Propos et textes recueillis, traduits et annotés








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3. Vous m’avez raconté une anecdote particulièrement farfelue

et amusante concernant un curieux régime alimentaire….
En effet, petit garçon, j’étais si maigre, si chétif, que mes parents, inquiets, consultèrent un médecin qui me prescrivit la cure la plus radicale, mais la plus inimaginable possible. Argumentant du fait que j'étais trop jeune (trois ans) pour aller à l'école primaire (où les enfants étaient âgés de cinq à six ans) et que six mois d'absence scolaire seraient sans conséquence sur mon avenir, il nous donna les instructions suivantes : je devais rester alité et ne me lever qu'en cas de nécessité absolue. Je ne devais absorber que des aliments ultra-caloriques agrémentés de suppléments vitaminés et boire, trois fois par jour, une grande bouteille de bière Guiness (Stout), liquide épais et noir. Et j'ai encore clairement en mémoire l'image de mes parents achetant caisse après caisse, cette bière couleur de charbon que j'avalais avec effort et un immense dégoût. Je pense que ce « docteur » (?) espérait par ce moyen, on ne peut plus primitif , transformer mon métabolisme.
4. Comment était Montevideo et le climat politique et social en

Uruguay à cette époque ?
Montevideo (12) était, à l'époque de ma naissance, un véritable paradis, un lieu privilégié aux superbes paysages et à l'économie solide. Il y faisait bon vivre et nombre d'immigrés y avaient trouvé un nouveau pays, sinon un refuge sûr : Espagnols, Italiens, Russes, Polonais. Les Juifs représentaient environ dix pour cent de la population. Le gouvernement était démocratique, la vie sociale sans contrainte, l'enseignement obligatoire et gratuit, la vie musicale florissante, l'activité artistique d'un grand dynamisme. Et les filles belles, belles… et innombrables ! Les souvenirs que j'ai gardés de ma tendre enfance sont on ne peut plus agréables : les longues et chaudes journées passées sur les plages donnant directement sur le centre ville, ou sur celles de Piriapolis, station balnéaire alors très prisée. Bien sûr, Punta del Este, la station la plus chic d'Uruguay, était au-dessus de nos moyens. Mais ma famille menait tout de même un train de vie plus que confortable.

Jusqu'à 1956 (année de mon départ pour les Etats-Unis), la vie musicale uruguayenne fut exubérante. L'orchestre SODRE était à son top niveau et des chefs d'orchestre de la classe d'Erich Kleiber ou Fritz Busch y consacraient beaucoup de leur temps (le cycle annuel de Kleiber, dédié aux Neuf Symphonies de Beethoven, devint légendaire). Des enseignants de haut niveau étaient arrivés d'Europe. Le théâtre connaissait un grand succès. Compositeurs, interprètes, poètes, romanciers, peintres et sculpteurs rivalisaient d'activité. Hélas le marché s'avéra rapidement trop petit pour un si grand nombre de créateurs. Le pays comptait plus de dentistes, de médecins, d’architectes et de juristes que d'ouvriers, employés et artisans !

La situation commença sérieusement à se détériorer, peu avant mon départ, économiquement et socialement. Ce fut d'ailleurs le cas dans toute la partie extrême d'Amérique du Sud. L'exode des grands intellectuels et des meilleurs professionnels commença, appauvrissant le pays qui, dix ans plus tard, devint victime d'une inflation monstrueuse et galopante, réduisant considérablement le niveau de vie d'une population gagnée par l’amertume et bientôt au bord de la révolte.

Cet état de fait, catastrophique, résultait pour une bonne part, de la nationalisation de toutes les entreprises de service public. La retraite y était possible dès quarante-cinq ans, à plein salaire. Il n’y avait pas d'impôt sur le revenu, et la majorité de la population active travaillait pour l'état. Une situation utopique, sans aucun rapport avec la réalité économique nécessaire. Bref, un pays en ruines. Périodiquement, renaissait, dans le brain-trust des partis politiques, un vieux rêve, celui de remplacer le régime présidentiel et néanmoins démocratique, par un gouvernement largement représentatif de tous les partis, du majoritaire au plus marginal, un exécutif totalement proportionnel, chapeauté par un comité de contrôle organisé à l'identique. On pensait ainsi annihiler toute possibilité de dictature, le pouvoir n'étant plus détenu par un seul homme, mais par une multitude de personnes représentant l'ensemble des tendances politiques.

Il n'y avait jamais eu de régime dictatorial en Uruguay, au contraire de l'Argentine, pays voisin, séparé par le Rio de la Plata, et dont l'exemple inquiétait les responsables uruguayens. Ce projet fut donc voté et devint, de fait, un acte constitutionnel. Ce fut, naturellement, un désastre. Trop de pluralité tuant la pluralité. De plus, chaque membre du comité avait sous ses ordres une kyrielle d'assistants et de conseillers et le budget de l'état devint colossal, dévorant, invraisemblable !

Tous les projets présentés par la majorité étaient bloqués par les minorités à chaque stade de leur élaboration et l'exécutif se trouva dans l'incapacité totale de faire quoi que ce soit. On dut se résigner à abroger cette clause constitutionnelle. Mais l'économie avait subi des dégâts considérables et l'émigration des élites allait bon train.

C'est à ce moment de crise qu'apparurent les Tupamaros. Nouveau - et étrange - mouvement politico-terroriste qui stupéfia les uruguayens. Il ne se composait pas, comme on aurait pu s'y attendre, de paysans et d’ouvriers pauvres et exploités, mais de jeunes bourgeois, certains issus de familles influentes et très riches. Un mouvement typiquement urbain qui voulait « corriger » et « nettoyer » le système, éradiquer les influences occultes, mettre à nu et détruire les combines politiques.

Le résultat fut le contraire de ce que les Tupamaros escomptaient : l'armée, jusque là était désorganisée, indolente, inefficace, se structura, se disciplina, devint forte, gagna la bataille contre les Tupamaros et, enivrée par sa propre puissance, et sous prétexte de rétablir la paix civile, usurpa le pouvoir et se mit à gouverner d'une main de fer, sans partage et sans aucune démocratie. Pour la première fois le pays subissait un régime totalitaire. En conséquence, tous les postes de fonctionnaires d’état et diplomatiques furent attribués à des militaires.

Le temps fut long avant que cette néfaste dictature militaire ne soit chassée. Heureusement, comme toujours en Uruguay, cela se passa sans qu'une goutte de sang ne soit versée. Il faut dire que ce pouvoir militariste avait depuis longtemps senti l'aversion et le mépris de la population à son égard et décida, en manière d'apaisement, de faire un geste en faveur de la démocratie. Il organisa des élections dont il savait que le résultat lui serait défavorable. Et ce fut le cas. La démocratie fut rétablie. Les conséquences financières s'avérèrent bénéfiques et on avait évité un bain de sang.
5. Votre judéité est-elle importante dans vos choix musicaux ?
Sans avoir vraiment conscience aujourd'hui de l'impact de l'éducation juive qui me fut donnée, il doit, inévitablement, m'en rester des traces. S'il est vrai que la communauté juive de Montevideo était importante, elle n'était, tout de même, qu'une minorité, et j'ai sûrement dû, parfois, me sentir « différent ». La musique hassidique, les rituels religieux n'ont pas pu ne pas imprégner mon subconscient de très subtiles, mais indélébiles, empreintes.

Cependant, le climat, la couleur de ma musique, ont toujours été « slaves ». Chaque note que j'écris, sonne « slave », même si j'essaie de sonner « latin » comme dans ma Partita de jeunesse.

C'est en débarquant à Philadelphie dans ma famille paternelle que je pris réellement la mesure de mon héritage ethnique et culturel. J'y fis la connaissance de ma tante, une merveilleuse Mamele (13), une Yiddishe Mama qui chaque mois réunissait le clan familial au grand complet. Elle m'adopta comme un fils. Mon père ne m'avait jamais parlé d'elle et du reste de sa famille. Ma tante, elle, ne cessait de parler de lui avec dévotion et une pointe de nostalgie. Tous les membres de la famille étaient fiers de l'héritage du Baal Shem Tov. Et je fus accueilli non seulement comme le petit cousin d'Amérique du Sud, mais surtout comme le neuvième descendant direct du fondateur du Hassidisme. Ce qui ne signifiait pas grand chose pour moi qui voyais, dans ces réunions familiales, l'occasion de somptueux festins. Les seuls mots d'Hébreu que j'ai jamais appris furent ceux prononcés à l'occasion de ma Bar-Mitzvah (14). Je les avais mémorisés sans vraiment les comprendre ou leur accorder la moindre signification.

A l’âge de sept ou huit ans, j'avais appartenu à une organisation de jeunes juifs et j'avais passé une partie de mes étés dans des camps de « jeunes pionniers » fondés par cette organisation. Je m'y amusais énormément. Je m'éclatais. Des moments merveilleux. Le but de l'organisation était cependant celui de préparer les jeunes juifs sud-américains à émigrer en Israel, pour y bâtir les premiers « kibboutz » (15). Je ne me rendis, à ce moment-là, absolument pas compte de l'enjeu. Au cour de mes premières tournées en Israel, il m'apparut que ces « kibboutz » avaient joué un rôle crucial dans la construction du nouveau pays, mais la conception qui y présidait me parut étrange, sinon incompréhensible.

C'était une espèce de société futuriste utopique dans laquelle l'argent ne jouait aucun rôle, où les enfants grandissaient en groupes communautaires plus qu'en milieu familial, où le travail était la préoccupation essentielle, et même plus.

Quand quelqu'un recevait un visiteur venu de l'extérieur, il y régnait une grande effervescence. Je me rendis immédiatement compte que la plupart des gens étaient frustrés, combien beaucoup auraient souhaité partir, avoir une vie libre et personnelle. A la fin des années soixante, nombreuses furent les défections, y compris celles des fondateurs. Pour certains, le départ fut traumatisant, privés qu'ils étaient alors de la protection du groupe. Malgré tout, le « kibboutz » reste une grande institution pour ceux qui ont le sens du sacrifice, de la mission. Les juifs venant d'Amérique du Sud l'avaient, sans aucun doute.

J'avais hérité de mon père une approche laïque de la vie. Face à une famille pieuse et composée de nombreux rabbins, il en avait été le rebelle. Il ne croyait pas en Dieu. Tout simplement. L'éducation religieuse stricte qu'il avait reçue avait produit sur lui un effet contraire. Il n'en parlait jamais et n'essaya jamais non plus de nous influencer ma sœur et moi. Ma mère seule se rendait à la synagogue. Raquel et moi l’accompagnâmes quelques fois pendant les vacances.

A Philadelphie, je fus invité aussi tous les vendredis pour le « Shabbat » (16), douce et sympathique réunion familiale autour de la figure centrale, charismatique du clan, ma tante. Ce fut une expérience nouvelle pour moi. Sur le plan familial d'abord. A Montevideo, nous n'avions que peu de rapports avec les sœurs de ma mère, notre seule proche famille. A Philadelphie, je pris grand plaisir à ces réunions. Sur le plan culturel ensuite, j'appris à apprécier les traditions juives et je me mis à dévorer les écrivains yiddish : les frères (Joshua et Isaac Bashevis) Singer, Cholem Aleikhem, Isaac -Leib Peretz (17).
6. A quel âge avez-vous débuté comme chef d'orchestre ?
Mes ambitions musicales ne cessaient de croître. Ayant vu des publicités vantant les mérites d'un couple d'enfants chefs d'orchestres italiens, effectuant une triomphale tournée en Amérique du Sud et leur impact sur le public étant immense (jamais on n'avait vu semblable succès !), je me dis que si des enfants de onze ans pouvaient diriger un orchestre, je le pouvais, moi aussi !

J'étais, il est vrai, de plus en plus attiré par le répertoire de Haydn et de Beethoven, plutôt que par les exhibitions concertantes. Je décidai donc, d'emblée, de devenir chef d'orchestre. Pour ce faire, je me rendis, quelques heures plus tard, au Ministère de la Culture et demandai à rencontrer le directeur du département musique, le fameux Lauro Ayestarán. Il me reçut amicalement et me fit tout de suite confiance. Il était une des figures musicales les plus célèbres de son époque. Musicologue, historien, ses encyclopédies et thèses font encore autorité aujourd'hui.

Ce que je lui demandai était de me permettre et m'aider à créer et à diriger un orchestre de jeunes, tradition établie aux USA et ailleurs, mais non en Uruguay. Je sollicitai, par son intermédiaire, l'aide des pouvoirs publics. Il me donna sa bénédiction et une lettre de recommandation qui m'ouvrit toutes les portes (et me permit, de plus, de sécher l'école sans mot d'excuse !). Je me mis illico à la recherche d'enfants sachant jouer convenablement d'un instrument et visitai, pour ce faire, toutes les écoles de Montevideo. En moins d'une semaine, l'orchestre était formé et nous commençâmes les premières répétitions. Je me mis à diriger, sans complexe aucun, comme on respire, « naturellement » peut-on dire. Certes, avec un peu d'appréhension, mais somme toute, confiant et certain que tout allait parfaitement fonctionner. Nous n'avions pas de partitions imprimées et chaque instrumentiste avait sa feuille avec les notes copiées à la main. Les premières lectures furent celles d'œuvres simples et abordables aux débutants, comme par exemple, la Barcarolle des Contes d'Hoffmann (18).

Nous eûmes bientôt la visite d'Ayestarán qui, impressionné par notre travail, programma notre premier concert public, en l'auditorium (Paraninfo) de l'Université Nationale. J'étais trop jeune et inexpérimenté pour me rendre compte de ce que cela impliquait et du public qui devait y assister, à savoir le président du pays, son cabinet au grand complet. J'avais en charge une grande cérémonie officielle. J'eus, tout de même, un certain pressentiment, car j'inscrivis au programme les Quatre Suites de Bach (19).

Ce qui s'ensuivit fait partie de la « légende » qu'entretiennent ceux qui assistèrent à l'événement. N'ayant aucune connaissance en matière de direction d'orchestre, je pensai, naïvement, qu'il était impossible de jouer un concert en lisant les notes. Je tâchai donc de convaincre tous ces jeunes (ils avaient entre douze et dix-sept ans) d'apprendre par cœur chaque note de Bach. Quelques-uns en furent incapables et gravèrent leurs partitions sur les dossiers de leurs camarades assis devant eux. On peut encore s'en rendre compte sur les photographies prises durant le concert.

Le Président, Luis Batlle Berres et les membres de son cabinet s'assirent derrière l'orchestre, face à moi. A la fin du concert, le président se leva, traversa la scène pour venir me serrer la main et exprima son admiration pour « un orchestre de si grande qualité surtout si l’on tenait compte du fait que les musiciens jouaient d'oreille ». N'ayant jamais vu de partition et ne pouvant imaginer qu'on la mémorise, il était persuadé qu'il en était toujours ainsi, qu'on jouait d'instinct et pas autrement. J'étais trop timide et réservé pour lui répondre.

Nous donnâmes, pendant plusieurs années, des concerts tant dans la capitale que dans les autres villes du pays. Je devais être un sacré dictateur, car un jour l'orchestre quitta la scène en guise de protestation après que je lui eu fait répéter un passage trop longtemps. Néanmoins les musiciens étaient tous des amis et certains d'entre eux occupent maintenant d'enviables positions dans des orchestres américains. D'autres changèrent de carrière. Quant à moi, j'étais décidé à continuer et envisageai la création d'un ensemble plus professionnel qu'avec prétention je voulai appeler l’Orchestre de Chambre Telemann. Ma sophistication musicale allant en s'accentuant, je délaissai Tchaïkovsky au seul profit du Baroque.
7. Quels ont été vos premiers essais en matière de composition ?
Parallèlement à mes études à l'école municipale, je commençai à suivre régulièrement les leçons d'un autre émigré italien, Guido Santórsola (20). Leçons capitales pour ma formation. Il m'enseigna le solfège de base et les techniques de composition. Son épouse, Sara Bourdillon, me donna mes premières leçons de piano. Réagissant positivement à mon intérêt soudain pour le clavier, mes parents m'achetèrent un piano : un investissement très lourd pour eux, un cadeau tombé du ciel ! Je démarrai la composition avec sérieux, utilisant le piano pour contrôler les harmonies. Ma première partition pour orchestre fut une
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