Propos et textes recueillis, traduits et annotés








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Elégie pour cordes. J'avais quatorze ans.

Elle fut bientôt, à ma grande stupéfaction, jouée un peu partout. Un chef uruguayen, Juan Protasi, la dirigea même à Radio-France, en 1954 ou 1955, je ne me rappelle plus très bien. Et il doit en subsister un enregistrement. La même semaine que Protasi, Santórsola la conduisit à Bello Horizonte, au Brésil. Et c’est aussi lui qui la créa à Montevideo. Je me souviens, encore aujourd’hui, parfaitement des critiques. En dehors des commentaires conventionnels d'usage, il y était dit que : « C'était une œuvre manifestement impersonnelle, car aucun adolescent de quatorze ans, vivant en Uruguay, ne pouvait avoir une telle tristesse, bien qu'élégiaque, au fond du cœur ». La force élégiaque qu'on veut bien reconnaître à ma musique est restée identique et bien des œuvres que je composai par la suite confirmèrent cette opinion. Trois ans après, lorsque Leopold Stokowski (21) donna la première exécution mondiale de ma Symphonie n°1, à Houston (Texas), un journaliste écrivit à cette occasion : « Ce jeune homme de dix-sept ans compose sa musique avec le cœur au bord des lèvres ! » Commentaire pas si éloigné que ça du précédent.

Bien que ce fut une expérience plus que profitable de diriger mon propre orchestre de jeunes, j'aspirai ardemment me trouver à la tête d'un vrai, d'un grand ensemble symphonique professionnel. L'inabordable Orchestre National du SODRE, était alors une institution très respectée et admirée. Erich Kleiber (22) y avait imposé des années durant une solide tradition beethovénienne.

Fritz Busch (23) l'avait ensuite pris en charge et la plupart des meilleurs chefs d'orchestre du moment étaient montés au pupitre : Hermann Scherchen (24), Nikolai Malko (25), Artur Rodzinski (26), Antal Doráti (27), sans oublier de nombreux compositeurs dont Paul Hindemith (28). C'était une époque et un lieu, je l’ai déjà dit, on ne peut plus favorables au développement de la musique, du théâtre, de la poésie, de la peinture.

Malheureusement, ce paradis utopique n'était qu'apparence et de noirs nuages s'amoncelaient dans son ciel. Comme le prouva l'incroyable conflit entre Paul Paray (29) et le compositeur et chef d'orchestre argentin Juan José Castro (30), à propos du SODRE. Castro avait été un temps le patron, inspiré, de l'orchestre et jouissait auprès du public, des musiciens et des critiques d'une immense popularité. Le conseil d'administration du SODRE, nommé par le pouvoir politique, décida malgré tout de ne pas reconduire son contrat. Furieux, Castro eut une attitude pour le moins inhabituelle. Il publia, dans tous les journaux, une lettre de protestation, destinée au public. L'indignation de celui-ci fut immédiate. Et il la démontra, lors de ses derniers concerts, par des applaudissements sans fin. Cette attitude, pacifique, en guise de soutien à Castro, n’eut pas d’influence sur la décision du conseil qui persista dans la volonté de se débarrasser de cette figure musicale véritablement charismatique : plus le public protesta et montra son attachement à Castro, plus le conseil s'entêta. Il risquait d'émerger de cette situation conflictuelle une réelle violence. Mais le temps émoussa l'enthousiasme populaire et il ne resta plus bientôt que quelques poignées de spectateurs à le soutenir. A la fin, Castro partit. C'est le mieux qu'il avait à faire, ayant été invité à prendre la direction d'un nouvel orchestre à Melbourne.

Bien plus tard, pendant ma première tournée en Australie, je me fis immédiatement des amis quand je racontais comment Castro m'avait, alors que je n'étais qu'un enfant, traité d'égal à égal : preuve s'il en est qu'il était resté très aimé en Australie, comme il est resté très populaire dans la mémoire des montevidéens. Le conseil d'administration nomma donc Paul Paray, directeur de l’Orchestre du SODRE. Instantanément, le public en fit son bouc émissaire. Quand il arriva pour diriger le premier concert de la nouvelle saison, la salle entière était devenue incontrolable. Après un bon quart d'heure de bruits et hurlements divers, Paray dut quitter le podium. Je crois me souvenir que le concert eut lieu quand même malgré les cris.

Au début du concert suivant, Paray s'adressa au public pour lui dire l'admiration et le respect qu'il portait à Castro et le regret qu'il avait de le voir partir. Peine perdue. Son sympathique - et courageux - discours liminaire fut copieusement hué !

En grand professionnel qu'il était, il dirigea néanmoins le programme, magnifiquement. Puis, quelqu'un communiqua aux médias le montant de son salaire (jusque là tenu secret). Ce fut le coup de grâce : le profane, le simple quidam, qui n'a aucune idée des salaires pratiqués dans le monde, estima que les trente-six mille dollars qui lui étaient versés étaient un scandale. Pour le public populaire de ces années cinquante, à Montevideo, c'était énorme, l’équivalent en monnaie d’aujourd’hui d’une petite fortune. Le mécontentement se transforma en haine véritable et tenace, et Paray dut démissionner et partir. Pour lui, ce fut un tournant, une chance, car on lui proposa la direction du Detroit Symphony Orchestra, avec lequel il accomplit une carrière - concertante et discographique - exemplaire. Je tiens sa version de la Symphonie de Chausson pour un modèle (31).

C'est à ce moment là que fut créé le Conservatoire National de Musique, dont le poste de directeur fut attribué, après concours, au compositeur et chef d'orchestre Carlos Estrada (32). Son premier geste fut de se débarrasser de la menace que représentait Guido Santórsola, qui guignait le poste de professeur de composition. Après une intrigue rocambolesque, une conspiration digne de Machiavel, Santórsola fut expulsé, humilié et anéanti. Etrange et difficile période pour moi qui étais, simultanément, élève de l'un et de l'autre et, dans les deux cas, avec grand profit.

Francophile ardent, Estrada dispensait un enseignement du contrepoint, rigoureux et efficace. Mes deux années passées au Conservatoire m'avaient rendu fort respectueux à son égard, car c'était réellement un maître. Pourtant, ma première rencontre avec lui avait été catastrophique. Tout jeune garçon, j'avais été le trouver dans son appartement, pour lui demander conseil sur ma future carrière de chef d'orchestre ( !). Sa réponse avait été cinglante : « Ne vous faites donc pas de soucis pour ça, il n'y a pas de place dans ce petit pays pour un chef de plus. Alors, qui allez-vous diriger ? »

J'avais seize ans. Je brûlais d'impatience de pouvoir diriger le SODRE. Je lus alors dans un journal que justement le SODRE organisait un concours de composition pour orchestre et que la partition gagnante serait interprétée par l’Orchestre du SODRE !

J'ai tout de suite pensé que si je gagnais, on me laisserait diriger moi-même mon œuvre. Seulement, il y avait un hic : il ne restait que six jours avant la date limite de clôture. Il ne me vint jamais à l'esprit que le vainqueur avait peut-être été choisi à l'avance, car ne laisser que six jours pour écrire une œuvre orchestrale relève de l'aberration !

Sans complexe, je me mis à composer une ouverture,  La Légende de Faust , inspirée par le célèbre livre de Thomas Mann (33), qui m'avait tant impressionné. Je travaillai sans relâche, jour et nuit, cinq jours d'affilée, sans une minute de sommeil. Ma mère se levait au milieu de la nuit me faire de la soupe bien chaude afin que je garde des forces et mène à bien le travail, insensé, entrepris. Son soutien me fut essentiel. Ma famille était sidérée, mais en même temps ravie que je sois capable de composer avec un tel sens de l'effort, et une si grande discipline. Arriva le samedi, jour « J » (celui de la Finale). L'œuvre devait être remise au jury à midi sonnante et il me restait encore quelques mesures à terminer. A onze heures, je pris un taxi. Il y avait une demi-heure de trajet jusqu'à la salle du SODRE. Je m'arrêtai un instant en route pour sceller comme il convenait l'enveloppe contenant mon nom (le jury ne devait en aucun cas connaître les noms des compositeurs avant, comme de bien entendu) et achever les dernières pages de ma composition. En fait une fausse coda, sachant parfaitement que je pourrais la remplacer eventuellement dès qu'il me serait possible par une autre, plus travaillée. Je ne me souviens pas avoir manifesté la moindre surprise à l'annonce de ma victoire.

Malheureusement, on ne me laissa pas diriger mon ouverture parce que j’étais trop jeune. C'est à Eleazar de Carvalho (34) qu'échut cette tâche. Plus tard, il fut mon premier professeur de direction d'orchestre, à Tanglewood. Comme Leonard Bernstein, il avait été un protégé de Serge Koussevitzky (35) qui l’avait conseillé de se spécialiser en musique moderne. Quand il obtint la direction de l'orchestre de Saint-Louis, il appliqua aussitôt les recommandations de Koussevitzky et programma de la musique contemporaine à outrance. Il se paya un jour une pleine page de Time Magazine pour promouvoir un concert entièrement composé de « happenings musicaux » exécutés en plein air par des gens comme John Cage (36), obligeant le public - conservateur - de Saint-Louis à suivre le concert en marchant. Il fut très vite de retour au Brésil !

Stimulé par le succès de ma  Légende de Faust, je décidai de ne pas en rester là et participai à une autre compétition, de musique de chambre cette fois, organisée par l'Association des Etudiants de Musique. J'avais plusieurs mois pour écrire une pièce. Ce fut un Quatuor pour Saxophones et, là encore, j'obtins le premier prix.


8. Vous avez créé, à Montevideo, le premier festival

entièrement consacré à la musique américaine du XXème

siècle….
Je ne sais ce qui me poussa à mettre sur pied un festival de musique américaine à Montevideo cette année-là. Toujours est-il que j'allais trouver l'Ambassadeur des Etats-Unis et en moins d'une semaine, j'avais concocté des programmes, trouvé des interprètes, pour des séries de concerts, de diffusions radio et de conférences s'étalant sur six mois ! Tout le matériel dont j'avais besoin venait de la librairie américano-uruguayenne.

Je fis moi-même le design des brochures et des encarts publicitaires, l'Ambassade américaine se chargeant de l'impression, qui fut superbe. En témoignage de reconnaissance, je composai un Hymne pour l'Institut américano-uruguayen à l'usage des diverses manifestations locales.

En un laps de temps relativement court, j'avais commencé à maitriser l'art de la conférence et la technique de diffusion radiophonique, ce qui me fut plus qu'utile au cours de ma carrière. J'avais convaincu les meilleurs artistes du pays d'y participer bénévolement et obtenu de la Radio Nationale FM de diffuser toutes les manifestations.

C'est grâce à ce festival que je découvris les musiques d'Aaron Copland (37), de Samuel Barber (38), de Walter Piston (39) et de Roy Harris (40). Les partitions hors normes et anti-conventionnelles d'Edgard Varèse (41) et de Carl Ruggles (42) ne me fascinèrent pas moins. J'ai diffusé des dizaines de fois Ionisation  (43) de Varèse à travers le programme radio du festival, recevant maintes protestations violentes d'auditeurs mécontents et scandalisés.  Sun Treader  (44), de Ruggles, m'ensorcela littéralement.

Nous étions au tout début des années cinquante et l'œuvre d'un Charles Ives (45) n'avait guère été diffusée par les médias et fort peu jouée en salles. Ruggles lui devait beaucoup.
9. Quel rôle a joué Virgil Thomson dans votre jeune carrière ?
C'est en plein milieu du festival que Virgil Thomson (46) entama sa grande tournée sud-américaine, officiellement soutenue par le Département d'Etat à Washington. C'est chez Hugo Balzo (47) que j'avais appris la nouvelle. Grand pianiste, Balzo était aussi directeur artistique du SODRE. Il me montra, non sans mépris, des partitions pour piano de Thomson, qu’il considérait d'une naïveté primaire. Personnellement j’ai compris ce que Thomson avait tenté de faire, en possible référence à Satie(48) : une musique d'expression simple, mais très délicate et raffinée. Pour Balzo, c'était nul et stupide. Et il n'était pas question que Thomson dirige sa propre musique à la tête de l’Orchestre du SODRE ! Même si l'Ambassade américaine faisait pression. Il répondit donc négativement à l'Ambassade. Montevideo fut ainsi la seule capitale d'Amérique Latine à le refuser.

Thomson venait juste d'abandonner sa tribune critique (très prisée et très influente) du New York Herald Tribune, et le gouvernement américain lui avait organisé cette tournée en remerciement du travail musicologique accompli.

C’est par un jour d’hiver où il pleuvait à verse que Thomson débarqua à Montevideo. La seule manifestation prévue pour lui était une conférence à l'auditorium de la bibliothèque américano-uruguayenne, une toute petite salle, et seuls, mes parents et moi étions présents. Thomson était furieux. Après une allocution, de quelques minutes, en anglais, à laquelle je ne compris rien, ne maîtrisant pas cette langue à l'époque, il s'arrêta et refusa de continuer. Avant qu'il ne parte, je lui fus présenté par l'attaché culturel de l'Ambassade américaine. Je pensais lui montrer mes partitions. Il refusa de les prendre, prétextant que c'était trop lourd. L'attaché culturel, lui, les prit et me chuchota qu'il les ferait passer à Thomson dans sa chambre d'hôtel. Je n'y croyais guère.

Or, quelle ne fut pas ma surprise, de recevoir le lendemain de très bonne heure un coup de fil de Thomson. Il était à l'aéroport, sur le départ, et m'annonça qu'il avait jeté un coup d'œil sur mes partitions et les emmenait avec lui. Il me promit de les montrer à Aaron Copland et de faire tout ce qui était en son pouvoir pour me permettre de venir étudier aux Etats-Unis. Je n'en crus pas mes oreilles et remerciai ma bonne étoile !

Quelques semaines plus tard, appel de l'Ambassade américaine. Non seulement il avait accompli ce qu'il promettait, mais plus encore. Je n'en revenais pas. Il était allé lui-même à Philadelphie montrer ma musique à Efrem Zimbalist (49), directeur du Curtis Institute of Music, l'une des écoles les plus cotées de la planète, qui m'avait accepté instantanément comme étudiant, avec bourse maximum. Il avait auparavant présenté mes partitions à Eugene Ormandy (50) et obtenu de ce dernier qu'il contacte Zimbalist. Je n'avais donc pas à poser ma candidature, ni à concourir. Par précaution, il avait également fait parvenir mes partitions à Howard Hanson (51), patron de l'Eastman School of Music de Rochester, qui lui aussi m'avait accepté tout de suite comme boursier.

J'étais confronté à un choix cornélien. J'adorais la musique de Howard Hanson, mais je me décidai en fin de compte pour le Curtis Institute, motivé, en grande partie, par le fait que ma famille dans sa quasi-totalité était venue de Russie s'installer à Philadelphie. Aussi parce que je reçus de Bohuslav Martinů (52) la plus belle lettre d'accueil (dans sa classe de composition) qui soit. Hélas, je n'eus jamais l'occasion de le rencontrer. A mon arrivée, il était parti s’installer et travailler en Suisse, nanti d'une confortable subvention de la Fondation Guggenheim, la même que je décrocherai moi-même deux ans plus tard.

Comprenant que je n'avais pas les moyens financiers pour venir étudier aux Etats-Unis, Thomson se démena comme un diable auprès du Département d'Etat et m'obtint une bourse rétroactive ! Je partis pour Philadelphie. J'avais dix-sept ans. C'était mon premier voyage hors du cocon familial et local, à l'exception d'une incursion à Buenos Aires l'année précédente.

Ma famille n’allait jamais à l’étranger. Et nous n'avions pas le téléphone qui était à cette époque, dans notre pays, un signe évident de luxe et d'importantes relations sociales. Notre seul contact avec le téléphone, c'était chez l'épicier du coin. C'est là que j'avais reçu l'appel de Thomson depuis l'aéroport et celui de l'Ambassade américaine m'informant de l'octroi d'une bourse (renouvelable) de l'International Institute of Education sur intervention du Département d'Etat, afin de couvrir mes frais de voyage et un an de séjour. « Aller en Amérique », ce fut comme un rêve. Je quittai l'hiver, humide et lugubre de Montevideo et j'arrivai à Washington pendant le mois de juin, l'un des plus chauds de l'histoire.

J'appris vite l'anglais grâce à des cours accélérés réservés aux étudiants étrangers. Je dus vivre parcimonieusement et faire durer le plus longtemps possible les cinquante dollars donnés par mes parents. Une dérogation spéciale devant être obtenue du Congrès pour que je puisse toucher ma bourse attribuée de façon si particulière, il me fallut patienter plusieurs mois. Enfin, les chèques arrivèrent régulièrement auxquels s'ajoutèrent les vingt-cinq dollars mensuels envoyés par mes parents. Un bonus très apprécié.
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