Pourquoi on ne fait pas de montres en caoutchouc








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POURQUOI ON NE FAIT PAS DE MONTRES EN CAOUTCHOUC 

Genres et limites de l’explication fonctionnelle

Philippe Huneman1
Que peut-on affirmer de la portée des explications fonctionnelles concernant les parties d’un tout ? Autrement dit, est-ce qu’on peut de manière générale affirmer que les parties d’un tout dont on a identifié la fonction ont elles-mêmes des fonctions ? Jusqu’à quel point le fait que le tout ait les parties qu’il a relève d’une explication fonctionnelle ? Je distinguerai d’abord plusieurs stratégies d’explication qui ont recours au discours fonctionnel. Ensuite, j’examinerai selon chacune de ces stratégies le statut du rapport de la partie au tout, et la portée des énoncés fonctionnels sur les parties. La distinction entre les stratégies explicatives permettra de dissoudre certains malentendus concernant la portée de l’explication fonctionnelle des parties d’un tout.
Le discours fonctionnel

En biologie et en technologie le terme de fonction intervient dans plusieurs contextes de discours. J’en distinguerai trois : l’attribution fonctionnelle, la description fonctionnelle, l’explication fonctionnelle.

1. Une attribution fonctionnelle est un énoncé de type
(P) « la fonction de X est Z »
Cet énoncé, s’il n’est pas isolé, peut être lui-même intégré dans les deux autres types de discours fonctionnel.
2. La description fonctionnelle, représente une entité en identifiant ses composantes en termes fonctionnels. On peut considérer que la description d’une voiture qui repérerait le radiateur, les freins, le carburateur, le démarreur, etc., est une description fonctionnelle implicite, car usant d’identifications en termes fonctionnels.

3. L’explication fonctionnelle, répond à des questions en des termes fonctionnels.

Elle se divise en deux stratégies générales.

(a). P répond à la question « pourquoi X est-il là ? »

(b). P répond à une question sur comment est ou opère une entité identique à ou comprenant X. (b) se subdivise donc en :

(b1). P répond à « pourquoi S, qui comporte X, et est doté de parties yi, peut-il opérer le processus V? »

(b2). P répond à « Pourquoi X est-il comme ça en lui-même ? »
Donnons un exemple. Selon (a), (p) : « la fonction des yeux est de voir » explique pourquoi les vertébrés ont des yeux ;

selon (b1), l’énoncé (p) explique pourquoi les yeux sont dans la cavité oculaire, sont connectés au cerveau par un nerf optique etc., et contribuent ainsi au processus général de vision

selon (b2), (p) explique pourquoi les yeux des vertébrés sont composés d’une rétine faite de photorécepteurs, d’un cristallin situé à telle distance de la rétine, etc2.

Le principe de cette classification (évidemment un peu arbitraire)  est : d’un côté une question sur la raison de l’existence d’une entité, de l’autre une question sur sa configuration. Mais j’aurais pu aussi bien ranger (a) avec (b1), parce que dans les deux cas P répond à « pourquoi une entité générale S a-t-elle X ? », alors que dans (b2) la question est « pourquoi X est-il comme il est ? ».

Bien qu’assez peu examinée dans la littérature, la stratégie (b2) a une place importante dans la pratique scientifique car elle donne lieu à la démarche selon laquelle la connaissance de la fonction permet d’élucider la structure auparavant méconnue de l’entité en question. « La fonction de X est Z » permet, si l’on ne connaît pas X, d’inférer que X doit avoir telles et telles capacités et dispositions, et finalement, vu le contexte où X doit se trouver, d’inférer une gamme assez restreinte de structures possibles pour X. Ainsi, la découverte de l’ADN exemplifie cette stratégie3 : connaissant la fonction de cette structure, qui était de transmettre héréditairement l’information, les chercheurs en ont déduit qu’elle devait être susceptible de se dupliquer, ce qui les a conduit à chercher une configuration chimique spécifique propre à la duplication. Le candidat était alors nécessairement une macromolécule avec une structure en double hélice, et des considérations sur le type de système où cette macromolécule était placée ont permis d’inférer que la molécule était l’acide désoxyribonucléique.

Les stratégies (a) et (b) se distinguent plus généralement par la classe de contraste propre à chacune des questions. En (a), la question à laquelle répond (P) est : « Pourquoi X est-il là plutôt que pas là ? » ; en (b), la question est : « pourquoi X est-il fait comme ça plutôt qu’autrement ? » (et en (b1), on doit entendre « autrement intégré dans son système », tandis qu’en (b2) il faut entendre « autrement constitué en lui-même »)4 .

Cette distinction entre les deux stratégies implique une différence dans le cadre de référence de l’explication, à savoir la classe d’états de fait qui ne sont pas à expliquer, c’est-à-dire qui sont présupposés comme donnés et fixes. Posons l’ensemble des Xi qui pourraient être à la place de X dans S, constitué d’un certain nombre de parties Yi dans un environnement décrit par des variables Ci. La classe de contraste est une sous-classe de l’ensemble des Xi, le cadre de référence est un sous-ensemble de la réunion des Ci et des Yi.

Dans la stratégie (a), ce cadre de référence est l’ensemble d’entités réelles ou possibles par rapport auquel le fait de faire Z grâce à X apporte une différence (par exemple, des individus dans une population). En effet, les systèmes qui ont X contrastent avec l’ensemble de systèmes qui leur sont semblables sauf qu’ils n’ont pas cet X qui fait Z, et c’est alors l’occurrence de X qu’il faut expliquer.

Dans la stratégie (b1), le cadre de référence est les autres éléments du système. La question contraste la situation dans laquelle est réellement X avec des situations contrefactuelles où X serait dans d’autres relations avec les mêmes ou d'autres éléments du système : par là ce qui est présupposé fixe et n’est pas à expliquer, c’est bien cette composition du système. Il faut noter qu’on pourrait poser cette même question relativement à chacun des éléments supposés fixés (par exemple : pourquoi les nerfs optiques sont-ils comme ils sont ?). Dans la stratégie (b2), dans la mesure où l’entité peut être considérée comme appartenant à un système, comme dans le cas des yeux, le cadre de référence est, de même, une sous-classe du cadre de référence de (b1), soit une partie du système lui-même. (p) explique la structure interne des yeux dans la mesure où on présuppose un système qui connecte les yeux, pour dire vite, à des inputs lumineux et à des sorties en termes d’excitations neuronales.

Cette typologie des stratégies implique une conséquence assez générale sur leur signification relative. Si on considère leurs classes de contraste et leur cadre de référence, en gros la stratégie (a) connecte l’attribution fonctionnelle à une histoire (l’émergence de l’état pourvu de X par rapport à l’état sans X), la stratégie (b) à une structure. En ce sens, les deux conceptions philosophiques dominantes de la fonction depuis une trentaine d’années – la conception dite étiologique qui développe l’article fondateur de Wright (1973) et la conception dite du rôle causal de Cummins (1975) - déploient chacune les engagements des stratégies (a) et (b).

Dans la stratégie (a), le sens de P est rendu par la théorie étiologique (Wright 1973, Millikan 1984) selon laquelle P veut dire « X est là parce qu’il fait Z ». En biologie, la sélection naturelle justifie ce type d’explication : le fait de faire Z a donné aux porteurs de X un avantage sélectif qui explique qu’ils aient survécu et se soient répandus etc5. Dans la stratégie (b1), le sens de P est rendu par la théorie du rôle causal (Cummins 1975), car l’attribution fonctionnelle P signifie l’identification du rôle causal que joue X dans un système, ce qui entraîne sa place et son statut dans la structure générale dans laquelle il est intégré. On pourra nommer stratégie étiologique la stratégie (a), stratégie systémique la stratégie (b1), et stratégie systémique-interne la stratégie (b2).
Parties et traits fonctionnels

Pour les traits fonctionnels complexes, la question se pose de savoir si leur explication fonctionnelle induit, concernant leurs parties, une attribution fonctionnelle et une identification structurelle. En pratique cela revient souvent à s’interroger sur l’attribution de fonctions à des parties d’un mécanisme. Par exemple : dans la stratégie (b2), l’énoncé (p) « la fonction du cœur est de pomper le sang » explique pourquoi le cœur a deux ventricules, pourquoi le myocarde etc. Mais (p) n’explique pas la matière des parois du coeur (il y a des cœurs artificiels). Et qu’est-ce qui fait que la montre ordinaire ne peut pas être réalisée avec des rouages en caoutchouc ? Est-ce que cela fait partie des nombreuses inférences autorisées par l’attribution fonctionnelle sur la montre, ou bien cela relève-t-il d’une autre logique explicative ?

Classiquement, on pose en effet que par principe une même fonction peut être réalisée par un nombre indéfini de structures. Ainsi, de par sa fonction, une montre indique l’heure. Une clepsydre, un cadran solaire, une montre à quartz, une montre ordinaire réalisent cette fonction. Maintenant, si « indiquer l’heure » est multiréalisable, pourquoi ne peut-on pas faire de montres en caoutchouc ? Qu’est-ce qui limite la multiréalisabilité – et si la fonction est par définition multiréalisable  est-ce que cette limite peut quand même relever de l’explication fonctionnelle? Or Enç (1979) conteste cette multiréalisabilité-par-essence : l’attribution fonctionnelle n’est explicative qu’à proposer des conditions d’identités sur les items qui les réalisent. Dans cet esprit, j’aurai quelques réserves sur la thèse classique de multiréalisabilité indéfinie, sur la base de ma typologie des stratégies d’explication fonctionnelle.
Le grain de l’attribution fonctionnelle et la consistance interne.

Une explication fonctionnelle d’un trait complexe correspond au schéma suivant :

Entité E (dans Système S)

Fonction X

| Mécanisme M

|

| Parties xi

| Structures Ni

| Dispositions Zi - (Fonctions Ti ?)



La question que je poursuis ici peut donc donner lieu aux questions suivantes dans le schéma : Comment individualiser les xi et leurs fonctions? Est-ce que spécifier X spécifie immédiatement les sous-fonctions Tet les sous-structures N?

Considérons ces questions dans les trois stratégies d’explication fonctionnelle et sur un exemple.

Dans l’oeil caméra des vertébrés, la rétine est faite de cônes et de bâtonnets. Les cônes sont de trois espèces, et leur regroupement fait qu’ils sont sensibles à la variation de couleur, de sorte que leur ensemble détecte les couleurs ; on pense donc que leur fonction n’est pas de détecter l’intensité lumineuse, tandis que les bâtonnets détectent les variations d’intensité lumineuse mais n’ont pas la disposition chromosensible, de sorte que l’œil caméra entier perçoit le visible (lumière et couleurs). Comment comprendre alors l’énoncé (q) « la fonction des cônes de l’œil caméra est de distinguer les couleurs » ?

Dans la stratégie (b2), (q) répond à « Pourquoi l’oeil a-t-il des cônes ? ». L’énoncé (r) sur la fonction du tout : « la fonction des yeux est de voir  en couleur», est présupposé par (q). La fonction des cônes dans l’œil, soit (q), découle de (r) comme présupposition étant donné les bâtonnets de l’oeil comme cadre de référence : s’il y a des bâtonnets qui ont fonction de détecter les variations de lumière, alors les cônes de l’oeil détecteront les couleurs. (Le même argument vaut pour la fonction des bâtonnets : alors les cônes sont pris comme cadre de référence.)

Maintenant, pour ce qui est de la stratégie (a), le rôle du cadre de référence est essentiel aussi : (q) répond à « pourquoi l’œil a-t-il des cônes » car les cônes apporteraient un avantage sélectif à des animaux qui seraient pourvus d’yeux avec des seuls bâtonnets, donc non sensibles à la couleur. C’est pourquoi, puisque les cônes font la différence, ils auront une fonction. (Certes, dans une explication évolutionniste authentique, on devrait s’assurer de variants, d’espèces parentes, qui auraient existé sans les cônes ; ici il s’agit de confronter les stratégies sur un même exemple, d’où l’aspect schématique.)

Ces considérations permettent de soutenir que la spécification des Ni et des Ti dépend du grain de l’attribution fonctionnelle. En effet, la fonction des cônes était spécifiable parce que l’attribution (p) spécifiait voir « en couleurs » ; voir tout court n’aurait pas été suffisant pour le raisonnement. Développons cette remarque.

Le schéma suivant représente la réalisation d’une fonction par des structures possibles.

Type de dispositif M :

| Œil Caméra

Détecter > Voir (H) |

| Œil à facettes

Si on attribue une fonction à une entité E, cela implique des opérations possibles qui exigent des dispositions à les réaliser de la part des structures concernées. Toute attribution fonctionnelle implique ainsi des contraintes dispositionnelles, qui font que la multiréalisabilité d’une fonction donnée n’est jamais infinie. Sur le schéma, il y a une inclusion des fonctions. On voit tout de suite que plus le grain de la fonction est fin, plus les contraintes dispositionnelles sont fortes : Détecter exige une structure corrélée aux changements environnementaux, mais voir exige une structure corrélée aux variations de la lumière, ce qui réduit les possibilités. La même chose vaut d’ailleurs pour les artefacts : indiquer l’heure est faisable par un cadran solaire, des clepsydres, des montres, mais indiquer l’heure à la seconde près est effectuable uniquement par une montre à aiguilles, ou une montre à quartz.

Qu’en est-il alors en ce schéma de la fonction des parties ? Si on pose un cadre de référence, alors la fonction du tout fournit une contrainte dispositionnelle sur les parties, ce qui permet de leur assigner une gamme de structures possibles. Par exemple : si on stipule les bâtonnets de l’œil, et que la fonction de l’œil est « voir en couleur », puisqu’ils ne peuvent discriminer les couleurs, alors les autres parties constituantes – les cônes - doivent discriminer la couleur, donc ils ont une fonction d’enregistrement de couleur, et doivent être faits d’une matière chromosensible.

Ici, la matière des parties est partiellement prescrite par l’attribution fonctionnelle via les contraintes dispositionnelles (mais ce sont les lois de la physique qui déterminent si telle matière aura la disposition requise). Cela a pour conséquence que la multiréalisabilité n’est pas essentielle à la fonction puisque l’attribution fonctionnelle permet jusqu’à un certain point d’identifier des structures6. Ce qui signifie que les fonctions ne sont pas un raccourci explicatif pour traiter d’entités qui seraient structurellement différentes mais identiques au regard d’un de nos intérêts cognitifs. La spécificité épistémologique des explications fonctionnelles ne dépend pas du caractère ontologiquement foisonnant des propriétés dans notre monde.

Néanmoins, la dérivation des fonctions des parties à partir de la fonction du tout n’est pas si directe que l’exemple le suggérait. Cela apparaît si l’on hiérarchise les attributions fonctionnelles selon leur grain. Sur le schéma, on voit qu’en H il y a bifurcation non fonctionnelle, car la même fonction est opérée par deux types de dispositif entre lesquels il n’y a pas de différence fonctionnelle7.

Quelles sont les conséquences de cette bifurcation ? En stratégie (b2), l’assertion (p) « la fonction de l’œil est de voir » répond à la question « pourquoi l’œil est comme ça en lui-même ? ». A supposer que l’on soit dans le genre « œil à facettes », l’assertion (p) explique qu’il y a dans cet oeil des parties transmettant une portion d’énergie lumineuse (lentilles), et des parties disposant d’une sensibilité à un signal lumineux ; si maintenant on est dans le genre œil caméra, l’assertion (p) implique un mécanisme avec des parties disposées à incliner les rayons lumineux. (p) en elle-même ne précise pas les genres d’oeil, mais une fois qu’ils sont posés, (p) entraîne des contraintes quant aux dispositions que doivent avoir les parties. Les dispositions des parties ne sont donc pas expliquées par la fonction seule, mais par la fonction ajoutée au choix du type d’œil, c’est-à-dire à une première spécification arbitraire du genre de mécanisme : ainsi, dès que l’on a spécifié que l’on est dans une structure « caméra », (p) implique les dispositions de certaines parties, soit ici pour les unes la disposition à courber les rayons lumineux corrélée à une disposition photosensible pour les autres (cellules de la rétine)8.

J’appelle maintenant « consistance interne » un type de relation entre parties dont la nature est fixée par la bifurcation et conditionne certaines contraintes structurales et dispositionnelles9. Si on considère un système qui rentre dans un certain genre de mécanisme défini par une option de la bifurcation H, alors sa structure sera soumise à certaines contraintes au sens où, si on a une partie donnée, une partie corrélative ne pourra pas être n’importe comment sous peine de voir la structure s’écrouler. Ce sont ces raisons de consistance interne, découlant du genre de mécanisme M considéré sous la bifurcation H, qui complètent l’attribution fonctionnelle d’une fonction générale à un tout, pour déterminer les fonctions des parties. En biologie, la consistance interne correspond à l’idée de Bauplan (Gould, Lewontin 1979), qui est une limite à la décomposition de l’organisme en traits considérés chacun comme adaptation pour une fonction, et forgés indépendamment par la sélection naturelle. Les traits d’un organisme sont en effet souvent liés par des corrélations, morphologiques ou développementales, qui n’ont rien de fonctionnel, et impliquent que la sélection de tel trait pour telle fonction, modifiera nécessairement tel autre trait qui lui est corrélé (par exemple le menton apparaît nécessairement dès que la colonne vertébrale se redresse pour la bipédie). L’ensemble de ces corrélations contribue à constituer le Bauplan, et fournit des contraintes de consistance interne que respectera toute émergence de nouveau trait fonctionnel10.

La bifurcation, ici, désigne le fait que le tout que nous considérons peut rentrer dans plusieurs grands genres de structures fonctionnellement équivalents. En biologie évolutionniste, la raison en est la phylogenèse : tous les yeux à facettes proviennent d’un même ancêtre et sont dits homologues, tous les yeux caméra sont homologues pour la même raison11. Une bifurcation correspond donc en général à une analogie entre traits, soit une convergence adaptative dans deux clades distincts.

On peut alors avancer la thèse suivante: Sous une condition de consistance interne l’explication fonctionnelle de stratégie (b) peut expliquer jusqu’à la matière des parties. L’attribution fonctionnelle, sous une hypothèse de bifurcation, explique pourquoi il doit y avoir telle partie de telles et telles dispositions ; les lois de la physique expliquent pourquoi la partie a telle structure (car elle réalise telle disposition). Pour illustrer cela sur l’exemple de la montre : 1) la fonction la plus générale d’une montre implique un mécanisme à mouvement régulier ; 2) si c’est un mouvement circulaire qui est choisi, alors il faut des parties circulaires ; 3) celles-ci devront être indéformables et susceptibles de transmettre le mouvement ; 4) elles seront donc en métal. Donc c’est la fonction « indiquer l’heure à la seconde près » doublée de la bifurcation sur un mécanisme à mouvement circulaire (plutôt que, par exemple, un mécanisme piézoéléctrique), qui explique pourquoi on ne fait pas de montres en caoutchouc.

Mais qu’en est-il alors de la stratégie (a) ? Si on l’interprète avec la théorie étiologique, le grain de la fonction peut être moins arbitrairement fixé. A supposer que le cadre de référence soit un ensemble d’animaux qui détectent, voir peut donner un avantage sélectif et être considéré comme fonction. Si maintenant le cadre de référence est constitué d’animaux qui voient, voir en couleur donne un avantage sélectif : or l’attribution fonctionnelle « voir en couleurs » implique que certaines parties soient chromosensibles. Ici, les contraintes dispositionnelles dérivent directement de l’attribution fonctionnelle, indépendamment de la bifurcation. On peut montrer en effet que «voir en couleur » donne un avantage sélectif indépendamment du mécanisme optique. Or dans la stratégie (b), si la sensibilité à la couleur doit être considérée comme une disposition requise c’est sous la condition que dans ce mécanisme M certaines parties aient été posées et identifiées auparavant comme dépourvues de sensibilité à la couleur. Les limites principielles de l’explication fonctionnelle concernant les parties dépendent donc en premier lieu du cadre de référence propre à chaque stratégie explicative.

Certes, la consistance interne n’est pas définie fonctionnellement. Mais prise avec une attribution fonctionnelle à grain fin elle permet de définir des dispositions et donc des fonctions de certaines parties. Cela implique que dans un tout fonctionnel il y a des parties auxquelles on peut attribuer une fonction de manière dérivée, par des considérations non fonctionnelles de consistance interne. Ainsi pour un artefact : certaines parties ont des fonctions décidées par l’ingénieur, d’autres les reçoivent à son insu, simplement du fait de la consistance interne de l’artefact. Stephen Jay Gould a souvent pointé des cas en biologie évolutionniste où tel item qui performe utilement telle fonction apparente émerge simplement par le fait de contraintes morphologiques et peut être maintenu pour des raisons fonctionnelles (ainsi, le cas des oreilles comme capteurs de bruit pour les vertébrés12). Quel est alors le statut de ces « fonctions » dérivées dans les deux stratégies explicatives13 ?

Supposons dans un mécanisme M à fonction X un tube entre deux cloisons. Si on le raccourcit, on s’aperçoit que le mécanisme s’écroule. Il avait donc, dira-t-on, « la fonction de maintenir la structure en état ». Cette « fonction » est typiquement prescrite par la consistance interne du mécanisme (au sens où elle dérive des conditions de stabilité structurelles de celui-ci). En quel sens est-ce une authentique fonction ?

Dans la stratégie (b), le cadre de référence c’est les autres parties ; l’énoncé « la fonction du tube est de maintenir » explique bien pourquoi il est dans tel et tel rapport avec les autres parties. C’est donc une authentique fonction. La stratégie (b) peut alors repérer un nombre indéfini de fonctions, parce que la consistance interne est un guide pour identifier ces fonctions.

En revanche, dans la stratégie (a), si le mécanisme M a la fonction X, et puisque le cadre de référence ne comporte que des mécanismes pourvus de ce tube, alors « la fonction du tube est de maintenir » n’est pas vrai car cela n’explique pas pourquoi le tube est là plutôt que pas là. (En effet, par rapport à quoi cela ferait-il une différence d’avoir ce tube ?) En biologie évolutionniste, cela correspond plus précisément au problème de l’inertie phylogénétique dans l’explication des traits : si l’ensemble d’un clade a un trait donné, pourquoi dire que ce trait, qui dans une espèce récente de ce clade exerce un effet utile Z, opèrerait la fonction Z, puisqu’il est là simplement en vertu de ce que l’espèce dérive de ses ancêtres ?

Dans cette stratégie (a), certaines parties qui, du fait de l’architecture du mécanisme ne peuvent pas être autrement – ce qui s’atteste en ceci que les variantes existant du mécanisme ont aussi ces parties et les contiennent de la même façon - n’ont pas de fonctions, quel que soit leur effet « bénéfique » pour l’organisme. La consistance interne impose un réquisit de parcimonie sur les attributions fonctionnelles des parties, alors que dans la stratégie (b) elle était un guide pour l’identification de nouvelles parties fonctionnelles. Cette parcimonie est corollaire de la prétention au réalisme de la théorie étiologique : en vertu de l’histoire des espèces et de considérations morphologiques, toutes les parties d’un tout – nonobstant leurs éventuels effets « bénéfiques » - ne peuvent pas être considérées comme ayant une fonction. En ce sens, les fonctions dites étiologiques sont bien réalistes, la parcimonie est une justification de ce réalisme et la consistance interne, dans la stratégie (a), une garantie de cette parcimonie14.

Conclusion. On a vu que les deux théories principales des fonctions biologiques articulent deux grands genres de stratégie explicative. Celles-ci n’ayant pas le même type de cadre de référence, et ne donnant pas le même rôle à la consistance interne, elles ne dérivent pas identiquement les fonctions de parties de traits fonctionnels à partir de la fonction générale du trait. En particulier dans la stratégie (a) de nombreuses parties seront sans fonction car la consistance interne du tout est une garantie de parcimonie et finalement de réalisme dans l’attribution fonctionnelle.

De manière générale, donc : dans toute explication fonctionnelle l’attribution de fonction pose des conditions de réalisabilité sur les parties de la structure qui la réalise. Cela à la fois limite la multiréalisabilité fonctionnelle, et induit des conséquences sur la nature et la fonction des parties. Selon le grain de l’attribution fonctionnelle, ces conditions seront plus ou moins sévères.

Une bifurcation dans l’ensemble des mécanismes possibles susceptibles de réaliser cette fonction détermine alors un type de consistance interne. Celle-ci, doublée de l’attribution fonctionnelle, justifie ensuite des inférences sur la fonction des parties. Ce schéma inférentiel est propre aux trois types de stratégies explicatives mentionnés ici et légitime ainsi qu’il existe bien une spécificité épistémologique commune de l’explication fonctionnelle des parties d’un tout.

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1 Rehseis, CNRS, UMR 7596, Paris. huneman@wanadoo.fr

2 Achinstein 1977 développe une typologie des attributions fonctionnelles (use function ; design function ; service function). Celle proposée ici est indépendante ; elle a le mérite de mieux distinguer les choses en ce qui concerne les classes de contraste, et de correspondre facilement à des types d’investigation en biologie, même si la typologie d’Achinstein s’intègre dans une théorie de l’explication plus sophistiquée.

3 Enç 1979

4 Sur la classe de contraste, cf. Dretske (1971), « Contrastive empiricism », in Sober (1994)

5 Cet usage de la biologie évolutionniste est celui auquel recourent les théoriciens de la conception étiologique de la fonction (Neander 1991; Godfrey-Smith 1994), et nous y renvoyons pour une considération plus détaillée. On trouvera une critique du caractère suffisant de la sélection naturelle pour rendre compte de la valeur explicative des attributions fonctionnelles dans Mc Laughlin (2003) et Lewens (2004) ; cf. aussi Mc Laughlin, ce volume.

6 Si dans un monde possible une disposition est réalisable par une seule structure alors la fonction n’est pas multiréalisable ; la multiréalisabilité est donc une propriété contingente des attributions fonctionnelles dans notre monde où beaucoup de dispositions sont réalisables par plusieurs matières.

7 J’écarte ici la question de savoir si les mêmes gènes de développement soutiennent dans les deux cas, vertébrés et arthropodes, l’évolution de l’oeil, comme le suggéreraient certaines découvertes récentes (cf. Gehring 1994), ce qui ne change pas l’analyse présentée.

8 Ici, l’analyse vaut aussi pour la stratégie (b1), car il y a une équivalence entre l’explication (b2) de X sous un genre de M et l’explication (b1) de xi (partie de X) dans X (considéré comme système) sous ce genre de M.

9 Sur ce point cf. Buller (2002)

10 Le cas des artefacts est différent sur ce point car il y a une plus large gamme de bifurcations possibles dans les artefacts (la sélection naturelle « fait avec » ce qui existe déjà, la consistance interne est historiquement déterminée, et la bifurcation est donnée dans l’évolution ; la technologie peut dans une certaine mesure inventer des bifurcations.)


11 La bifurcation est donc un concept plus précis que la multiréalisabilité, qui, elle, nous intéresse ici en ce qu’elle concerne les parties de ces touts (M) que nous considérons selon leurs fonctions.


12 Gould (1982)

13 Orzack, Sober (1996)

14 Une conséquence inattendue de ceci est que les tentatives d’affaiblir la théorie étiologique, en déliant l’attribution fonctionnelle de l’histoire sélective et an arguant qu’un trait peut être une fonction s’il est là en vertu de l’histoire évolutive de l’espèce, même s’il n’a pas été directement sélectionné (Buller 1998) – cette solution entre en contradiction avec l’un des réquisits premiers de la théorie, à savoir la position réaliste. En effet, si tous les traits qui sont là sans avoir été sélectionnés mais grâce à la consistance interne ont des fonctions, il n’y a plus de parcimonie quant à l’attribution fonctionnelle, ce qui menace le réalisme puisque, dans la mesure où tout est là en vertu de l’histoire évolutive, tout peut être pris pour une fonction. On retrouve le problème de la théorie de Cummins mais en pire puisqu’ici on est supposé être réaliste…





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