Propos et textes recueillis, traduits et annotés








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10. Quels enseignements dispensaient Aaron Copland et

Eleazar de Carvalho à Tanglewood ?
De Washington, je filai directement à Tanglewood étudier la composition avec Aaron Copland. Parmi mes condisciples, un finlandais, grand et maigre, de dix ans mon aîné, Einojuhani Rautavaara (53) qui deviendra un ami très cher. Bien que nous ne nous voyions que par intermittence, il m'ouvrit bien des portes en Finlande. Celles des orchestres en premier lieu. Dans les années soixante-dix, il m'invitera même à diriger et enregistrer certaines de ses œuvres à Helsinki, notament Angels and Visitations, avec l'orchestre de la Radio de la capitale finlandaise (54).

Je passai quatre étés à Tanglewood. J'y rencontrai d'exceptionnelles personnalités et y fis de très profitables expériences musicales, bien que parlant encore fort mal l'anglais : Copland m'avait accepté comme élève boursier dans sa classe et je ne comprenais qu'à moitié ce qu'il disait. Je me sentais bien à Tanglewood, son paysage avec les collines verdoyantes et le lac, le campus, si sympathique, m'avaient envoûté. Les cours, dispensés par groupes de huit apprentis-compositeurs, étaient complétés par des leçons privées hebdomadaires. Copland était un enseignant exemplaire, stimulant, plein d'allant et toujours souriant. Nous travaillions beaucoup l'orchestration, à ses yeux, primordiale. Sous sa supervision, je composai une brève ouverture, intitulée, comme de juste, Tanglewood, que je n'entendis jamais jouer. J'avais envoyé la partition à Hugo Balzo qui la transmis à Walter Goehr (55), un des chefs invités pour la saison de l’Orchestre du SODRE, qu'hélas je n'ai jamais rencontré. La première exécution suscita, me dit-on, des réactions mitigées. Plus tard, l'immeuble du SODRE brûla, et une majeure partie de sa bibliothèque musicale avec, y compris mon ouverture.

Quelques-unes des pièces que j'avais écrites auparavant à Montevideo furent jouées cet été-là :  Pequeña Música , pour quintette à vents et ma  Suite Canina  pour trio à vents. Cette dernière fut très appréciée, surtout par Lukas Foss (56). L'été suivant (1957), je suivis conjointement la classe de Copland et celle de direction d'orchestre d’Eleazar de Carvalho. Mon compagnon de chambre était un jeune japonais, Seiji Ozawa (57), avec qui je m'entendis fort bien. Nous étions bons et francs camarades. Il était nettement en avance sur moi, car plus âgé de quatre ans. Il venait de remporter le Concours International de Besançon, ce qui l'avait propulsé illico à Tanglewood. Charles Munch (58) étant membre du jury, Seiji était arrivé avec les plus hautes recommandations. Il obtint le prix Koussevitzky pour la direction d'orchestre. J'obtins pour ma part celui de composition.

Je me souviens, non sans émotion et avec une pointe de nostalgie, du concert de fin d'année de l'orchestre des étudiants avec au programme la Cinquième Symphonie de Tchaïkovsky dont je conduisis le scherzo et Seiji l’allegro final. Seiji fut le seul à partir, sans vraiment savoir où aller et très affecté par les sentiments anti-japonais qu'il percevait autour de lui.

L'été suivant, je suivis le cours d'Hugh Ross (59) sur la direction chorale. Ross devint rapidement un ami et un mentor. C'était un parfait gentleman. Parmi mes camarades figuraient Zubin Mehta (60) et Claudio Abbado (61), qui tous les deux suivaient les cours de direction d’orchestre d’Eleazar de Carvalho.


 

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11. Quelle technique utilisait Pierre Monteux pour enseigner

la direction d’orchestre ?
C'est Abbado qui remporta le prix Koussevitzky de cette cuvée 1958. Personnellement, j'avais préféré me rendre à Hancock, dans le Maine, où Pierre Monteux (62) dispensait son enseignement. Il acceptait soixante-dix étudiants, chacun d'entre eux ayant l'obligation de jouer dans l'orchestre (vous imaginez, un orchestre composé uniquement de chefs d'orchestre !).

Chaque matin, nous nous réunissions sous une grande tente. Monteux s'asseyait derrière les altos (il avait été altiste dans l'Orchestre Symphonique de Paris et dans de nombreuses formations diverses et populaires. Il avait même joué dans des cafés-concerts, des orchestres de cinéma…).

Il était célèbre pour son brillant esprit et son sens de l'humour redoutable. Chacun d'entre nous montait au pupitre et nous apprenions notre métier à la lumière des fautes commises par les uns et les autres. Son expérience était immense comme sa volonté de clarification et sa connaissance aiguë du souffle musical en son essence même. Ses commentaires étaient rares tant sur la technique concrète que sur les mouvements mêmes des bras. Quand il plaisantait à nos dépens, c'était toujours justifié. Ses remarques étaient impromptues, abruptes. On apprenait sur le tas. Il était avare de compliments. Aussi fus-je interloqué lorsque, après mon premier essai (on choisissait soi-même son répertoire et j'avais opté pour la Symphonie Inachevée de Schubert (63), il me dit : « Ce n'est pas exactement comme cela que nous la jouons à Vienne, mais vous avez un point de vue valable et très intéressant de la partition. Vous produisez un vrai son schubertien ! ».

J'en tombais à la renverse : je savais si peu de choses sur le contrôle des tempi ou sur la sonorité orchestrale, ma seule approche en avait été avec l'orchestre des jeunes de Montevideo, donc sommaire.

Ce fut au tour de Monteux de choisir l'œuvre à travailler : la Symphonie de Chausson, celle que j'avais découverte, et aimée, grâce à Paul Paray.

L'enseignement de Carvalho était très différent. Lui, il insistait fortement sur la beauté gestuelle. Pour un passage d'Une Nuit sur le Mont Chauve (64), il me donna les instructions suivantes : « Maintenez le son des violons de la main gauche, haute, de façon à ce que le public la voie, puis ouvrez le poing droit et laissez la flûte s'épanouir ». C'était toujours théâtral. Tout était prévu à l’avance, y compris l'arrivée sur le podium et les salutations ! Je fus néanmoins convaincu d'avoir beaucoup appris avec lui. Je suis étonné qu'il ne soit pas plus connu et apprécié. Certaines stars contemporaines de la baguette lui doivent une bonne part de leur savoir-faire.
12. Vous avez été, comme Bernstein avant vous, élève du

célèbre Curtis Institute de Philadelphie et, comme lui,

vous avez obtenu votre diplôme en deux ans au lieu des

quatre requis habituellement….
C’est ce qui m'avait fait venir aux Etats-Unis : mon inscription au Curtis Institute de Philadelphie. En 1956, Philadelphie était une ville calme, reposante, où il était agréable de séjourner et de travailler. Mes condisciples étaient des élèves très talentueux dont l'influence me fut bénéfique. Je peaufinai mon anglais grâce à la télévision. C'était la première fois que je voyais un téléviseur !

Mon professeur de composition était Vittorio Giannini (65). Il était titulaire de la même chaire à la Juilliard School de New York et faisait d'incessants allers et retours pour faire face à ses responsabilités. Nous étions peu nombreux dans sa classe, trois ou quatre, et les leçons étaient privées. Il était adorable et nous devînmes amis. Par la suite, je fus souvent invité à dîner dans sa maison de New York avec son épouse et des années plus tard je dirigeai certaines de ses compositions à chaque fois que je le pus. Prestigieux professeur, en charge de deux postes d'importance, il ne m'apprit cependant rien que je ne savais déjà. J'écrivis sous sa houlette une Sonate pour piano et quelques autres travaux moindres pour obtenir mon diplôme. Je m'ennuyais ferme. Philadelphie, je me dois de le dire, fut un passage à vide, inutile. J'étais taraudé par l'envie de diriger et avide d'apprendre tout ce qui concerne la direction d'orchestre. Au Curtis, j'étudiai la composition, le piano, la théorie et l'histoire de la musique. C'est à dire, tout au plus quatre heures de travail par semaine. J'allais donc trouver le directeur, Efrem Zimbalist, ce légendaire violoniste russe, marié à Mary Curtis Bok, la mécène de l'institut et lui fit part, sans ménagement, de mes frustrations. Je voulais diriger. Mais la classe de direction d'orchestre, dont Fritz Reiner (66) avait eu la charge, était supprimée. Zimbalist me répondit : « Diriger ne peut être enseigné.. On fait ça d'instinct. On apprend par la pratique. Aucun des grands chefs d'orchestre de ce siècle n'a étudié la direction d'orchestre. Toscanini, (67) Stokowski, sont les exemples les plus célèbres. Nous n'étudions pas cela ici ».

Je ne fus nullement découragé. Puisqu'il en était ainsi, je tâcherais d'être diplômé le plus rapidement possible et j'irais apprendre ailleurs. Leonard Bernstein avait obtenu son diplôme en deux ans, au lieu des quatre normalement exigés, et bien j'allais en faire autant. Zimbalist et Gianini m'indiquèrent les formalités indispensables. J'écrivis donc ma Sonate pour piano, un Quatuor à cordes et autres morceaux en quelques semaines.

Par l'intermédiaire de l'Institut International pour l'Education, je me plaignis au Département d'Etat américain, leur expliquant que sans apprentissage de la direction d'orchestre, je ne recevais pas aux Etats-Unis l'enseignement pour lequel j'étais venu. Le Département d'Etat accepta de me payer des leçons privées. Après en avoir discuté avec Eugene Ormandy, j'optai pour le cours de William Smith (68), chef assistant du Philadelphia Orchestra. Bill Smith était américain jusqu'au bout des doigts. Professionnel, consciencieux et dynamique, il était d'un caractère enjoué, décontracté, mais pédagogue rigoureux et efficace. C'est lui qui m'inculqua mes premières véritables notions de direction : comment séparer les fonctions des deux bras et des deux mains, comment lire et analyser correctement une partition.

Et là, je me rendis compte que Zimbalist n'avait pas tout à fait tort. Tous les grands chefs du passé avaient dû apprendre par eux-mêmes, car diriger était une forme artistique nouvelle et il n'y avait alors personne pour leur enseigner. Wagner, Berlioz puis Mahler avaient été des pionniers. Et un grand pas avait été franchi avec eux. Mais alors, un chef expérimenté ne pourrait-il pas transmettre ce qu'il a maîtrisé et mis au point aux nouveaux venus ? Pourquoi être obligé de réinventer la roue quand quelque chose peut être appris par l'expérience d'un prédécesseur ?

Certes, comme pour la création, le talent ne s'apprend pas. Mais les éléments techniques et psychologiques qui permettent à ce talent de s'exprimer, de s'épanouir, peuvent s'apprendre et dans les livres, et par l'enseignement oral, et par la pratique. Il faut cependant convenir que diriger, c'est apprendre toute sa vie. Il y a tant de subtilités dans la façon personnelle et mystérieuse de pratiquer cet art, que des années d'expérience sont nécessaires pour cristalliser dans une soirée une interprétation transcendante.

La bourse du Gouvernement, exceptionnelle car sans désignation officielle, me fut renouvelée. Je sortis donc diplômé du Curtis Institute au bout de deux dans, sans aucune idée de ce que j'allais devenir.
13. Comment s'est déroulée votre rencontre, qui sera capitale,

avec Antal Doráti ? Qu'avez-vous appris de lui ?
C’est Hugo Balzo, alors directeur artistique du SODRE, qui parla de moi à Antal Doráti, quand il vint diriger à Montevideo. Doráti venait de décider de créer un poste d'étudiant boursier auprès de l'orchestre et ce, dans le cadre de l'Université du Minnesota, poste renouvelable chaque année. Je reçus un câble de Doráti m'indiquant que sur la recommandation de Balzo, il acceptait de m'auditionner dès le lendemain matin à huit heures précises.

Il me donnait rendez-vous à l'hôtel Salisbury, face au Carnegie Hall (où il devait donner un concert) dans la 57ème rue de New York et je devais être prêt à diriger une symphonie de mon choix, par cœur.

Pour être à l'heure, je pris le train à Philadelphie à quatre heures du matin et j'arrivai à New York un peu avant sept heures. Je pris le métro pour le quartier du Carnegie Hall (69). J'attendis un moment en prenant un café à la « Horn and Hardart », cafétéria, située juste en face de l'hôtel. A huit heures précises, je frappai à la porte de la suite de Doráti qui me reçut en peignoir de bain. Immédiatement, en quelques secondes, il me décrivit l'incroyable scénario qu’il avait mis au point pour mon audition. Je devais diriger (j'avais choisi la Symphonie Inachevée de Schubert) sans qu'aucune musique soit jouée. Si mes expressions et mes gestes lui faisaient réellement sentir la musique, le poste était pour moi.

J'étais sidéré mais, avant que je puisse dire quoi que ce soit, il alla dans la salle de bain pour se raser et se brosser les dents.  « Ne vous inquiétez pas, me dit-il, je vous vois parfaitement dans le miroir. Allez- y ».

J'obtempérai sans protester et commençai à diriger un orchestre invisible. Je fus souvent perturbé : sa femme traversa le salon en me regardant avec incrédulité, sa mère vint s'asseoir quelques minutes à mes côtés sans cesser de m'observer avec curiosité, puis Tonina, sa ravissante fille de dix-huit ans passa et repassa, me détaillant des pieds à la tête, ce qui me sembla un signe net de désapprobation.

Pour finir, la bonne fit son apparition portant le grand plateau du petit déjeuner, au moment même où je dirigeais (!) le passage intense et dramatique de la seconde moitié du premier mouvement. En silence, certes, mais avec des mimiques et des contorsions faciales d'une redoutable expressivité. Saisie de panique, elle laissa choir son plateau dont le contenu, œufs, café, lait, confiture, jus de fruits se répandit sur le sol. Je fus surpris, mais n'en continuais pas moins jusqu'au bout, faussement imperturbable.

A mon grand soulagement, Doráti surgit, riant à gorge déployée, tout en s'essuyant les mains et le visage avec une serviette, toujours en robe de chambre. Il me fit alors, d'un ton solennel, la déclaration suivante : « Si vous pouvez continuer de diriger au milieu d'une telle pagaille et d'un tel brouhaha, sans omettre une seule mesure et la moindre indication, vous êtes, sans conteste, celui que je cherche. Je vous engage. Vous commencerez en septembre ! ».

Comme je partais, ravi, il m'arrêta et me dit : « Attendez un moment. Laissez-moi me rendre compte si vous avez de l'oreille », et il poussa une note, au hasard. Il fut surpris quand je lui répondis, en souriant : « Si naturel ». Ce qui était l'exacte réponse. Ma rapidité l'avait vraiment étonné, mais il se détendit quand j'ajoutais que c'était un test facile, car «  si » était la clef de la Symphonie Inachevée.

Aussi grand musicien qu'il fut, Doráti n'avait pas l'oreille parfaite. Et il en était conscient. Il n'était d'ailleurs pas le seul grand chef d'orchestre à avoir quelques difficultés à trouver le diapason exact. Malgré son sens étonnant du son, il avait du mal à identifier un accord compliqué. Cette restriction ne semblait pas le gêner le moins du monde, car il compensait par d'autres aptitudes plus importantes. Une oreille absolue et une mémoire infaillible sont des outils d'une aide inappréciable, mais apparemment pas forcément indispensables.

Doráti était un immense professeur. Nos leçons (privées) se déroulaient, chaque lundi soir, dans sa maison de Minneapolis. Nous étudiions les œuvres qu'il devait diriger dans la semaine. La gestuelle, la technique n'entraient pas en ligne de compte. A la place, Doráti analysait la construction de chaque partition, ses subtilités harmoniques, quels étaient les instruments à mettre en valeur. C'est à dire ce qu'il avait appris par des années d'expérience. Après des heures de travail acharné, nous descendions souper avec sa famille.

Nous attendions avec impatience, partitions en main, l'heure de la répétition. Nous, c'est à dire moi et David Zinman (70). Tout juste diplômé d'Oberlin, il avait concouru lui aussi pour la bourse « Doráti » que j'avais obtenue. Il avait tout de même choisi de venir à Minneapolis. Nous sympathisâmes aussitôt. Sa volonté tenace, son sincère désir de devenir un bon musicien, son infaillible sens de l'humour ne furent pas sans m'impressionner.

Mes deux années passées à Minneapolis furent des expériences inestimables. De plus la vie scolaire y avait été ce que je souhaitais qu'elle fut : pas de limites imposées, une liberté totale et… beaucoup de filles !!!

J'avais pris un appartement sur le campus qu'on appelait « Dinky Town » (ville tapageuse). J'y organisai des concerts avec l'orchestre universitaire. J'affrontai pour la première fois un grand orchestre philharmonique professionnel quand Doráti me fit l'honneur de m'inviter à diriger mon
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