Emmanuel Lasker, deuxième champion du monde d’échecs, de 1894 à 1921








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Yves Loysel
PIONS EMPOISONNÉS

roman

Je ne joue pas avec des pions noirs et blancs privés de vie.

Je joue avec des êtres humains de chair et de sang.

Emmanuel Lasker, deuxième champion du monde d’échecs, de 1894 à 1921
On nomme pion empoisonné un pion dont la prise par une pièce de valeur supérieure entraîne un risque de capture de cette dernière.

István Madár, Vocabulaire du jeu d’échecs à l’usage des néophytes

Les opiniâtres débats s’éternisèrent des jours durant, sous l’égide des hautes instances de la Fédération internationale des échecs. Ils se prolongeaient de tractations acharnées, menées dans l’ombre, entre les représentants des intérêts de la douzaine de nations candidates à l’accueil du prochain Championnat du monde d’échecs.

Présidents des fédérations nationales, ministres et secrétaires d’État du sport ou de la culture, directeurs d’entreprises prêts à consentir de substantielles dotations, s’étaient retrouvés à Kuala Lumpur, conviés par la FIDE pour présenter leur dossier de candidature. Il reviendrait à la nation la plus convaincante l’honneur d’accueillir sur son sol la prestigieuse compétition.

C’est au Maroc, et conjointement à la ville de Marrakech, qu’échut l’organisation de ce Championnat du monde qui opposerait, pour la première fois dans l’histoire, un joueur iranien et un joueur israélien. Le choix de cette nation obéissait aux obscurs arcanes de la géopolitique, mais il est certain que l’unanime reconnaissance de modération et de neutralité dont bénéficiait le royaume marocain sur la scène internationale, ainsi que le montant de la subvention offerte par le principal parraineur des échecs marocains, renforçaient la crédibilité de son dossier.

Marrakech bénéficie d’un éventail d’atouts, entre autres sa réputation d’hospitalité, son hôtellerie de luxe et ses salons de congrès « up to date », pour accueillir un événement d’ampleur internationale. Tout au long de l’année s’y succèdent manifestations artistiques et culturelles de renom qui nécessitent une organisation sans faille. Or, si en termes d’affluence un Championnat du monde d’échecs n’est en rien comparable au Festival du film ou au Festival national des arts populaire qui se tiennent chaque année dans la cité ocre, les dispositions qu’il requiert pour assurer son déroulement en toute sérénité méritent autant d’attention et de compétence de la part de ses organisateurs.

Une compétition d’échecs, même au plus haut niveau, ne suscite ni l’enthousiasme des foules, ni les retombées médiatiques de toute autre manifestation sportive. Les échecs demeurent un jeu peu populaire qui ne mobilise l’intérêt que d’une poignée de passionnés. Toutefois, nombre d’habitants de Marrakech s’honorent de l’élection de leur ville. L’aura dont bénéficie le noble jeu dans l’inconscient universel transcende en effet la connaissance de ses règles élémentaires. Elle trouve son origine dans les qualités méritoires, telles la faculté de concentration, la capacité d’abstraction, la profondeur d’esprit ou la force morale, que l’on attribue spontanément à ses champions.

1

Marrakech, 2 juin



Le commissaire Abdelaziz Benmansour est loin d’éprouver le moindre enthousiasme à l’approche de ce Championnat du monde d’échecs qui va se dérouler dans sa cité. La raison n’en est nullement une quelconque prévention à l’égard du jeu et de ses adeptes. Il lui arrive de temps à autre de « pousser du bois » avec l’un de ses collègues, l’inspecteur Idrissi, ou bien avec Marwan et Najat, ses jumeaux âgés de treize ans qui, depuis leur fréquentation assidue du Menara Échecs Club pour le développement des capacités, ont fait de fulgurants progrès et prétendent à présent donner à leur père des leçons de stratégie. Le commissaire s’en trouve parfois vexé, lui qui, dans sa fonction, croit faire appel quotidiennement à cet art.

Il ressent, bien au contraire, une affection particulière pour les joueurs d’échecs. Des personnes plutôt pacifiques, lui semble-t-il, en dehors de leurs âpres combats sur l’échiquier, quoique parfois dotées d’un caractère fantasque. Il en a rencontrés plus d’un, lors de compétitions auxquelles il accompagne ses enfants, de simultanées au Menara Échecs Club ou à l’occasion d’autres événements de la vie échiquéenne locale. Le président du club lui a même présenté les experts joueurs de l’équipe olympique du Maroc, alors qu’ils étaient en tournée de promotion de par le Royaume.

Mais au moment où, à Marrakech, va bientôt débuter le Championnat du monde, n’est-il réellement question que du seul jeu d’échecs ? Benmansour pressent d’autres enjeux qui débordent largement cette activité anodine consistant à mouvoir des figurines de bois sur un plateau quadrillé.

La veille, lorsque le téléphone a sonné sur sa ligne directe, une sombre prémonition l’a étreint. Le préfet de police en personne… Qui, en quelques mots, confirma ses appréhensions.

- Ce Championnat du monde d’échecs sent le soufre, Ssi1 Abdelaziz. Israël contre l’Iran ! Par conséquent, niveau de sécurité maximal ! Sous ta responsabilité, bien entendu. Tu recevras dès demain un ordre de mission.

- Wākha2, Ssi Mohammed, sois sans craintes, tu peux naturellement compter sur moi, acquiesça-t-il d’un ton résigné.

Lui qui espérait se diriger paisiblement vers une retraite méritée – il aura bientôt cinquante-cinq ans, âge auquel il pourra y prétendre après plus de trente-cinq ans de loyaux services rendus au Royaume au sein de la Sûreté nationale – le voici chargé d’une affaire comportant d’imprévisibles aléas. Et comme un fait exprès, le commissaire divisionnaire Khaled Salah, son supérieur hiérarchique, a pris cette année ses congés en juin, précisément au moment où se déroulera le Championnat. Benmansour ne croit pas aux coïncidences. À cette heure, Khaled doit être en train de taquiner le loup ou le mulet aux alentours d’Essaouira où il possède une maison de famille. Et c’est lui, Abdelaziz, qui va se coltiner le boulot.
Le commissaire Benmansour est doté d’un esprit fin, abreuvé de culture. Son érudition couvre maints domaines, à tel point que ses collègues le surnomment sans ironie « l’Encyclopédie ». Particulièrement féru de géopolitique, il parcourt sans jamais se lasser tout ce qui traite de ce sujet : reportages, dossiers, analyses… Avec une prédilection pour les journaux et magazines francophones tels que Le Monde, ses Dossiers et Documents ou Courrier International, et un regret, celui de n’être suffisamment versé dans la langue de Shakespeare pour lire la presse anglo-saxonne et américaine. Assidûment, il écoute RFI, regarde la chaîne El-Jazīra, et, à l’occasion, navigue sur les sites Internet répertoriés dans ses favoris pour entreprendre des recherches concernant ses centres d’intérêts du moment.

Grâce à ses connaissances en matière de géopolitique, glanées sur toutes sortes de médias, il a rapidement perçu que la configuration de ce Championnat du monde d’échecs est, du point de vue de ses implications, extrêmement sensible. Il imagine que les deux joueurs ne se retrouveront pas en tête-à-tête pour leur combat devant l’échiquier. Il subodore que tout un cortège d’ombres suspectes les accompagnera tout au long de la rencontre, probablement émaillée, prévoit-il, de divers incidents provoquées par les deux parties – à l’exemple des affrontements idéologiques entre l’Union soviétique et l’Occident, lors du Championnat du monde 1972, opposant Spassky et Fischer, ou entre l’orthodoxie communiste et la dissidence lors des Championnats du monde 1978 et 1981, opposant Karpov et Korchnoi.

Aussi neutres puissent-ils être politiquement, les grands maîtres Boris Bronstein et Ali Reza Rezvani ne représenteront-ils pas dans les faits l’État hébreu et la République islamique d’Iran ainsi que les régimes belliqueux qui les dirigent ?

À ses heures les plus pessimistes, le commissaire envisage le pire : pressions, chantage, enlèvement, meurtre, attentat… Avec les conséquences dramatiques qui en découleraient, y compris pour son propre équilibre mental, alors qu’il a été désigné comme responsable de la sécurité par les autorités régionales.

La date du 28 avril 2011, indissolublement liée au carnage du restaurant Argana, reste à jamais gravée dans sa mémoire. C’est peu de dire que cet événement l’a traumatisé, d’une certaine façon, il a bouleversé sa vie. Il venait de quitter le poste de police, situé à l’opposé de l’Argana, sur la place Jemaa-el-Fna, lorsque la terrifiante explosion sema la mort et la désolation. Avec une poignée de ses hommes, ils se retrouvèrent parmi les premiers à porter secours aux blessés, avant de recueillir les éléments matériels et les témoignages nécessaires à l’enquête et de recenser les victimes décédées. À l’instar des habitants de Marrakech, il n’avait auparavant imaginé qu’un acte de terrorisme aussi odieux pourrait un jour endeuiller sa cité pacifique. Dès lors, des cauchemars récurrents viennent hanter ses nuits pour lui rappeler cette impensable réalité, ainsi que le taraude un sentiment de culpabilité, pourtant dénué de tout fondement.

2

Eilat, 3 juin
En dépit de l’heure matinale, Village Beach, une vaste plage de sable fin située à quelques kilomètres au sud d’Eilat, est déjà envahie par un essaim de touristes, amateurs de bains de soleil ou de sports aquatiques. Trois hommes à la carrure d’athlètes, vêtus de tenues de sport sombres et équipés de casques avec microphone incorporé, sont postés à des points strictement équidistants à partir desquels ils peuvent, à l’aide de leurs puissantes jumelles, surveiller l’intégralité de la plage. Leur absolue immobilité les fait ressembler à trois grands et massifs piquets que l’on aurait plantés dans le sable au cours de la nuit, mais ce n’est pour autant qu’ils passent inaperçus aux yeux des touristes israéliens. La seule présence de ces silhouettes est synonyme de danger potentiel mais ne provoque bizarrement aucun signe d’affolement, nul mouvement de panique. Les touristes continuent de nager dans les eaux transparentes du golfe d’Aqaba ou de lézarder au soleil brûlant.

A quelques encablures du rivage, le grand maître Boris Bronstein crawle avec énergie, celle-là même qu’il mettrait à conduire une partie d’échecs. Demain, envisage-t-il, il s’équipera d’un masque de plongée afin d’observer les fonds tapissés de coraux au sein desquels évoluent des nuées de poissons multicolores. Non loin du nageur, embarqués sur un Zodiac ballotté par les flots, dont les moteurs tournent au ralenti, deux autres hommes en noir fument nonchalamment des cigarettes, sans le quitter un instant du regard.

Ces cinq hommes, appartenant pour certains au corps des commandos de marine de Tsahal3 et pour d’autres au Mossad4, ont été détachés à la garde rapprochée du grand maître d’échecs qui passe une semaine de retraite solitaire dans la station balnéaire avant son rendez-vous avec l’Histoire. Cette surveillance permanente irrite profondément Boris Bronstein car elle attente à sa quiète solitude ainsi qu’à sa faculté de concentration. Que sa personne physique soit exposée à de réels dangers n’entre pas dans ses schémas mentaux. Il n’est pas de l’espèce de ces joueurs aux syndromes confusionnels et paranoïdes : pour lui, les seules menaces qu’il encourt sont celles qui se présentent sur l’échiquier.
Dès que le nom du challenger de Bronstein, Champion du monde en titre, fut connu, un émissaire du gouvernement israélien le contacta par téléphone afin de le rencontrer. Le grand maître renâcla mais son interlocuteur lui fit comprendre qu’il n’avait pas le choix car le match à venir prenait l’allure d’une véritable affaire d’État. La pression que le porte-parole exerça sur lui était si insistante qu’il finit par accepter un rendez-vous le soir même. L’homme ne s’était présenté, n’avait décliné ni son nom, ni sa fonction. Bronstein présuma qu’il avait affaire à un haut gradé du Shin Beth5 ou du Mossad, ce qui ne fit qu’accroître sa contrariété.

3

Tehrān, 3 juin
La victoire d’Ali Reza Rezvani au Tournoi des candidats, victoire lui octroyant le droit de défier le Champion du monde, eut un immense retentissement dans la galaxie des joueurs d’échecs. Ce fut en vérité une totale surprise qui déjoua les pronostics des bookmakers londoniens. Après avoir franchi le stade des qualifications, l’obscur grand maître, dont le « modeste » classement ELO6 de 2670 le situait au cinquante-cinquième rang mondial, remporta tous ses matches contre des adversaires auxquels il rendait au minimum cinquante points, pour se défaire en finale du Russe Ivan Komarov, numéro trois mondial.
Ce qui surprend de prime abord dans l’exigu studio de Rezvani, c’est l’absence d’ordinateur. Étrange paradoxe, s’agissant d’un brillant diplômé en cybernétique. Nul ouvrage non plus traitant d’informatique, en revanche des rayons de bibliothèque croulant sous des quintaux de livres et de revues d’échecs.

Le jeune grand maître, penché avec application sur son échiquier, est en train d’étudier une partie de Vassily Smyslov, Champion du monde soviétique dans les années cinquante, lorsque, ainsi que chaque matin à dix heures précises, retentit le carillon de la porte d’entrée. Ce sont eux, naturellement : Mohammad et Hachemi, les coaches affectés à sa préparation mentale. Il n’est dupe pourtant de la réelle fonction des deux hommes.

Quelques mois auparavant, à sa descente de l’appareil d’Iran Air qui le ramenait d’Astana, capitale du Kazakhstan, où il avait brillamment remporté le Tournoi des candidats, un maigre comité d’accueil l’attendait pour le conduire dans les salons d’un hôtel de luxe où il fut chaudement félicité par des officiels de sous-rang et sa victoire sobrement fêtée. De ce jour, où lui furent présentés Mohammad et Hachemi, les deux sbires ne cessèrent d’être pendus à ses basques. Leur préparation mentale consistait pour l’essentiel en exhortations à « tuer le sioniste sur l’échiquier ».
Depuis des lustres, Ali Reza et sa famille sont sous la surveillance des pasdaran7, à l’instar de nombreux intellectuels. Les roshanfekran8 ne sont pas en odeur de sainteté auprès des autorités islamiques. D’autant que les sociologues Rezvani ne se cachent pas de leurs positions critiques à l’égard de l’islam officiel et revendiquent ouvertement une proximité de points de vue avec le philosophe Soroush, honni des religieux. Leur fils Ali Reza va encore plus loin dans la radicalité en affichant son agnosticisme et, tout au long de ses études universitaires, a plus d’une fois été pris à parti par les gardiens de la révolution. S’il n’a encore été jeté dans une geôle pour apostasie, il le doit sans conteste à son statut de grand maître international d’échecs et à la popularité qui en découle.

4

Marrakech, 3 juin
Le commissaire Benmansour est assis à son bureau. Sur le sous-main, il a posé les deux documents officiels, l’un à en-tête de la Région, paraphé par le gouverneur, l’autre en provenance de la Préfecture de police, qu’il a reçus au courrier du matin. Il est si profondément absorbé dans ses pensées qu’il n’a pas même remarqué l’arrivée de Hassan, le garçon de café de la Pâtisserie des Princes, qui depuis des années lui apporte à huit heures trente précises son café-croissant, sans lequel il ne pourrait décemment débuter sa journée. L’arôme du breuvage qui vient exciter son bulbe olfactif lui fait oublier un instant ses soucieuses interrogations. Il pivote sur son fauteuil pour remercier le serveur d’un signe de tête avant que celui-ci ne s’éclipse aussi discrètement qu’il n’est apparu.

La lecture des courriers, similaires dans leur contenu, ne lui apporte guère d’indications sur la nature précise de la mission qui lui a été confiée en haut lieu. Une page unique qui précise les dates de l’événement, du samedi 6 juin au dimanche 21 juin, le lieu de son déroulement, l’hôtel
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