Discours de la méthode








titreDiscours de la méthode
date de publication28.03.2017
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DESCARTES, Discours de la méthode :

Textes de la partie 6 :

Dans cette partie, Descartes expose les raisons qui l’ont poussé à publier le Discours de la méthode.

Il commence par expliquer pourquoi il a décidé de ne pas publier son Traité du monde : il partage les thèses de Galilée qui vient d’être condamné par le Saint-Office (1633), alors que Descartes avoue n’avoir rien remarqué dans ces thèses qui puisse « être préjudiciable ni à la religion ni à l’Etat ». Descartes n’a donc pas, dans un premier temps, jugé bon de publier son Discours de la méthode. En effet, en ce qui concerne les mœurs (la manière dont on doit se comporter) « chacun abonde si fort en son sens », c’est-à-dire que les gens préfèrent juger par eux-mêmes que d’écouter les conseils des réformateurs. Mais, dans le domaine de la science, c’est très différent : Descartes explique pourquoi publier ses découvertes est important.
Texte 1 :

Mais, sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvois les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes : car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connoissances qui soient fort utiles à la vie ; et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connoissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connoissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feroient qu’on jouiroit sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ; car même l’esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps, que, s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher.
Dans ce texte très célèbre, Descartes explique pourquoi il doit publier ses découvertes : il est parvenu à une science utile à la vie – qu’il compare avec le savoir-faire des artisans – qui permet une infinité d’applications techniques qui rend l’homme « comme maître et possesseur de la nature ». Les inventions techniques permises par cette nouvelle science améliorent la vie de l’homme, le rendent heureux. En particulier, le progrès de la médecine autorise une vie plus longue, et rendrait même l’homme plus sage (grâce à la connaissance de l’influence des organes sur l’esprit).
Texte 2 :

Or, ayant dessein d’employer toute ma vie à la recherche d’une science si nécessaire, et ayant rencontré un chemin qui me semble tel qu’on doit infailliblement la trouver en le suivant, si ce n’est qu’on en soit empêché ou par la brièveté de la vie ou par le défaut des expériences, je jugeois qu’il n’y avoit point de meilleur remède contre ces deux empêchements que de communiquer fidèlement au public tout le peu que j’aurois trouvé, et de convier les bons esprits à tâcher de passer plus outre, en contribuant, chacun selon son inclination et son pouvoir, aux expériences qu’il faudroit faire, et communiquant aussi au public toutes les choses qu’ils apprendroient, afin que les derniers commençant où les précédents auroient achevé, et ainsi joignant les vies et les travaux de plusieurs, nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en particulier ne sauroit faire.
Avant ce texte, Descartes remarque que la science dont disposent ses contemporains n’est rien à côté de celle qui nous reste à découvrir, et qui permettra de guérir l’homme des maladies et de la vieillesse. La publication de ses recherches permet de faire progresser la science, en permettant de gagner un temps précieux, de façon à ce que « nous allassions tous ensemble tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en particulier ne saurait faire ». Ce progrès est cumulatif : les savoirs s’ajoutent les uns aux autres. Descartes a une vision optimiste du progrès scientifique dans ce texte : d’une part, il n’envisage pas que certaines inventions soient dangereuses pour l’homme, ni que ce progrès puisse cesser. D’autre part, sa vision d’un progrès linéaire et cumulatif est contestable : le progrès se fait parfois en révolutionnant le paradigme scientifique (= l’horizon) et exige parfois de balayer toutes les connaissances précédentes (c’est d’ailleurs ce que fait Descartes dans la 2ème partie, et il convient de souligner le changement de perspective de Descartes : une fois que la science est établie sur des bases solides, elle peut être augmentée par les connaissances de chacun, alors que les savoirs qu’il a appris pendant ses études se contredisaient).
Texte 3 :

Même je remarquois, touchant les expériences, qu’elles sont d’autant plus nécessaires qu’on est plus avancé en connoissance ; car, pour le commencement, il vaut mieux ne se servir que de celles qui se présentent d’elles-mêmes à nos sens, et que nous ne saurions ignorer pourvu que nous y fassions tant soit peu de réflexion, que d’en chercher de plus rares et étudiées : dont la raison est que ces plus rares trompent souvent, lorsqu’on ne sait pas encore les causes des plus communes, et que les circonstances dont elles dépendent sont quasi toujours si particulières et si petites, qu’il est très malaisé de les remarquer. Mais l’ordre que j’ai tenu en ceci a été tel. Premièrement, j’ai taché de trouver en général les principes ou premières causes de tout ce qui est ou qui peut être dans le monde, sans rien considérer pour cet effet que Dieu seul qui l’a créé, ni les tirer d’ailleurs que de certaines semences de vérités qui sont naturellement en nos âmes. Après cela, j’ai examiné quels étoient les premiers et plus ordinaires effets qu’on pouvoit déduire de ces causes ; et il me semble que par là j’ai trouvé des cieux, des astres, une terre, et même sur la terre de l’eau, de l’air, du feu, des minéraux, et quelques autres telles choses, qui sont les plus communes de toutes et les plus simples, et par conséquent les plus aisées à connoître.
Quel rôle Descartes accorde-t-il à l’expérience ? C’est un rationaliste, qui fonde la connaissance sur la raison et non sur l’expérience, comme les empiristes. Cependant il convient de nuancer ce point : les expériences sont indispensables pour le progrès scientifique nous dit ici Descartes, mais à condition d’avoir déjà des connaissances. Au début, il vaut mieux se contenter de l’observation courante de la nature – « celles qui se présentent d’elles-mêmes à nos sens » - plutôt que « d’en chercher de plus rares et étudiées » - autrement plutôt que de se concentrer sur les phénomènes étranges et singuliers – Descartes critique ici l’étonnement, qui surgit avec la bizarrerie, l’insolite : l’étonnement n’est pas, contrairement à ce que croyait Aristote, ce qui stimule notre réflexion, mais plutôt ce qui la paralyse. Inutile aussi de construire tout de suite des dispositifs expérimentaux complexes, trop difficiles dans un premier temps à interpréter.

Pour connaître, il faut d’abord dégager les principes (qui viennent de Dieu et dont nous avons des semences en nous, de manière innée), c’est-à-dire les premières propositions sur lesquelles nous appuierons notre raisonnement. Puis il faut en déduire les conséquences les plus habituelles, en s’attachant d’abord à ce qui est le plus simple (conformément à la méthode). Nous voyons donc que la science procède d’abord de la connaissance métaphysique du monde. On ne trouve les principes que dans notre esprit, et non dans l’expérience. Pour découvrir les effets de ces principes, il suffit d’observer les phénomènes les plus courants de la nature. On peut rappeler ici les preuves de l’existence de Dieu, qui permettent de garantir la véracité de nos évidences et donc de faire confiance à nos observations courantes. La science cartésienne est donc déductive (elle part des idées générales vers le cas particulier) et non inductive (l’idée général est tirée de l’observation de cas particuliers). Il faut d’abord connaître le principe, puis on observe comment, grâce à l’expérience, il s’applique dans la nature.
Texte 4 :

Puis, lorsque j’ai voulu descendre à celles qui étoient plus particulières, il s’en est tant présenté à moi de diverses, que je n’ai pas cru qu’il fut possible à l’esprit humain de distinguer les formes ou espèces de corps qui sont sur la terre, d’une infinité d’autres qui pourroient y être si c’eût été le vouloir de Dieu de les y mettre, ni par conséquent de les rapporter à notre usage, si ce n’est qu’on vienne au devant des causes par les effets, et qu’on se serve de plusieurs expériences particulières. Ensuite de quoi, repassant mon esprit sur tous les objets qui s’étoient jamais présentés à mes sens, j’ose bien dire que je n’y ai remarqué aucune chose que je ne pusse assez commodément expliquer par les principes que j’avois trouvés. Mais il faut aussi que j’avoue que la puissance de la nature est si ample si vaste, et que ces principes sont si simples et si généraux que je ne remarque quasi plus aucun effet particulier que d’abord je ne connoisse qu’il peut en être déduit en plusieurs diverses façons, et que ma plus grande difficulté est d’ordinaire de trouver en laquelle de ces façons il en dépend ; car à cela je ne sais point d’autre expédient que de chercher derechef quelques expériences qui soient telles que leur événement ne soit pas le même si c’est en l’une de ces façons qu’on doit l’expliquer que si c’est en l’autre. 
Mais, pour connaître le détail de la nature, la méthode déductive à partir des principes métaphysiques semble impossible à mettre en œuvre, tant les phénomènes sont variés. Il faut alors venir « au-devant des causes par les effets » autrement dit faire des « expériences particulières », c’est-à-dire construites en vue de connaître ces phénomènes plus complexes. Descartes semble donc adopter ici une méthode inductive. Cependant, il remarque tout ce qu’il a pu observer se laissait expliquer déductivement par les principes, dont la puissance explicative tient à la simplicité et la généralité – même si ce n’est pas toujours facile de dégager le lien entre ces principes et les phénomènes.

Les expériences permettent de trancher entre deux explications possibles.
Texte 5 :

Mais j’ai eu depuis ce temps-là d’autres raisons qui m’ont fait changer d’opinion, et penser que je devois véritablement continuer d’écrire toutes les choses que je jugerois de quelque importance, à mesure que j’en découvrirois la vérité, et y apporter le même soin que si je les voulois faire imprimer, tant afin d’avoir d’autant plus d’occasion de les bien examiner, comme sans doute on regarde toujours de plus près à ce qu’on croit devoir être vu par plusieurs qu’à ce qu’on ne fait que pour soi-même, et souvent les choses qui m’ont semblé vraies lorsque j’ai commencé à les concevoir, m’ont paru fausses lorsque je les ai voulu mettre sur le papier, qu’afin de ne perdre aucune occasion de profiter au public, si j’en suis capable, et que si mes écrits valent quelque chose, ceux qui les auront après ma mort en puissent user ainsi qu’il sera le plus à propos ; mais que je ne devois aucunement consentir qu’ils fussent publiés pendant ma vie, afin que ni les oppositions et controverses auxquelles ils seroient peut-être sujets, ni même la réputation telle quelle qu’ils me pourroient acquérir, ne me donnassent aucune occasion de perdre le temps que j’ai dessein d’employer à m’instruire. Car, bien qu’il soit vrai que chaque homme est obligé de procurer autant qu’il est en lui le bien des autres, et que c’est proprement ne valoir rien que de n’être utile à personne, toutefois il est vrai aussi que nos soins se doivent étendre plus loin que le temps présent, et qu’il est bon d’omettre les choses qui apporteroient peut-être quelque profit à ceux qui vivent, lorsque c’est à dessein d’en faire d’autres qui en apportent davantage à nos neveux. 
Mais Descartes va changer d’avis au sujet de la nécessité de publier son texte. Il fallait qu’il écrive ses découvertes, parce que l’écriture et la perspective d’être publié l’obligeaient à être plus rigoureux (souvent en écrivant, il s’est rendu compte qu’il s’était trompé) et pour être utile aux autres. Mais il ne voulait publier cet écrit de son vivant, afin d’éviter de perdre du temps dans les controverses et les querelles de savants qui surgiraient nécessairement. Même la célébrité qu’il pourrait obtenir lui ferait perdre du temps (obligation de participer à des mondanités…). Descartes pense ainsi être plus utile à ses contemporains en différant la publication de son discours et en consacrant son temps à ses recherches.
Texte 6 :

Comme en effet je veux bien qu’on sache que le peu que j’ai appris jusques ici n’est presque rien à comparaison de ce que j’ignore et que je ne désespère pas de pouvoir apprendre : car c’est quasi le même de ceux qui découvrent peu à peu la vérité dans les sciences, que de ceux qui, commençant à devenir riches, ont moins de peine à faire de grandes acquisitions, qu’ils n’ont eu auparavant, étant plus pauvres, à en faire de beaucoup moindres. Ou bien on peut les comparer aux chefs d’armée, dont les forces ont coutume de croître à proportion de leurs victoires, et qui ont besoin de plus de conduite pour se maintenir après la perte d’une bataille, qu’ils n’ont, après l’avoir gagnée, à prendre des villes et des provinces : car c’est véritablement donner des batailles que de tâcher à vaincre toutes les difficultés et les erreurs qui nous empêchent de parvenir à la connoissance de la vérité, et c’est en perdre une que de recevoir quelque fausse opinion touchant une matière un peu générale et importante ; il faut après beaucoup plus d’adresse pour se remettre au même état qu’on étoit auparavant, qu’il ne faut à faire de grands progrès lorsqu’on a déjà des principes qui sont assurés.
Dans ce texte, Descartes compare le savoir d’abord à l’acquisition de la fortune : ce sont les premiers biens qui sont difficiles à acquérir. L’homme riche n’a plus, ensuite, de difficultés à s’enrichir (l’argent appelle l’argent !) : comme le savant n’a plus de difficultés à accumuler les connaissances, une fois qu’il a peiné à acquérir quelques connaissances élémentaires. Il compare ensuite la recherche de la vérité à une bataille : de même qu’il est plus difficile pour un chef de conquérir de nouvelles provinces après une défaite qu’après une victoire, il est plus difficile d’acquérir une connaissance après une erreur, alors que celui qui a « des principes qui sont assurés » fera de grands progrès.
Texte 7 :

Mais je crois être d’autant plus obligé à ménager le temps qui me reste, que j’ai plus d’espérance de le pouvoir bien employer ; et j’aurois sans doute plusieurs occasions de le perdre, si je publiois les fondements de ma physique : car, encore qu’ils soient presque tous si évidents qu’il ne faut que les entendre pour les croire, et qu’il n’y en ait aucun dont je ne pense pouvoir donner des démonstrations, toutefois, à cause qu’il est impossible qu’ils soient accordants avec toutes les diverses opinions des autres hommes, je prévois que je serois souvent diverti par les oppositions qu’ils feroient naître.

On peut dire que ces oppositions seroient utiles, tant afin de me faire connoître mes fautes, qu’afin que, si j’avois quelque chose de bon, les autres en eussent par ce moyen plus d’intelligence, et, comme plusieurs peuvent plus voir qu’un homme seul, que, commençant dès maintenant à s’en servir, ils m’aidassent aussi de leurs inventions. Mais encore que je me reconnoisse extrêmement sujet à faillir, et que je ne me fie quasi jamais aux premières pensées qui me viennent, toutefois l’expérience que j’ai des objections qu’on me peut faire m’empêche d’en espérer aucun profit : car j’ai déjà souvent éprouvé les jugements tant de ceux que j’ai tenus pour mes amis que de quelques autres à qui je pensois être indifférent et même aussi de quelques uns dont je savois que la malignité et l’envie tâcheroit assez à découvrir ce que l’affection cacheroit à mes amis ; mais il est rarement arrivé qu’on m’ait objecté quelque chose que je n’eusse point du tout prévue, si ce n’est qu’elle fût fort éloignée de mon sujet ; en sorte que je n’ai quasi jamais rencontré aucun censeur de mes opinions qui ne me semblât ou moins rigoureux ou moins équitable que moi-même. Et je n’ai jamais remarqué non plus que par le moyen des disputes qui se pratiquent dans les écoles, on ait découvert aucune vérité qu’on ignorât auparavant : car pendant que chacun tâche de vaincre, on s’exerce bien plus à faire valoir la vraisemblance qu’à peser les raisons de part et d’autre ; et ceux qui ont été longtemps bons avocats ne sont pas pour cela par après meilleurs juges.
Descartes pense n’avoir que quelques batailles à remporter avant de parvenir à son but, et qu’il a le temps de l’atteindre. Mais il veut économiser son temps, et refuse de publier les fondements de sa physique : même si ceux-ci sont très clairs et évidents, ils risquent de susciter la polémique.

Publier pourrait être utile afin de corriger ses erreurs, « comme plusieurs peuvent plus voir qu’un homme seul » (ce qui semble contredire ce que Descartes disait dans la 2ème partie, dans laquelle il indiquait qu’il était plus probable qu’un homme seul trouve la vérité plutôt qu’une majorité ; mais bien sûr ici Descartes parle d’un examen critique à plusieurs, qui serait plus efficace que s’il est conduit seul). Mais, par expérience, Descartes juge les objections inutiles (même celles qui viennent de ses ennemis et qui devraient donc être plus pertinentes que celles de ses amis) car il les a déjà prévu : « en sorte que je n’ai quasi jamais rencontré aucun censeur de mes opinions qui ne me semblât ou moins rigoureux, ou moins équitable que moi-même ». Les débats tels qu’ils se pratiquent dans les écoles ne conduisent à aucune vérité, car on s’attache plus à la vraisemblance (l’apparence de vérité) qu’à la vérité, et « ceux qui ont été longtemps bons avocats ne sont pas pour cela, par après, meilleurs juges ». Conclusion : le débat d’idées est stérile et n’aide pas au progrès des sciences.
Texte 8 :

Pour l’utilité que les autres recevroient de la communication de mes pensées, elle ne pourroit aussi être fort grande, d’autant que je ne les ai point encore conduites si loin qu’il ne soit besoin d’y ajouter beaucoup de choses avant que de les appliquer à l’usage. Et je pense pouvoir dire sans vanité que s’il y a quelqu’un qui en soit capable, ce doit être plutôt moi qu’aucun autre : non pas qu’il ne puisse y avoir au monde plusieurs esprits incomparablement meilleurs que le mien, mais pourcequ’on ne sauroit si bien concevoir une chose et la rendre sienne, lorsqu’on l’apprend de quelque autre, que lorsqu’on l’invente soi-même. Ce qui est si véritable en cette matière, que, bien que j’aie souvent expliqué quelques unes de mes opinions à des personnes de très bon esprit, et qui, pendant que je leur parlois, sembloient les entendre fort distinctement, toutefois, lorsqu’ils les ont redites, j’ai remarqué qu’ils les ont changées presque toujours en telle sorte que je ne les pouvois plus avouer pour miennes.
Publier sa physique ne serait pas non plus utile aux autres – entendre, ceux qui ne cherchent pas à le contredire gratuitement – car les principes qu’il a découvert ne sont pas exploitables tels quels : il doit encore « y ajouter beaucoup de choses avant que de les appliquer à l’usage », et il est le mieux placé pour le faire, car mieux vaut conduire entièrement un raisonnement soi-même. Souvent une autre personne déforme notre raisonnement.
Texte 9 :

Comme on voit aussi que presque jamais il n’est arrivé qu’aucun de leurs sectateurs les ait surpassés ; et je m’assure que les plus passionnés de ceux qui suivent maintenant Aristote se croiroient heureux s’ils avoient autant de connoissance de la nature qu’il en a eu, encore même que ce fût à condition qu’ils n’en auroient jamais davantage. Ils sont comme le lierre, qui ne tend point à monter plus haut que les arbres qui le soutiennent, et même souvent qui redescend après qu’il est parvenu jusques à leur faîte ; car il me semble aussi que ceux-là redescendent, c’est-à-dire se rendent en quelque façon moins savants que s’ils s’abstenoient d’étudier, lesquels, non contents de savoir tout ce qui est intelligiblement expliqué dans leur auteur, veulent outre cela y trouver la solution de plusieurs difficultés dont il ne dit rien, et auxquelles il n’a peut-être jamais pensé. Toutefois leur façon de philosopher est fort commode pour ceux qui n’ont que des esprits fort médiocres ; car l’obscurité des distinctions et des principes dont ils se servent est cause qu’ils peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s’ils les savoient, et soutenir tout ce qu’ils en disent contre les plus subtils et les plus habiles, sans qu’on ait moyen de les convaincre : en quoi ils me semblent pareils à un aveugle qui, pour se battre sans désavantage contre un qui voit, l’auroit fait venir dans le fond de quelque cave fort obscure : et je puis dire que ceux-ci ont intérêt que je m’abstienne de publier les principes de la philosophie dont je me sers ; car étant très simples et très évidents, comme ils sont, je ferois quasi le même en les publiant que si j’ouvrois quelques fenêtres, et faisois entrer du jour dans cette cave où ils sont descendus pour se battre. 
Descartes fait allusion ici aux disciples qui suivent fidèlement un philosophe – ici Aristote (Descartes pense aux philosophes scolastiques). Ils sont comme le lierre sur l’arbre, qui ne peut monter plus haut que l’arbre, et qui même redescend ensuite après avoir atteint le sommet : ils ne peuvent pas dépasser le maître, ils pensent moins bien que lui. Ils sont même moins savants au fond que s’ils n’avaient pas étudié, car ils s’empêchent de juger avec leur propre bon sens et veulent à tout prix que leur maître ait raison même sur des sujets dont il n’a pas parlé. De plus, les esprits médiocres aiment utiliser un langage compliqué afin de donner l’impression d’être savant. Ils sont comme des aveugles cherchant à conduire ceux qui voient dans une cave pour se battre, afin de les paralyser par l’obscurité. Ils refusent qu’on éclaire cette cave, comme les savants refusent que Descartes publient son œuvre, car ses démonstrations sont simples et évidentes (l’évidence étant le critère de la vérité).


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