Réputation de sainteté et fécondité spirituelle : le cas de Jacques et Raïssa Maritain








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Réputation de sainteté et fécondité spirituelle : le cas de Jacques et Raïssa Maritain.

Entre histoire et mémoire.
Cette étude voudrait chercher à relier deux éléments, à la fois distincts en soi et intimement liés dans la vie des époux Maritain, pour répondre à la question suivante : comment se sont construits les liens entre la « réputation de sainteté » et la « fécondité spirituelle » du couple Maritain ? Lorsque Jacques Maritain meurt à Toulouse le 28 avril 1973, on a le sentiment très vif, à lire les témoins, que « c’est un saint que l’on enterre » et qu’il s’agit d’une sainteté d’un « style nouveau », dont la « nouvelle chrétienté », appelée de ses vœux par le philosophe, a un urgent besoin. Celui qui écrivait à Jean Cocteau en 1926 que Dieu l’avait « retourné comme un gant » lors de sa conversion est devenu, sur le plan ecclésial, selon la formule de Paul VI de 1973, « un maître dans l’art de penser, de vivre et de prier »1, et sur le plan universitaire et historiographique, le modèle par excellence de l’intellectuel catholique au XXe siècle2.

La réputation de sainteté, qui sur le plan canonique reçoit une définition très stricte3, s’inscrit pour l’historien à l’intersection entre l’histoire singulière d’un homme et la compréhension communautaire des exigences chrétiennes requises en un moment donné. La fécondité intellectuelle et spirituelle des Maritain est en lien très étroit avec leur réputation de sainteté. Il y a là deux éléments en soutien mutuel, à la fois cause et conséquence. Si le sillage des Maritain est riche de conversions et de baptêmes, c’est précisément en raison de leur réputation de sainteté, qui opère comme un aimant et qui se trouve aussi vérifiée et augmentée par les conversions. On se convertit et/ou demande le baptême pour entrer dans l’Église, avec les Maritain, dans la généalogie des « grandes amitiés », parce que l’on a senti qu’il y avait là un « style nouveau » de l’être chrétien, qui, à la fois dans la Tradition et par delà les pesanteurs historiques, ouvrait un horizon. Alors que la presse bruisse parfois des rumeurs de l’ouverture du procès de canonisation des Maritain – comme le journal La Croix en son édition du 14 février 2011 et le démenti publié une semaine plus tard –, il importe de tenter de définir la position que l’historien, sans verser dans l’hagiographie, qui n’est pourtant ni une tentation inconsciente, ni une trahison de l’historiographie, pourrait occuper sur cette question de la causalité circulaire entre la « fécondité » des Maritain et la « réputation de sainteté » qui les entoure. Il ne s’agit ni de céder à la légende dorée, ni de dénoncer la légende noire, ni de participer à la perspective de l’ouverture d’un procès en béatification selon des règles qui ne sont pas celles des historiens : la voie est étroite, mais elle a été empruntée avec succès pour d’autres périodes historiques, par André Vauchez et ses disciples par exemple, en réfléchissant sur les modèles de sainteté médiévale, et cela laisse augurer que la question de la sainteté contemporaine puisse légitimement devenir un objet d’histoire.

Le propos est structuré autour de trois points principaux, qui en soi auraient chacun mérité une étude très approfondie. Ce ne sont là que des pistes de travail et des suggestions, qui entendent garder ce statut4. Le premier moment sera constitué de remarques méthodologiques et biographiques. Le deuxième temps cherchera à préciser la chronologie et quelques enjeux de la réputation de sainteté des Maritain. Le troisième point envisagera les conversions et les baptêmes, qui ont jalonné la vie des Maritain. Jacques Maritain lui-même écrivait en ce sens dans l’avertissement au Journal de Raïssa : « Je vois mieux aussi pourquoi la mêlée était si brutale et si rapide, les baptêmes pleuvaient, les coups aussi ». Les « coups » ont été étudiés par les historiens – crises multiples du catholicisme, crise de l’Action française, crise de la collaboration, crise néo-moderniste, effondrement de la France, trahisons, faiblesses et durcissements des amis, etc. Mais les conversions, les baptêmes, les « cadeaux du ciel », comme dit Raïssa dans les Grandes amitiés, n’ont pas manqué : les filleuls, au contraire de la grâce, relèvent du dénombrable.
Remarques méthodologiques et biographiques

Sur le plan de l’écriture historique, il faut reconnaître qu’il est en fait peu aisé de traiter, en historien, de cette « fama sanctitatis ». Il y a, pour simplifier, deux problématiques distinctes. Une première série de problèmes, qui ne sera pas considérée et qui ressort d’une compétence juridique, relève de la « réputation de sainteté » considérée en vue d’un procès de canonisation. Dans cette perspective, il faut se situer dans l’objectivation et l’administration de la preuve, avec les critères officiels de vie vertueuse et exemplaire, d’héroïcité, d’orthodoxie des écrits et de miracles posthumes, retenus par la congrégation romaine compétente : la réputation de sainteté n’est qu’un aspect de la procédure de canonisation. Une seconde série de problèmes relève de la « vox populi » : il s’agit de la « réputation de sainteté », sans finalité de consécration officielle sur les autels, et tenue par conséquent sur le registre de la « sainte rumeur ». Les lettres, témoignages ou articles rédigés et publiés par des témoins, dont la force probante peut être très faible sur le plan judiciaire, constituent un matériau, mobilisable et analysable par l’historien : il s’agit principalement de la « réception » du personnage et de l’œuvre de Maritain.

Pour être complet, il faudrait aussi considérer de front les éléments à la fois contraires et corollaires à cette réputation de sainteté. La « légende noire », celle du « Maritain intransigeant », l’antimoderne, qui partagerait des « accointances » avec l’Action française ou qui manquerait à la charité par une « véhémence » intellectuelle ou apostolique « trop brutale », s’oppose, sans la neutraliser, à la « légende rouge », celle du « Maritain libéral », du fils thomiste prodigue, infidèle à ses premiers maîtres, qui a « trahi » en 1926 en suivant la papauté, en 1938 en dénonçant les nationalistes espagnols, en 1944 en devenant l’ambassadeur de la République MRP, etc.. Quelques religieux intégristes n’hésitent pas à dénoncer la fin « indigne » de Maritain et à l’expédier, ni plus ni moins, en enfer5. Du point de vue de l’écriture hagiographique, ces éléments, qui voudraient s’inscrire en contre, entrent parfois en consonance avec ce qu’ils entendaient nier : quoi de plus banal que le « saint » ait aussi à souffrir non seulement de la « calomnie », mais de la calomnie répandue par un certain nombre de clercs ? La « ligne Jeanne d’Arc » passe toujours par un bûcher épiscopal. L’historien doit, sur tous ces plans, apporter les éclaircissements nécessaires : les efforts depuis quinze ans de l’historiographie des Maritain ont eu également cet effet6.
La seconde remarque, plus biographique, concerne le thème de la fécondité chez les Maritain, que les contemporains étaient les premiers à souligner. Ainsi François Mauriac dans Le Figaro du 11-12 juillet 1948 : « La fidélité [des Maritain à leur vocation] a fait de leur modeste maison [de Meudon] l’un des centres de vie spirituelle les plus féconds peut-être de France et même d’Europe. Chez eux, la connaissance tourne à l’amour : l’ordre de l’esprit rejoint l’ordre de la charité, voilà le secret de tout ; car qui dit fidélité, dit charité. » Seule la charité est féconde, et la question, paradoxale en apparence seulement pour un couple qui depuis 1912 a entendu « renoncer à la chair pour se donner plus exclusivement à Jésus »7 et qui a « renoncé à l’espoir de survivre en des fils ou des filles »8, revêt une grande importance : elle permet de resituer Jacques et Raïssa Maritain dans la perspective humaine et existentielle qui leur tenait le plus à cœur, celle des « grandes amitiés », des « aventures de la grâce », de la conversion, de l’engendrement dans la charité, de la filiation par l’adoption à travers l’accompagnement intellectuel et spirituel, et dans un certain nombre de cas par le baptême. Sage-femme, l’intellectuel catholique entend prendre la plume pour « accoucher » les intelligences et les cœurs, pour que le Royaume surgisse dans le domaine de la culture par une fermentation ou par un arrachement. Le thème, classique chez Maritain, est celui de « l’apostolat de la plume »9, que recouvre parfois une dimension plus agonale : il s’agit, pour Maritain, d’« attaquer le diable sur son propre terrain » et de « déloger de leur position » « les principautés, puissances et régisseurs de ce monde de ténèbres »10 par l’introduction des valeurs chrétiennes au sein du monde de la culture profane, des beaux-arts, des lettres et de la poésie.

Les témoignages d’un certain succès maritainien ne manquent pas. Parmi des dizaines d’autres, on peut ainsi retenir le témoignage d’Étienne Gilson, qui, dans une belle lettre de janvier 1953, tentait précisément de consoler Maritain en proie au doute : « Le merveilleux est que malgré tout votre parole ait trouvé tant d’échos en tant de cœurs et d’intelligences gratuitement gagnés à ces vérités permanentes ; depuis qu’elles sont redevenues elles-mêmes en vous, elles ont recommencé de germer et de fleurir. […] Je suis le témoin idéal pour vous assurer que votre œuvre est grande, vraie, salutaire, féconde »11. Ou encore cette lettre à Raïssa Maritain rédigée par l’un de leurs amis, après la publication du second volume des Grandes amitiés en novembre 1944 : « Encore plus que le volume précédent. Je me suis surpris à sangloter en lisant le récit de la mort de votre père. Toutes les parties en sont également belles. Tout va droit au cœur, tout est vrai, pur, fort, éclatant. Soyez bénie pour le bien que vous m’avez fait et que vous ferez à beaucoup d’âmes. Vous ne pouviez faire une action de grâces plus parfaite pour tant de belles aventures de la grâce »12. Le livre de philosophie, l’autobiographie, l’article ou le poème, qui sont autant de témoignages de la grâce reçue, prolongent, partagent et continuent cette même grâce auprès de la communauté des lecteurs.

Dans la note sur « Amour et amitié », publiée une première fois dans Nova et Vetera en 1963, puis à nouveau dans le Carnet de notes en 1965, où, entre les lignes, était évoqué le vœu d’oblation des Maritain, Jacques Maritain écrivait en ce sens : « Le compagnonnage spirituel entre époux pour s’aider mutuellement à aller vers Dieu, se trouvait affermie et réalisée d’une façon supérieure dans l’amour fou pour Dieu. Quant à l’autre fin essentielle, la procréation, elle n’était pas reniée mais transférée à un autre plan, c’est une progéniture spirituelle que ces époux attendaient de Dieu, et c’est à elle qu’ils se donnaient. Centuplum accipietis »13. Nul ne doit douter qu’en écrivant ces lignes Maritain ne rendait une action de grâces pour le « centuple » que Raïssa et lui-même avaient pu recevoir et dont l’historien peut pour partie, la plus infime sans doute, rendre compte.
« Fama sanctitatis »

Le plus immédiat, pour évoquer la réputation de sainteté de Maritain, est de commencer par la fin, le Samedi de Pâques 1973 à Toulouse, chez les Petits Frères de Jésus. Des témoignages existants, il se dégage l’évidence que ceux qui entourent « Frère Jacques » ont l’intime conviction d’enterrer un saint. Il existe à ce jour au moins quatre témoignages publiés des derniers jours de Maritain – trois sont d’origine dominicaine, le dernier a été publié par un Petit Frère de Jésus. Sœur Marie-Pascale, la religieuse dominicaine qui s’occupe du secrétariat de Maritain, et qui fut la dernière à s’entretenir avec lui, rédige en juin 1973, à destination du cardinal Journet, un bref récit du dernier jour de Jacques. Jean-Yves Leloup, dominicain défroqué, livre un hommage, un peu, si on l’en croit, celui que l’ombre rend à la lumière, dans son autobiographie, publiée en 1991 sous le titre L’Absurde et la Grâce, Fragments d’une itinérance. Le P. Jean-Miguel Garrigues, o.p., donne un témoignage plus étoffé et plus substantiel, dans son autobiographie, publiée en 2007 sous le titre Par des sentiers resserrés, Itinéraire d’un religieux en des temps incertains. Maurice Maurin, enfin, a publié en 2012 quelques pages sur le décès de Jacques Maritain dans son ouvrage Vivre la fraternité au cœur du monde (Paris, L’Harmattan, 2012). Les quatre témoignages sont convergents, suggèrent les ultima verba et indiquent avec assez de précision les circonstances ecclésiales et toulousaines de la mort du philosophe.

Frappant est l’écart entre le grand âge de celui qui s’en va et la jeunesse du couvent dominicain de Rangueil, marqué par le renouveau charismatique et par les fêtes pascales célébrées avec un brin de « sainte folie » cette année-là. Dans les moments ecclésiaux incertains comme le fut le seuil des années 1970, Maritain y voit une profonde consolation. Il reçoit le sacrement des malades le Jeudi Saint, peut assister à la messe de Pâques, et s’éteint le samedi suivant. Sœur Marie-Pascale précise : « J’ai vu Jacques longuement la veille de sa mort. Il m’avait demandé de venir pour me donner son courrier, mais ensuite il m’a retenue et nous avons parlé comme deux amis. Il était dans son fauteuil, plein de lumière et de douceur, de lucidité aussi. Je lui ai surtout fait partager la célébration de la Pâque telle que nous venions de la vivre avec nos frères dominicains : la liturgie, la présence de groupes de jeunes charismatiques, les rencontres, les réunions de prière, la visite de Mgr Guyot… Jacques était enthousiasmé et voyait là un signe, une espérance authentiques de l’action de Dieu dans son Église »14. Du témoignage du Frère Maurice Maurin, on pourrait retenir la charité que Jacques déployait à l’égard de ceux qui l’entouraient, et notamment de son scrupule à l’égard de la sœur dominicaine, qu’il se reprochait d’ « exploiter honteusement ».

Selon le témoignage du P. Garrigues, à Pâques 1973, une centaine d’hôtes de la mouvance charismatique étaient alors au couvent de Rangueil. Pour la première fois, sont mis en musique les chants liturgiques de la Semaine Sainte de f. André Gouzes, o.p. Il ajoute : « Dans le cabanon en face du Reposoir, Maritain agonisait d’une angine de poitrine et tous ceux qui le connaissaient priaient pour lui. De temps en temps, un Petit Frère nous glissait à l’oreille une nouvelle sur son état. Il ne mourut pas, sembla même se rétablir tout en disant qu’il allait mourir et, après une semaine pascale passée à mettre de l’ordre dans ses affaires et à faire ses adieux, il s’éteignit soudain sans agonie le samedi de Pâques. » (Garrigues, op. cit., p. 219).

Dès 1991, Jean-Yves Leloup avait témoigné de sa rencontre avec Maritain : « Il me fut aussi donné de rencontrer à cette époque un homme remarquable, dont j’avais déjà lu les livres mais que je croyais mort depuis longtemps : Jacques Maritain. […] Celui qui se laissait regarder par Jacques Maritain en revenait lavé comme par une fontaine et nettoyé comme par un gant de crin. Cela m’est arrivé plusieurs fois. Tant d’amour et si peu de complaisance ! Je me souviens d’une de ces paroles : Mon petit, aie le cœur chaud, mais garde l’esprit froid. […]. Paroles de métaphysicien, qui sait ‘distinguer pour mieux unir’, dites avec une exigeante tendresse que je n’oublierai pas. Je n’oublierai pas non plus ce temps d’oraison qu’il me fut donné de vivre auprès de lui. Teilhard de Chardin parle de la prière comme d’une énergie considérable. Cette énergie, je l’ai sentie presque palpable dans la chapelle des Petits Frères tandis que Jacques Maritain priait. Pour moi, c’était presque insoutenable : je veux bien croire en Dieu et demeurer dans la nuit de la foi ; j’ai beaucoup de mal à supporter les moments où je ne peux pas nier son évidence. Jacques Maritain rendait Dieu ‘évident’. On comprend alors que s’il fascinait certains il en faisait fuir d’autres » (Leloup, op. cit., p. 161-162).

Sous la plume du P. Garrigues, on retrouve des éléments analogues : « Je suis arrivé à Toulouse à Noël 1972 et Maritain est mort à Pâques 1973. Je ne l’ai donc vu que pendant quelques mois. Il avait 90 ans, mais il avait gardé une étonnante vitalité intellectuelle. Il ne donnait plus aux Petits Frères de Jésus que des ‘séminaires’ au cours desquels il parlait très librement de ses recherches dans tel ou tel domaine de la philosophie ou de la foi. Mais l’acuité de son esprit était restée intacte. […] Je pouvais le voir très souvent à la messe du couvent à laquelle il venait volontiers, car il aimait particulièrement la musique liturgique que composait le frère André Gouzes. J’aimais aussi apercevoir souvent frère Jacques, à la dérobée, aux heures d’exposition du saint sacrement, recueilli en adoration au fond de la chapelle des Petits Frères. Son visage maigre et très ridé, translucide comme une icône, auréolé d’une chevelure blanche et lumineuse comme la neige, était animé par des yeux d’un bleu myosotis d’une incroyable intensité. Sa jeunesse d’esprit le faisait s’intéresser au renouveau charismatique, qui germait alors à Rangueil sous ses yeux, et c’est pour nous interroger sur celui-ci qu’il nous reçut, Frère Albert-Marie [de Monléon] et moi, dans le cabanon où il logeait avec deux autres frères. Il nous dit à cette occasion qu’il aimerait être jeune pour prendre une guitare et aller chanter Jésus dans les cafés. Celui qui le rencontrait ne pouvait pas ne pas être frappé par son écoute attentive, ainsi que par sa sagesse et son intériorité. En même temps, tout en lui exprimait une vraie humilité. […] Chaque jour, il passait plusieurs heures en adoration ou en oraison silencieuse » (Garrigues, p. 215).

Il faudrait décrire en détail l’enterrement et les célébrations à Toulouse et à Kolbsheim. Nous ne retiendrons que deux éléments : les propos tenus et l’une des lectures choisies par le cardinal Journet pour la messe à Kolbsheim. Le cardinal, le vieil ami, lui-même dans sa quatre-vingt troisième année, lut en la circonstance le fragment extrait de De l’Église du ciel de 1964, où il est question des « saints inapparents » et des « élus non canonisables » : de manière évidente, le cardinal retournait cette page de Maritain vers Maritain lui-même, inclus dans ces bienheureux, qui « sont en même temps nos contemporains et qui forment une espèce de frange par laquelle l’Église du Ciel est à chaque génération en contact avec le temps qui passe et en continuité pour ainsi parler physique, ou si vous voulez psychologique avec l’Église militante »15. Maurice Maurin rapporte également les propos privés et publics du cardinal Journet : « Bien des personnes ont pu l’entendre dire : ‘Jacques, c’est la sainteté, c’est un saint !’ Peu après, il déclarait à la radio : ‘Jacques Maritain, quelles souffrances il a endurées ! quelle tendresse du cœur il avait ! quelle pitié pour les pécheurs ! Combien d’âmes a-t-il conduites à l’Église, à la vérité de l’Évangile, à l’amour de Jésus ! Ce fut une immense traînée de lumière ! »16 Sœur Marie-Pascale l’écrit également au cardinal Journet en juin 1973 : Maritain a vécu avec « deux saintes », ce à quoi le Cardinal Journet répond qu’il ne « peut penser à eux trois que pour les invoquer »17.
En amont des témoignages du printemps 1973, et au-delà du cercle des intimes, il faut parvenir à poser la question de la « réputation de sainteté » de Jacques Maritain dans une plus longue durée. Il ne s’agit pas d’anticiper un jugement de l’Église, mais de reconnaître cette « réputation » comme un fait à historiciser et à suivre à la fois dans la presse, les autobiographies publiées et les correspondances privées. Dès le mois d’août 1937, dans une lettre écrite alors qu’il était cloué au lit, Charles du Bos développe le thème et précise la nature de la sainteté maritainienne : « J’ai lu, encore en Suisse, votre admirable texte : De la guerre sainte (dont je suis si heureux que vous l’ayez donné à la Nouvelle Revue Française). Lorsque parut Religion et culture, je me dis que l’étude que je souhaiterais tant que la vie et mes forces me permissent un jour d’écrire sur vous s’intitulerait : Jacques Maritain et de la sainteté de l’intelligence. De plus en plus, dans la mesure même où les événements ne cessent de se compliquer et de développer leur atroce cacophonie, cette sainteté devient chez vous une sorte de martyre, car c’en est un pour l’intelligence que d’avoir quotidiennement à faire et à refaire le point, et la patience lumineuse, indémontable, au sein de laquelle non seulement l’humeur mais même l’indice personnel n’interviennent, avec laquelle, vis-à-vis de n’importe quel événement et non moins de n’importe quel auditoire, vous rétablissez la vérité en sa pureté, est une patience que l’on ne peut que regarder de très loin, sans nul espoir de parvenir à l’imiter, mais en vous en remerciant de toute son âme. » Le 11 décembre 1938 à Chicago, puis en mars 1939 à l’University of Notre Dame, Charles du Bos prononce la conférence promise intitulée « Jacques Maritain and the holiness of intelligence » 18. En 1954, le dominicain Jean de Menasce écrivait dans la revue new-yorkaise Commonweal : «  Bien que je n’appartienne pas à la Congrégation des rites, je tiens Maritain pour un saint. Mais sa sainteté n’est pas celle d’un moine, ni d’un prêtre, et je ne peux pas l’imaginer dans ces états de vie ». Le 18 novembre 1972, sous la plume de Carlo Bo, le journal italien Corriere della Sera publiait un article intitulé « Maritain, il Santo dell’Intelligenza ». Un ami de Maritain écrivait en 1973, dans un journal canadien, qu’un authentique autel américain contiendrait bientôt des reliques carbonées des martyrs jésuites canadiens, et un morceau de craie tenue par Maritain. Pour Maurice Zundel, sa rencontre avec Maritain est d’une extrême importance spirituelle, ce dont il témoigne à la mort du philosophe dans la revue Nova et Vetera en 1974 : « Je ne puis penser à Jacques Maritain sans éprouver le rayonnement d’une sereine et diaphane virginité. Philosophe éminent par devoir, mystique par vocation, sa personne tout entière parlait de Dieu qui était la Vie de sa vie. La rigueur adamantine de sa pensée est un aspect de son génie, mais elle ne peut révéler ce que sa présence était seule capable de communiquer. Jamais la grâce ne m’est apparue plus gracieuse qu’à travers son visage qu’elle imprégnait de sa beauté. Le surnaturel semblait chez lui si naturel qu’on ne pouvait voir son corps lui-même qu’en la lumière dont il était vêtu. [...] Nul n’était plus fraternel, plus apte à comprendre les difficultés qui jalonnent notre itinéraire vers Dieu. […] C’est pourquoi je l’invoque spontanément comme l’être le plus harmonieusement saint que j’aie jamais rencontré »19.
Dans les autobiographies de ceux qui ont connu Maritain, dans la correspondance échangée, on relève, là encore, des éléments convergents. Hélène Iswolsky témoigne dans Au temps de la lumière : « D’après ses livres je ne connaissais qu’un philosophe sévère et un polémiste ardent, il était pourtant la douceur même. Elle rayonnait dans les yeux gris et lumineux, sur le front délicat, dans le sourire pensif. […] C’était une sorte de radiation »20. Elisabeth de Miribel, dans La liberté souffre violence (Plon, 1981), est plus explicite : « Dans la maison de Maritain, tout s’apaise. On pénètre dans son salon comme dans un sanctuaire. Maritain m’impressionna profondément. De taille moyenne, assez frêle, il avait juste assez de corps pour retenir l’âme. Il semblait descendu du porche d’une cathédrale »21. Selon Anne Fremantle, une amie des Maritain à Princeton, Maritain est « saint de manière palpable »22. Sous la plume d’une amie éditrice à New York, on peut lire : « Maritain me semblait être l’humanité même ; son visage devint pour moi l’humanité incarnée. Il venait à moi avec une auréole de charité et de magnanimité »23. De la plume de Maurice Sachs : « Quand la porte s’ouvrit, je vis entrer un homme qui ressemblait à toutes les images du Christ »24. Le même file le thème en décalant la métaphore, ce n’est plus celle du saint, mais celle du « piment » : « Les Maritain jetèrent du poivre dans les yeux et dans les narines. Un salutaire éternuement secoua tout un clan catholique. On se reprit à vivre, car on a toujours vécu intensément auprès des Maritain ; ils sont le piment de l’Église française moderne. » Thomas Merton, le cistercien américain, fut frappé lors de sa première rencontre avec Maritain, décrite dans La Nuit privée d’étoiles, par une « impression de bonté, de simplicité et de sainteté extraordinaires »25. Dans son bloc-notes du Figaro littéraire, en novembre 1963, Mauriac semble accorder des pouvoirs thaumaturgiques aux Maritain : « Les blessés et les morts, on en voyait tomber auteur d’eux, et ils les ramassaient, et ils en ont guéri beaucoup, et ressuscité quelques-uns. […] Lui et Raïssa furent des contemplatifs, mais en pleine bataille. Ils possédaient Dieu, ils en débordaient, mais c’était aux drogués de la littérature qu’ils donnaient leur vie. La poésie de ces années-là gardait tous ces prestiges pour ces âmes saintes. […] Je crois maintenant que Maurice Sachs est sauvé, que certains échecs de Meudon ne l’auront été qu’en apparence, et que Raïssa et Jacques se rejoindront devant le Père avec tout leur troupeau. Et il n’en manquera pas un seul. »

Les témoignages dans les écrits intimes ne manquent pas davantage. Ernest Psichari, le 7 octobre 1913, écrivait à Maritain en ce sens : « Le bon Dieu t’aime beaucoup, bien-aimé frère, et Il ne te ménage pas les épreuves, comme Il a coutume de le faire pour ceux qu’Il a vraiment choisis. Pour moi, je ne vois rien d’autre, dans les tribulations qui te sont envoyées qu’une preuve nouvelle de l’élection dont vous êtes tous deux si manifestement marqués. » Le même écrivait dans la lettre du 25 février 1913 : « Pour toi, mon grand frère, tu es tellement l’enfant de Dieu que je considère tous les maux qui t’arrivent comme les étapes nécessaires vers la sainteté »26. Julien Green, lors de l’une de ses dernières rencontres avec Maritain, note dans son carnet en date du 5 octobre 1970 : « Son visage garde cette expression angélique que je lui connais depuis 1925 et qui me le rend si cher »27. Certains témoignages sont touchants, comme celui-là d’un prêtre de Toronto : « Votre secret, je crois le savoir : vous êtes un homme qui aimez le Bon Dieu »28. D’une étudiante de Chicago, un peu naïve : « Faisant une étude sur la pensée contemporaine française, je voudrais inclure celle de Jacques Maritain. Pourriez-vous m’aider en me disant quelle place il occupe dans l’Université? Est-il un philosophe, un homme de science, ou un saint ? J’ai assisté à ses conférences à l’Université durant son passage à Chicago; et j’admire sa foi absolue. Est-ce habituel aujourd’hui ? »29 D’une filleule de New York : « J’ai essayé d’être comme Jacques, c’est-à-dire comme Jésus. J’ai réussi à n’être qu’Emily »30. De la même, après la lecture du Journal de Raïssa : « Le résultat sera la canonisation de Raïssa. Il ne peut pas en être autrement. C’est une des plus grandes saintes et mystiques de tous les temps. Depuis sa jeunesse, Dieu l’a préparée pour Lui. »31 Un ami organise une quête pour la santé de Maritain, dont l’auréole semble aussi large que celle de sainte Thérèse aux yeux des élèves d’un petit séminaire du Sud des États-Unis32. Une autre, dont le mariage est menacé, ne demande rien de moins qu’un miracle ; du fond de sa détresse, elle écrit : « Alors j’ai pensé à vous qui êtes si bon et qui en même temps comme un saint intelligent, connaissez les problèmes du monde et les soucis des hommes qui ne sont pas si bons »33 ; elle poursuit un mois plus tard : « Je crains qu’un miracle ne soit exigé. Ne pourriez-vous en faire un, cher Jacques ? »34 La réponse de Maritain fut la suivante, à la fois humble et charitable : « Si je pouvais réussir un miracle, jamais je n’aurais été plus désireux de montrer des pouvoirs thaumaturgiques. Mais je suis un pauvre homme sans force, avec seulement une profonde affection pour vous deux »35. Encore un autre écrit pour remercier et demander une relique : “I am human and have a body, I want something personal of yours, for instance your signature. I am sure it sounds childish but let’s think of it as a type of relic, a relic of a saint of the intellect. […] The major purpose of this letter is to thank you for giving order to my life” 36. Une lettre de Green à Maritain dit avec toute la force verbale du poète : « Je vous connais assez pour savoir que vous ne tenez pas du tout à l’admiration. Laissez-moi vous dire, tout au moins, que j’admire Dieu en vous. Vous nous ouvrez enfin les grandes avenues de votre âme et je n’y vois que de la lumière »37. Le jour de la mort de Maritain, Green évoque pour son carnet Maritain sous les traits d’un « merveilleux clochard, prince dans le royaume de Dieu, avec son sourire d’ange et sa parole tendre et précise. »

Ni Raïssa, ni Véra ne sont oubliées dans le processus de canonisation des Maritain. D’un ami, malade d’un cancer, qui ressent une pause dans ses douleurs, on peut lire au printemps 1960 : « Je me suis tourné vers Véra. Je lui ai dit : “Est-ce vous qui avez fait ça, chère Véra?” Et il me sembla qu’elle répondait : “Non, mon cher Yves, c’est le Seigneur”, une réponse qui lui ressemble beaucoup, n’est-ce pas? Mais dites-moi : est-ce le premier miracle de Véra, ou en a-t-elle déjà fait quelques autres? À vrai dire, ce n’est pas un miracle au sens propre, mais c’en est 1’équivalent sous bien des rapports »38. Jacques Maritain et Charles Journet sont intimement assurés que désormais Véra est « passée du côté de ceux qu’on invoque »39. Ainsi également Jean Cocteau à la lecture du Journal de Raïssa : « C’est une sainte secrète, une reine de cette invisibilité de la véritable poésie »40.

Un ami américain, Marshall Suther, autre élève de Maritain, livre encore un autre témoignage : il n’est pas catholique ; mais il écrit : « Vous et Raïssa m’avez donné vingt ans de – de quoi ? Vingt ans d’espoir de la possibilité de ne pas être complètement perdu. Pendant tout ce temps, j’ai même eu l’impression d’être l’instrument de quelque chose de bien, et j’ai eu confiance parce que sans exception dans ces cas j’ai eu l’impression d’agir dans un sens que vous m’avez appris. Je crois le dire sans aucune exagération sentimentale – vous m’avez fait exister. Je crois que vous comprendrez, et je ne veux pas vous écrire un livre. […] C’est à vous et à Raïssa que dans un sens très réel, je dois cette espérance »41. Au fil de la correspondance avec Maritain, on le sent cheminer peu à peu vers la foi : « Je commence presque à croire que j’ai un peu de foi », écrit-il en 196542 ; « Il n’y a pas de grandes nouvelles. Non, ce n’est pas vrai ; il y a le fait que les personnes pour lesquelles j’ai demandé des prières à vous et à Raïssa, aux moments de crise, vont admirablement bien en ce moment. […] Raïssa et moi avons pas mal de conversation »43.
Les témoignages publiés ou intimes ne présentent pas tous la même acuité d’analyse : certains ne sont qu’évocation de la « lumière » et du « visage angélique » de Maritain ; d’autres sont plus élaborés ; mis bout à bout, ils se complètent. La sainteté est ici originale : elle est celle d’un couple marié, passé par le feu des désespoirs du monde moderne, uni dans un amour fou pour Dieu, attaché de manière indéracinable à la vie d’oraison, à la vie sacramentelle, à la vie sapientielle et à la vie de la grâce, tout en étant plongé au cœur du monde – par la situation intellectuelle et professionnelle, par la diffusion des écrits, par le sens de l’hospitalité réelle et intellectuelle, par un sens de l’amitié et de « l’exister avec ».
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