«Filles de l’Est» : construction d’une féminité racisée Dominique giabiconi 1








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II. Construction sociale d’une féminité racisée au sein du couple binational
Le couple binational est un espace permettant d’observer de façon privilégiée de quelle façon les rapports sociaux liés au sexe et à l’étrangeté, dans leur dimension matérielle et idéelle16, font système. La famille offre un point de vue intéressant pour ce type d’étude, elle est pour Nicole-Claude Mathieu « un groupement social qui conserve le plus pleinement aux catégories de sexe leur signification biologique » (Mathieu, 1991). Dans le cadre du couple, les désignations sexuées et racisées présentées précédemment accèdent à un degré élevé de visibilité.

Les analyses de ce chapitre s’appuient sur l’exploitation de deux types de données : des documents publicitaires d’agences matrimoniales internationales spécialisées dans les unions impliquant des femmes de l’ancienne Europe socialiste d’une part et des interviews menées auprès de couples binationaux dont l’épouse était étrangère (polonaise, russe ou balte) et l’époux français. Les agences matrimoniales internationales sont à l‘origine d’unions très inégalitaires du point de vue des rapports sociaux de sexe (comme cela sera exposé plus bas). L’examen de leurs documents publicitaires permet d’identifier la façon dont, dans un contexte de forte domination masculine, se construit la féminité étrangère est-européenne. Le discours produit par ces agences présente un type pur de ce que peut être la racisation la plus radicale de la catégorie de femmes objet de notre enquête. Les couples binationaux interviewés ne se sont pas formés grâce à l’une de ces agences, les entretiens avaient pour ambition de saisir comment les acteurs se positionnaient relativement à la désignation « Fille de l’Est ». Dans ces couples la domination masculine s’exerce potentiellement avec beaucoup moins de violence que dans ceux formés grâce aux agences.

Le processus de racisation à l’œuvre dans la constitution de la catégorie « fille de l’Est » réside dans la construction d’un groupe homogène porteurs de certains caractères typiques « naturels ». Les caractéristiques féminines définies comme naturelles, dans le discours des agences matrimoniales ou celui des personnes interrogées, sont présentées comme des éléments nécessaires au développement de relations conjugales telles que peuvent les souhaiter les clients masculins ou dans le cas des personnes interviewées comme nécessaires au « bon fonctionnement » d’un couple. L’image d’une féminité « non corrompue », propre aux « femmes de l’Est », présentées par les agences matrimoniales internationales mais aussi certaines personnes interviewées, est construite en réaction aux changements ayant affectés les relations conjugales en France et en Occident d’une façon générale durant les dernières décennies. La désignation racisée de ces femmes étrangères (tant selon le sexe que la race), la construction sociale d’une « féminité étrangère », va de pair avec le développement (ou le souhait) de schémas d’organisation conjugaux traditionnels aux rôles sexués très asymétriques.
2.1 Des agences matrimoniales internationales
Des agences matrimoniales internationales se proposent de médiatiser auprès de "clients" français des rencontres pouvant déboucher sur un mariage avec des femmes originaires de l’ancienne Europe socialiste (exception faite des ressortissantes des Etats issus de l’ex-Yougoslavie et de l’Albanie). De nombreuses entreprises de cette nature existent, établies en France, dans les pays d’Europe de l’Ouest ou en Amérique du Nord, celles-ci s'adressent à un public d’hommes célibataires. Comme pour d’autres types de mouvements migratoires, des femmes originaires de zones de départ « périphériques » affluent vers des « centres » (Morokvasic, 1984). La nécessité pour ces structures d'atteindre une clientèle dispersée sur le territoire implique un usage fréquent des NTIC17. Contrairement aux agences matrimoniales traditionnelles, le fonctionnement de ces entrepreneurs du mariage international place les clients masculins et féminins dans des situations très asymétriques. En effet, les supports d’information ne sont destinés qu’à un public masculin, les sexes sont, dans le processus de rencontre sous tendu par ce type de prestataires, dans une situation très inégalitaire. Des hommes de pays au niveau de richesse élevé rencontrent des femmes venant de zones plus pauvres. L’ensemble des frais impliqués par la rencontre est à la charge du futur mari, une galerie de photos présente les « filles ». L’enquête de Ritta Vartti (2003) a mis en évidence les différentes zones de recrutement pour le monde germanophone de ces « mail-order brides18 », trois zones géographiques semblent se dégager : l’Asie du sud-est, l’Amérique latine et l’Europe dite de l’Est.

Les documents de communication de ces entreprises illustrent leur stratégie marketing et met en lumière les caractéristiques de leur clientèle. Ces informations en langue française sont exclusivement orientées en direction d'un public célibataire masculin et francophone. Une dizaine de supports publicitaires et informatifs19 ayant plus ou moins de contenu ont été l’objet de notre investigation. Les documents étudiés présentent les prestations des agences mais aussi les expériences (réelles ou non) d’anciens clients satisfaits ainsi que des informations générales sur les « Filles de l’Est ». Ces deux dernières parties sont pour nous les plus intéressantes, elles permettent de lever un voile sur la construction des « filles de l’est » comme catégorie racialisée sexuée.

Dans les supports publicitaires des agences la façon dont sont présentées les femmes indique souvent le degré extrême de racisation dont elles sont l’objet. Les filles célibataires sont désignées par leur nationalité (russe, polonaise, ukrainienne…) mais elles le sont souvent également par des expressions génériques telles que « filles de l’est », « filles slaves », « femmes d’Europe de l’Est »…
« Vous arriverez à l'aéroport de St Peters bourg après environ 3h1/2 de vol depuis Paris. Vous serez aussitôt pris en charge dés votre arrivée par un représentant de notre équipe locale. Il vous amènera en voiture à votre hôtel, puis dans nos bureaux de St Petersbourg où vous allez pouvoir consulter de nombreux Albums-photos de filles de l'est afin de compléter votre élection. Tout cela vous permettra de faire connaissance et de découvrir la personnalité de chaque fille de l'est. La fille de l'est a un caractère très attachant et a beaucoup de charme. Vous découvrirez aussi que la fille de l'est est très proche de notre culture. » (agence MCM-AMB)

Cet extrait de document publicitaire a pour finalité d’expliquer au client masculin de quelle façon se déroulera concrètement la rencontre des « Filles de l’Est ». Il s’agit vraisemblablement de femmes russes, cependant leur nationalité n’est pas mentionnée, la particularité que constitue l’origine nationale disparaît dans la catégorie englobante « Fille de l’Est ». La citation précédente met en évidence la nature profondément asymétrique du fonctionnement des rencontres amoureuses médiatisées par ce type d’agence. Il existe un lien entre cette dépersonnalisation des femmes, réduites à leur « race » et à leur sexe, matérialisée par une désignation qui leur est imposée, et le degré domination masculine.
2.2 La fin de la guerre des sexes

Les agences matrimoniales dans les informations qu’elles transmettent cherchent à donner une image des célibataires étrangères qui rencontre les attentes de sa clientèle masculine. Les femmes proposées au choix des clients masculins sont décrites en termes moraux génériques. Le discours des agences insiste sur les qualités naturelles qui rendent propre ces femmes à une vie familiale telle que peuvent l’espérer leurs clients. Dans les supports des agences les « femmes de l’Est », « filles de l’Est »… sont dans la plupart des cas comparées à leur avantage aux femmes françaises. Des arguments cherchent à persuader de la proximité en termes de modèles de conduite conjugaux des deux parties. « the customer is expected to demand ‘old-fashioned’ traditional feminity from the would-be bride, which in their language means a promise to find non-emanciped, home-loving and not career-oriented women who regard males as heads of families.” (Vartti, 2003: p194-195).
« Elles ne sont pas très attirées par les idées féministes. Rivaliser avec les hommes est pour elles totalement ridicule et elles se sentent bien à leur place dans leur rôle de femme. Dans la famille, le rôle principal échoit à l'homme, l'expression chef de famille conserve toute sa signification. Beaucoup d'entre elles excellent en cuisine, savent coudre et tricoter. Elles aiment recevoir de leur mieux les invités à la maison et attendent de vous la même attention. » (Agence Natclub)
« Les femmes d’Europe de l’Est ont gardé le sens des valeurs familiales, se consacrent à leur mari et à leurs enfants tout en conciliant une vie professionnelle. Etant peu concernées par les excès du féminisme occidental, elles privilégient leur féminité et la réussite de leur vie affective. Leur beauté physique, leur charme, leur tempérament slave, leur niveau d’éducation en font des compagnes idéales. » (Agence Est-Ouest)
Les citations précédentes présentent une posture réactionnaire, hostile au mouvement de libération des femmes, clairement revendiquée. Ce type de références nostalgiques à un ordre conjugal passé peut être trouvé dans la quasi totalité des productions de ces entrepreneurs de la matrimonialité. Le principal argument avancé pour promouvoir ce type de mariage est bien l’espoir d’une organisation conjugale traditionnelle. La référence au féminisme est présente de façon plus ou moins explicite dans la quasi-totalité des discours. Ceux-ci se situent clairement dans une perspective de prise en compte de la modification des rapports sociaux de sexe survenus depuis les dernières décennies. L’ambition de vivre des rapports conjugaux pacifiés fondés sur un contrat de genre20 traditionnel est le principal argument de ces agences matrimoniales. Ces mariages permettent d’une part de reproduire des schémas familiaux et conjugaux désormais réputés difficiles à mettre en œuvre avec les femmes des « pays de l’ouest » selon les agences matrimoniales. Les conditions matérielles et idéelles qui sous-tendent le processus de mondialisation permettent à des acteurs de choisir le mode d’organisation conjugale qu’ils souhaitent.

« Les hommes sont un peu découragés par l'attitudes des femmes françaises qui à leurs yeux ont perdu tout charme, toute grâce et sont devenues trop matérialistes et trop intéressées par l'argent. Ils sont particulièrement attirés par le charme des femmes slaves qu'ils trouvent extrêmement belle et qu'ils considèrent comme fidèles, romantiques, douces, sensibles et avec un réel sens de la famille. Ils rêvent réellement d'une femme ayant de telles qualités et il leur est difficile de rencontrer une femme française pouvant leur apporter ce qu'ils recherchent. » (agence MCM-AMB)
L’extrait précédent illustre l’image d’une femme étant restée à la place qui lui est naturellement dévolue, donc encore féminine. La féminité est ici pratiquement exclusivement fonction de l’acceptation de la dissymétrie des rôles sexués.
« Par tradition, elles cumulent travail, éducation des enfants et direction de leur foyer parfois même dans des conditions difficiles. » (Agence Natclub)
La beauté, le soin mis dans l’habillement, le désir de séduction n’est plus le propre d’une féminité occidentale masculinisée aux yeux des agences.

« Elles sont plus féminines que les femmes européennes, plus attachées à leur tenue vestimentaire, leur maquillage, que ce soit au travail ou bien même à la maison. Par exemple, elles préfèrent porter des chaussures à talons hauts dans bien des situations (courses, travail), au seul motif d'être plus jolies, n'en soyez pas étonné ! » (Agence Natclub)

« La femme slave en général, jouie à l’étranger d’une image plus que séduisante, dotée d’un physique agréable, elle sait privilégier la vie de famille où l’homme occupe une place prépondérante, tout en sachant préserver sa féminité, les femmes de l’EST sont véritablement l’idéal féminin de l’homme du XXIième siècle, désireux de fonder un foyer harmonieux basé sur des relations saines et solides. » (Agence Ariest)

Le discours habituellement produit par le sens commun sur le couple mixte met souvent l’accent sur l’ouverture culturelle, l’ouverture à des mondes étrangers…Ce type de référence, cette idéologie de l’échange interculturel est complètement absente de l’ensemble des supports publicitaires. De plus, l’idéologie du mariage d’amour est préservée, l’accent en étant mis sur le charme, et sur l’attrait naturel des Français (comparativement aux hommes des pays dont sont originaires ces femmes sont souvent décris comme brutaux et alcooliques). Les futures épouses présentées ne peuvent pas être des personnes qui fuient la misère à la recherche d’un avenir matériel meilleur, cela entrerait en contradiction avec l’idéologie de l’amour et le « myth of mutuality » (PLUMRIDGE, 1997 : P174-178). Les deux parties ne parviennent pas dans ces discours à trouver dans leur environnement d’origine le conjoint qui leur convient, ce qui implique le recours à ce type d’agences. L’homme étranger est donc souvent présenté comme un « barbare », ici se mêlent des conceptions relatives à une compétition virile pour le contrôle des femmes légitimée par un discours de type colonialiste. L’autre qu’il soit homme ou femme est réduit à une naturalité dont il ne peut s’échapper. Les hommes sont naturellement brutaux, les femmes séduisantes et maternelles.

III. Les épouses de couples binationaux face à la construction sociale « fille de l’Est »
Les nouveaux mouvements migratoires en provenance de l’ancienne Europe socialiste et aboutissant en France s’accompagnent d’une augmentation du nombre de mariages binationaux impliquant des français et des ressortissants de ces pays. Ces unions se caractérisent par une surreprésentation des épouses étrangères. Ces mariages, par exemple dans le cas des Russes, unissent dans près de 9 cas sur 10 une femme étrangère et un homme français21. La plupart de ces unions ne sont pas conçues par le biais des agences matrimoniales présentées plus haut. L’épouse étrangère est, compte tenu de son sexe et de son étrangeté dans une situation de vulnérabilité sociale et de dépendance par rapport à son conjoint. Le droit de travailler est fortement limité avant le mariage, et les domaines d’activités où celles-ci trouvent à s’employer sont donc souvent informels (essentiellement la domesticité) et/ou précaires. Etablie dans un pays étranger (celui de son conjoint) dont la langue, les usages ne lui sont pas forcément familiers, généralement exclue des réseaux qui lui permettraient d’accéder à d’autres emplois que ceux mentionnés plus haut, des relations conjugales aux rôles sexués asymétriques se mettent souvent en place. Ceux-ci consacrent dans les premiers temps de la cohabitation avant le mariage (PACS ou Concubinage), nécessaire à une stabilisation de l’étrangère en France) une forte domination conjugale masculine. L’analyse du devenir des couples montre une évolution de ce niveau de domination, le mariage faisant accéder l’étrangère à des droits élargis au travail permet dans certains cas une renégociation des rapports conjugaux.

Une série d’entretiens semi-directifs a été conduit auprès de conjoints féminins de couples binationaux dont l’épouse était originaire d’Europe centrale ou d’Etats issus de l’ex-URSS (Polonaises, Baltes, Russes) et l’époux français. L’objectif était de faire émerger la façon dont ces femmes réagissaient à la construction sociale d’une féminité « est-européenne » qui leur était assignée par la société d’accueil.
3.1 « Fille de l’Est » désignation infamante
La réaction des personnes interviewées face à la désignation « Filles de l’Est » fut en général énergique et marquée d’un rejet agacé et absolu de cette catégorisation. Ce rejet s’est fait d’autant plus violent que beaucoup d’interviewées ont du faire face lors de leur cheminement en France à ce type de catégorisation.
« Oui lorsque tu dis que tu viens de Lettonie, les gens disent ah oui tu es une fille de l'est.. pourtant je fais rien de mal, j'étudie, je travaille, j'ai même rempli les feuilles d'impôt. » (Kristina, Lettone, 24 ans)
Dans la plupart des entretiens, la désignation « Fille de l’Est » lorsqu’elle leur a été appliquée, visait à mettre en doute la sincérité de leurs choix amoureux de leurs engagements conjugaux (cohabitation, mariage). Celle-ci était liée à l’image d’une féminité vénale, véhiculée par les productions journalistiques (écrites ou télévisées) sur les mariages médiatisés par les agences précédemment évoquées ou la prostitution.

De plus, l’expression « Fille de l’Est » comme nous avons pu le découvrir lors de nos entretiens n’est pas seulement usitées en France ou en Europe de l’Ouest, elle est également employée dans des Etats de l’ancienne Europe socialiste pour désigner des ressortissantes d’autres pays de la même zone.

En Pologne par exemple, l’expression « fille de l’Est » (« drzewczyny ze wschodu »), liée à la prostitution, est connotée de façon très négative et désigne des femmes perçues comme de « l’Est ». Seules les ressortissantes des Etats de l’ex-URSS semblent être incluses cette catégorie. Une recherche lancée avec google en janvier 2005, fait apparaître que l’essentiel des sites Internet référencés selon cette expression (« drzewczyny ze wschodu ») sont de nature érotique ou pornographique.

Les femmes migrantes souvent désignées comme « de l’Est » ne se représentent pas elles même comme faisant partie d’un groupe cohérent. Une interview avec une Lettone nous a permis de constater l’amalgame que celle-ci faisait entre femmes polonaises et femme russes (c'est-à-dire femme appartenant à un groupe construit selon la variable « origine slave »).
« La majorité de mes amies sont lituaniennes et lettones, mais pas russe ou polonaise. Ca correspond pas tout a fait, c’est un caractère différent. Toujours on s’est dit entre nous les filles que l’on comprend pas les filles de là bas. Pas le même caractère et pas la même mentalité. La femme russe ou polonaise elle va se faire belle, mais les enfants ne mangent pas, les homme sont machos et paresseux, tu vois. » (Renata, Lettone, 27 ans)
La nature artificiellement homogène de la catégorie « fille de l’Est » est apparue lors de ces interviews. Cette expression désigne plus une certaine position des femmes dans des rapports économico-sexuels racisés extrêmement inégalitaires qu’un groupe de femmes défini par des origines géographiques et nationales particulières.
3.2 Représentations des épouses étrangères quant à la « nature » de leur féminité
La façon dont les femmes interviewées se représentaient (ou non) la spécificité de leur identité de genre a été appréhendée à travers la façon dont elle se distinguait de celle des femmes catégorisées par ces étrangères comme « françaises ». Cette catégorisation produite par nos interviewées permet de construire des « paires distinctives », cette démarche s’appuie sur l’idée que toute identité est relative et se construit dans le rapport à l’altérité, dans le rapport social. Comme dans le discours des agences matrimoniales internationales les femmes étrangères de notre population d’enquête définissent leur féminité sur l’envers d’une supposée « féminité française ». Les questions posées aux interviewées nous ont permis de cerner la façon dont elles évaluent comparativement la féminité française en général et dans le couple en particulier. Une femme étrangère lors d’un échange informel a magnifiquement synthétisé, la façon dont s’articule socialisation des migrantes en France et étrangeté :
« Une femme et un homme entre nous d’instinct il n’y pas d’intimité on se crée dans la différence, il me laisse toute la place de l’originalité féminine, avec les femmes ce n’est pas pareil, une personne dont j’attends la similarité et qui me répond par la différence. » (Ewelina, Polonaise, 28 ans)
Cette affirmation montre de quelle façon l’étrangeté ne peut être comprise qu’en référence à des rapports sociaux de sexe. La différence, l’étrangeté, pour ces femmes s’est construite de façon sexuée, elle s’est essentiellement élaborée dans les rapports amoureux et conjugaux. Celle-ci, dans un schéma hétérosexuel, se trouve dans une impasse face à des personnes du même sexe. Cette différence, cet « être étranger » n’est plus érotisé par l’autre, le regard de la femme française ne peut donc être vécu que comme une agression, un dénie du fondement de son identité en France.

A la question : « Comment expliquez vous le fait que l’essentiel des mariages impliquant des étrangers de l’ancienne Europe socialiste et des conjoints français soit le fait de femmes étrangères et d’hommes français ? », les interviewées avancent deux types de réponses. Certaines femmes cherchent dans les facteurs objectifs de l’immigration (canaux migratoires plus ouverts pour les femmes) l’explication de ce phénomène, d’autres expliquent ce phénomène par l’attrait particulier de la féminité qu’incarnent les femmes de leur nationalité. Ce dernier type d’explication fut nettement majoritaire lors de nos entretiens. Les réponses de ce type se répartissent encore selon deux modalités différentes.
1/ La première fait résider la préférence des hommes français pour les femmes de leur nationalité dans des qualités marquant leur acceptation de modes de rapports conjugaux inégalitaires. La « nature féminine » qui les rend plus désirables se construit en référence au rapport conjugal, en négatif de la féminité française.
« Les filles françaises, elles attachent plus d’importance au confort, à l’argent, les lituaniennes sont plus simples. Si Laurent était avec une française, les exigences seraient supérieures, ce sont les mecs qui font la bouffe, la fille, elle, travaille que pour ses fringues. »
Les « Françaises » sont ici dépeintes, comme dans les supports des agences matrimoniales internationales, comme matérialiste, infidèles, égoïstes, n’ayant pas « l’esprit de famille » et n’ayant refusant d’intégrer un rôle féminin traditionnel.

2/ La seconde modalité fait référence à d‘autres caractères, non directement liés à une définition traditionnelle des rapports sociaux de sexe conjugaux. Ce type d’explication fait reposer sur des qualités esthétiques supérieures et sur un « tempérament » plus agréable la préférence masculine française.
« C’est pas pour dire mais, (rire), les filles polonaises ont une beauté plus naturelle, sans tout ce maquillage. »
« On a un caractère plus vital… -c’est à dire « vital ? »…avec nous on s’ennuie pas quoi…on se prend pas la tête pour des conneries. »

Il est possible de lier ce système de représentation à certaines formes d’organisation conjugales. Il existe un lien entre une situation de surdomination masculine et la production de représentations racisées. Lorsque l’étrangère explique la surreprésentation féminine dans les unions binationales par des mécanismes migratoires objectifs ou par un caractère différent et un capital esthétique supérieur, l’organisation conjugale semble plus égalitaire que dans le cas des explications reposant sur des qualités relatives au respect des rôles sexués traditionnels.
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