fois, le commissaire a éprouvé de telles crises de découragement. Celles-ci, pourtant, ne durent guère car son tempérament foncièrement énergique l’aiguillonne dans une recherche méthodique de solutions aux problèmes, parfois ardus, qui lui sont soumis. Sa première démarche pour y parvenir est de dresser une check-list  récapitulative des tenants et aboutissants de l’affaire à traiter : poser par écrit ses termes initiaux clarifie sa pensée et lui procure une solide et rassurante base de départ. Chaque nouvelle enquête le voit ainsi exhumer du tiroir de son bureau un registre réservé à cet usage pour le couvrir peu à peu de griffonnages déchiffrables par lui seul.

Ce matin, c’est dans l’armoire aux fournitures qu’il va puiser son viatique - un carnet flambant neuf - pour le dédier à cette affaire qui n’a rien de commun avec celles qu’il traite habituellement. Mais, est-ce réellement une « affaire » qui se présente à lui ? N’est-ce pas plutôt son imagination qui lui souffle quelque suite imprévisible à ce qui reste pour l’heure un événement, d’ampleur certes, qui ne relève pas normalement de préoccupations policières ?

Il ne lui reste que deux jours pour rassembler tous les renseignements que les huiles n’ont pas jugé utile de lui transmettre, avant de s’immerger dans l’atmosphère chargée d’aléas de ce Championnat du monde d’échecs. Sur la première page de son calepin, il couche fiévreusement quelques lignes, résumant les données disponibles :
CHAMPIONNAT DU MONDE D’ÉCHECS – INFORMATIONS DE BASE

Lieu : hôtel Atlas Souss, Marrakech

Dates : du samedi 6 juin au dimanche 21 juin

Hébergement des joueurs : hôtel Atlas Souss

Programme des cérémonies et des rencontres : donnée inconnue

Nombre et qualité des personnes accompagnant les joueurs : donnée inconnue

Dates et heures d’arrivée à Marrakech des joueurs et de leur suite : donnée inconnue

Présence d’un service de protection attaché aux joueurs : donnée inconnue

Service de sécurité de l’hôtel : donnée inconnue

Officiels marocains présents sur l’événement : donnée inconnue

Officiels étrangers présents sur l’événement : donnée inconnue
« Ça fait beaucoup d’inconnues, constate-t-il en tambourinant sur son bureau avec nervosité. Il va falloir aller à la pêche aux renseignements avant la mise au point d’un quelconque dispositif… »

Après avoir médité quelques instants sur les notes qu’il vient d’aligner, il reprend son porte-mine :
PERSONNES À CONTACTER

Directeur de l’hôtel Atlas Souss

Président du Menara Echecs Club

Président de la Fédération Royale Marocaine des Echecs

Maire de Marrakech
« Hum ! Un peu court, mais en recoupant les infos de ces quatre-là, j’obtiendrai certainement quelques réponses. »

Sans tarder, il consulte son répertoire téléphonique pour appeler ceux dont il possède le numéro : Lahcen, le maire, et le président du club où sont inscrits ses enfants, dans le but de résoudre ses inconnues. Le premier l’informe de sa présence lors de la cérémonie d’ouverture, mais ne lui apprend rien de plus sur les autres points. Le second, en revanche, lui communique de vive voix le programme de la rencontre, qu’il s’empresse de noter sommairement.

- Oublie le président de la FRME9, ajoute en outre son interlocuteur, il n’a pas plus d’infos que moi, et de toute façon il est la plupart du temps injoignable. Mais tu devrais appeler le directeur de l’hôtel, il pourra te renseigner sur les réservations… Attends, je te donne son numéro, c’est sa ligne directe… Et puis je te transfère le programme officiel par mail dès aujourd’hui.

- Choukrane10, Ssi Larbi, je téléphone immédiatement au directeur de l’Atlas Souss.

Une brève conversation avec l’homme providentiel apporte à Benmansour quelques-uns des renseignements espérés. Demain il se rendra à l’hôtel pour convenir avec lui des dispositions à prendre en termes de sécurité.
Il se cale dans sa chaise de bureau avec un soupir de contentement. La facilité avec laquelle il a résolu ses « inconnues », en à peine une demi-heure et sans se déplacer, lui procure un sentiment de bien-être qui l’incite à considérer l’affaire sous un tout nouvel angle.

« Me voilà responsable de la sécurité du Championnat du monde d’échecs ! Incroyable, à vrai dire ! » s’étonne-t-il. S’il n’en tire un orgueil démesuré, le fait témoigne d’une reconnaissance de ses qualités, que la routine d’ingrates tâches de bureau et d’enquêtes sans envergure ne lui a permis jusque-là de pleinement exprimer. C’est aussi une sorte de revanche sur le commissaire divisionnaire Khaled Salah qui l’a toujours cantonné dans l’ombre, plus soucieux de mettre sa propre personne en valeur que de favoriser la promotion de ses subordonnés.

Stimulé par ce premier succès, le voici soudain qui raisonne comme un authentique joueur d’échecs : « Mauvaise stratégie, Ssi Khaled… Tu n’as pas choisi le meilleur coup en prenant tes congés au moment où se déroule le Championnat du monde d’échecs. Tu m’as laissé l’avantage et je vais te démontrer que, moi, Abdelaziz Benmansour, je vais conduire cette partie de main de maître. »
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Per Hansen, grand maître international danois de premier plan, a provisoirement interrompu sa carrière trois ans auparavant pour assister Boris Bronstein dans sa course au titre de Champion du monde. Tâche des plus humbles s’il en est, à l’image de celle des petites mains qui œuvrent dans l’ombre d’un grand couturier. Mais tâche parfaitement accomplie puisqu’un an suivant son engagement dans l’équipe de secondants du candidat, l’objectif était atteint : Bronstein décrochait le titre convoité. La rémunération proposée à Hansen en échange de sa collaboration se révélait certes alléchante, mais c’est plus encore l’indéfectible amitié et la profonde connivence entre les deux hommes qui le décidèrent à se mettre « au service » du futur champion et de ses ambitions.
Ils s’étaient connus quelques années plus tôt, à l’occasion du légendaire tournoi de Noël d’Hastings, lors duquel ils furent opposés à la troisième ronde. Le Danois venait d’obtenir sa troisième norme, lui conférant à l’aube de ses vingt-cinq ans le titre de grand maître international qu’il briguait depuis des lustres.

Bronstein l’emporta sur une gaffe de Hansen commise en zeitnot11, alors que la position conduisait à une nulle théorique. A l’issue de la partie, la déception qui transparaissait sur le visage du grand maître danois incita son heureux adversaire à lui proposer de se changer les idées. Les deux hommes quittèrent la salle de tournoi pour une virée nocturne dans les pubs de la station balnéaire. Passablement éméchés suite à l’absorption d’une impressionnante série de pintes, ils n’en étaient pas moins à trois heures du matin encore à vaticiner sur le jeu d’échecs, à poursuivre, en de rares éclairs de lucidité, l’analyse de leur partie et à s’échanger leurs idées de préparation pour celles à venir.

Avant de partir en vadrouille, ils n’avaient omis de prendre connaissance des appariements de la ronde du lendemain. Bronstein affronterait un « client » coriace en la personne d’Ivan Komarov - surnommé à juste titre « Ivan le terrible » dans le cénacle échiquéen - qui avait lui aussi fait le plein des points en remportant ses trois premières parties. Hansen rencontrerait Levon Aslan, un jeune maître international arménien en progression vers les sommets. Le classement relativement modeste de son prochain adversaire ne conduisait pas pour autant le grand maître danois à sous-estimer ni sa valeur, ni sa motivation. Il redoutait en outre son style de jeu prudent qui s’accordait mal avec le sien propre, caractérisé par sa prédilection pour les motifs tactiques et les sacrifices spéculatifs - à l’instar de ceux de Mikhaïl Tal, ex-champion du monde à l’ère de la domination soviétique. Il risquait fort de se casser les dents sur le système hérisson12 qu’emploierait vraisemblablement l’Arménien pour contenir ses velléités d’attaque. Et en était par avance fort contrarié.

- Sois pragmatique, Per ! Ton adversaire ne peut pas jouer ce que, toi, tu veux ! Tu ne dois pas aborder une partie avec l’espoir insensé qu’il va te faciliter la tâche. C’est excitant bien sûr : g4, h4, un Fou en c4, grand roque, ouverture de la colonne h et mat ! Tout le monde aime ça.

- T’as raison, Boris, mais c’est mon style, je ne peux pas me renier !

- Écoute, tu n’es pas le premier grand maître venu, mais avec tes vieilles idées romantiques tu te mets souvent en danger et finis par perdre des « parties gagnées ». Tu sais bien que des réfutations ont été découvertes à L’Immortelle13 et à La Toujours jeune14 d’Anderssen. On a même démontré que certains sacrifices de Tal étaient incorrects et que sans la collaboration involontaire de ses adversaires il n’aurait jamais remporté autant de victoires.

- Oui, bien sûr, tout ça je le sais…

- Te fais pas de souci ! Une victoire contre Aslan est largement à ta portée, mais ne force pas le gain si la position appelle la nulle, le demi point est un résultat honorable dans un tournoi de ce niveau. Ce que tu dois désormais cultiver c’est la patience et la maîtrise de soi… Mais pour l’heure, il est grand temps d’aller se coucher. Raisonnable, non ?

Raisonnable ? Sans doute, à près de quatre heures du matin, avec cette ronde difficile qui s’annonçait en début d’après-midi. Hansen aurait pourtant aimé prolonger cette nuit, il lui venait aux lèvres tant de questions qui auraient certainement trouvé réponses dans les paroles de sagesse de ce grand maître expérimenté, de quinze ans son aîné, qui le conduisait à présent par le coude, alors qu’il chaloupait, vers la sortie du Jack of Spades.
Bronstein, à qui avaient échu les Blancs, opta judicieusement pour une ligne réputée annulante contre la Grünfeld15 de Komarov, connu pour être le meilleur spécialiste au monde de cette défense. Il ne laissa à « Ivan le Terrible » aucune opportunité de montrer ses crocs et la paix fut signée au vingt-cinquième coup.

À la table douze, Hansen se heurtait, comme pressenti, à la configuration hérisson patiemment édifiée par son adversaire. Il ne disposait d’aucun levier permettant d’ouvrir la position à son profit. À un moment-clé de la partie, il perçut dans son dos une présence bienveillante. Il devina sans peine qu’il s’agissait de Boris. « Patience et maîtrise de soi… » : il se souvenait de bribes de paroles que ce dernier lui avait distillées durant leur nuit d’ivresse. Puisant dans ses ressources un regain de concentration, il s’efforça de brider ses vieux démons qui lui dictaient de spéculatives ruptures de pions, sinon un invraisemblable sacrifice de cavalier.

Ce fut la première fois dans sa carrière qu’il éprouva un réel plaisir à jouer une position cadenassée. Elle lui interdisait, comprit-il, d’imprimer à la partie un caractère agressif inapproprié qui aurait assurément conduit à la ruine de son camp. Son adversaire lui-même, qui escomptait voir souffler sur l’échiquier la « tempête hansénienne », s’en trouvait décontenancé. Il lui lançait de temps à autre des regards provocateurs afin de l’inciter à la faute décisive qui, pourtant, tardait à se produire. En désespoir de cause, il lui proposa au trente-troisième coup le partage du point. Per s’entendit acquiescer… Il avait ce jour-là fait un pas décisif vers une vision renouvelée de son art, gage de notables progrès dans les mois qui s’ensuivirent, sanctionnés par un bond significatif dans le classement international.
Dès lors, ne cessa de croître entre Hansen et Bronstein une secrète connivence, de même qu’un agrément à sillonner l’Europe de conserve en enchaînant les tournois.

Ils s’étaient en outre découvert une passion commune pour la natation. Dans chaque hôtel où ils prenaient chambre à l’occasion de compétitions, ils se lançaient au bord de la piscine d’autres défis que ceux jetés sur l’échiquier. C’était à qui des deux nagerait sur la plus longue distance en un temps donné, à qui parcourrait le plus grand nombre de longueurs en apnée… Ils étaient assez imaginatifs en la matière, allant jusqu’à mettre au point un complexe système de mesure de leurs prouesses aquatiques fondé sur l’utilisation de pendules d’échecs qu’ils plaçaient aux extrémités des bassins. Bien qu’ils élussent, pour s’affronter de cette manière, les heures les plus matinales, il se trouvait toujours une poignée de curieux à les observer d’un air ébahi.
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Le grand maître Ali Reza Rezvani dédaignait l’assistance des ordinateurs pour la mise au point de ses préparations et l’analyse de ses parties. Il compulsait en revanche nombre de revues d’échecs en provenance du monde entier et étudiait sans jamais s’en lasser les parties des plus grands joueurs de l’histoire moderne des échecs. Leurs propres commentaires, notamment ceux de Fischer et de Kasparov, ses grands inspirateurs, en disaient plus long à ses yeux que les verdicts rigoureux, certes, mais dépourvus de passion, des logiciels d’analyse. C’est sur le vieil échiquier de son enfance, en manipulant ses pièces vernissées par le temps, qu’il découvrait de nouvelles idées ou exhumait certaines de ses prédécesseurs, s’efforçant d’y apporter des améliorations. Il œuvrait au départ dans la solitude de son studio, mais était à présent souvent épaulé par une poignée de partenaires, pour la plupart de « simples » maîtres, qu’il avait peu à peu gagnés à ses méthodes iconoclastes.

Cet apparent refus du progrès, qui du fait de sa singularité commençait d’être abondamment commenté dans le cénacle des grands maîtres, rassemblant du reste davantage de détracteurs que de partisans, ne ressortait aucunement d’un snobisme de jeune homme en rébellion contre une pensée moderne « échiquéennement correcte ». Elle se fondait sur un approfondissement de l’essence du jeu et la remise au premier plan de sa dimension humaine.
On ne pouvait taxer le jeune grand maître d’incompétence ou d’amateurisme en termes d’échecs cybernétiques. Joueur de compétition depuis sa prime enfance, il obtint le titre de grand maître à seize ans et au même âge son diplôme de fin d’études secondaires qui lui ouvrait la voie de l’université. Il y poursuivit de brillantes études générales en informatique, puis ayant choisi de se spécialiser dans l’étude des systèmes automatiques, s’intéressa en toute logique à la programmation de machines à jouer aux échecs. De manière tout à fait artisanale, il s’essaya à la conception d’algorithmes originaux, rapidement affligés d’obsolescence face à la montée en puissance de l’industrie des logiciels de jeux qui mobilisaient des armées d’informaticiens et était soutenue par de considérables financements.

Rezvani soutint sa thèse de doctorat de troisième cycle, intitulée Essai de résolution des problèmes de programmation posés par le passage en finale au jeu d’échecs, qui lui valut la mention très honorable. Peu de temps après, il fut approché par un chasseur de têtes opérant pour le compte d’une société moscovite de logiciels de jeux qui lui fit miroiter la perspective d’un très rémunérateur poste d’ingénieur en Russie. Contre toute attente, il déclina l’offre pour se consacrer à une aléatoire carrière de joueur d’échecs professionnel.

Parallèlement, il entreprit des études en philosophie et en neurosciences. Ce fut, sur le plan échiquéen, une période féconde durant laquelle il fut sacré à trois reprises champion d’Iran puis sélectionné pour participer au
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