Mission scientifique dans la Haute Asie








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Fernand GRENARD

LE

TIBET

ET SES HABITANTS

Mission scientifique dans la Haute Asie




à partir de :

Jules-Léon Dutreuil de Rhins (1846-1894)

MISSION SCIENTIFIQUE DANS LA HAUTE ASIE

1890-1895
Deuxième partie : LE TURKESTAN ET LE TIBET

Étude ethnographique et sociologique

par Fernand GRENARD (1866- ?)
II. LE TIBET ET SES HABITANTS

Paris, Ernest Leroux, éditeur, 1898, pages 316-450 de 476.
« Publié sous les auspices du Ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts, Comité des Travaux historiques et scientifiques, section de Géographie historique et descriptive. M. le Dr E.-T. Hamy, de l’Institut, secrétaire de la section de Géographie historique et descriptive du Comité des Travaux historiques et scientifiques a suivi cette publication en qualité de Commissaire responsable. »

Édition en format texte

par Pierre Palpant

www.chineancienne.fr

août 2011

TABLE DES MATIÈRES

Chapitre Ier. — Description générale du pays.

Chapitre II. — Les habitants, type physique et moral.

Chapitre III. — Aperçu historique.

Chapitre IV. — Vie matérielle.

Chapitre V. — La famille.

Chapitre VI. — Organisation sociale.

Chapitre VII. — État économique. Élevage, agriculture, industrie.

Chapitre VIII. — État économique, suite. Le commerce et les routes.

Chapitre IX. — La religion. Survivances des anciens cultes. Les Pon-bo.

Chapitre X. — Organisation du clergé.

Chapitre XI. —  Administration et politique.

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Je n'essayerai point de tracer du Tibet et de la population qui l'habite un tableau aussi détaillé que celui que j'ai présenté du Turkestan chinois. Outre que nous sommes restés moins longtemps dans le premier pays que dans le second, il est beaucoup plus difficile d'y obtenir des renseignements sûrs à cause de la défiance obstinée et du mauvais vouloir persistant des habitants. Toutefois, nous nous sommes trouvés dans des circonstances relativement favorables pour faire une étude intéressante. Aucun voyageur récent, le père Desgodins mis à part, n'a séjourné aussi longtemps ni voyagé aussi longuement que nous dans le Tibet proprement dit. Sans tenir compte de nos explorations en des régions désertes, nous avons passé dix mois et demi au milieu de populations tibétaines. Nous n'avons point, soigneux de notre sécurité, évité systématiquement les pays habités, et partant dangereux, ni essayé de les traverser le plus rapidement possible. Nous sommes parvenus à rester quatre mois sur un territoire dont l'accès est interdit aux Européens, parmi le peuple soumis au gouvernement de Lha-sa ; nous avons eu la bonne fortune d'entretenir longuement et familièrement quelques-uns des représentants les plus autorisés de la société tibétaine et de faire fléchir quelques-uns de leurs préjugés. Nous avons vu à la fois les Tibétains nomades et les sédentaires, ceux qui sont sujets de l'Angleterre et ceux qui le sont du Talé lama ou de la Chine ; nous avons visité successivement les quatre p.318 provinces dont le pays est formé : Nga-ris, Tsang, Bou et K'am, entre le 75e degré de longitude et le 99e. Mais nous n'avons pu descendre au-dessous du trentième parallèle ni, par suite, atteindre la région des principales villes, la plus intéressante, en somme, et cela sera la cause de beaucoup de lacunes et d'incertitudes dans cet exposé, qui aura pour les voyageurs futurs le mérite de leur laisser encore beaucoup à faire.

CHAPITRE PREMIER

Description générale du pays

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Le Tibet occupe la masse de montagnes la plus énorme et la plus élevée qui soit dans le monde. Délimité en gros par le pic de Dapsang à l'ouest, les villes de Skar-do et de Simla, la chaîne de l'Himalaya, Li-kiang, Ta-tsien-lou, Soung-p'an, les monastères de Lha-brang et de Shou-boum, le Kouk nor, le Kya-ring ts'o, les monts Bayen Kara, Arka tâgh et Oustoun tâgh, il affecte la forme d'un immense sabot ou, pour parler géométriquement, d'un trapèze dont les côtés seraient elliptiques. Il mesure 2.600 kilomètres dans sa plus grande longueur entre Skar-do et Song-p'an, 450 dans sa plus petite largeur du col de Karakoram au bord du Satledj et 1.250 dans sa plus grande largeur entre le Kouk nor et le coude méridional du Ta kiang ou fleuve Bleu. La superficie totale dépasse 2 millions de kilomètres carrés, couverts par une série de chaînes de montagnes neigeuses qui, ramassées sur le méridien du Karakoram en un faisceau étroit, s'épanouissent vers l'est en éventail en s'inclinant soit au nord, soit au sud, puis se resserrent de nouveau en s'inclinant, en sens inverse. Physiquement le Tibet se divise en deux parties, la région des lacs et celle des rivières, qui enveloppe la précédente de trois côtés en. demi-cercle. La région des lacs, qui s'étend entre le lac Pang-kong, les sources de l'Indus, le Dam La-rkang la, les sources du Salouen et du fleuve Bleu et enfin celles des rivières du Turkestan, affecte la forme d'un fer de hache, ayant 300 kilomètres p.319 de largeur à l'emmanchure du côté du lac Pang-kong, 700 à l'autre extrémité, sur 1.100 de largeur et couvrant ainsi une surface égale à celle de la France. Cette partie du Tibet étant la plus éloignée de l'Océan, les précipitations atmosphériques y sont plus rares qu'ailleurs, le climat y est d'une grande sécheresse et les eaux n'y peuvent acquérir assez de puissance pour triompher des obstacles et se façonner un chemin vers la mer. Les chaînes de montagne sont largement étalées, arrondies, mal articulées, séparées par des vallées presque plates 1, semblables aux Pamirs, d'une altitude absolue considérable, médiocrement inférieure à celle des sommets. Aucune pente générale n'y est suffisamment déterminée pour permettre aux eaux de s'assembler en rivières ; les ruisseaux et les torrents s'en vont s'endormir dans des lacs innombrables, éparpillés de tous côtés comme des fragments de miroir brisé. L'écoulement des eaux est si peu favorisé que le terrain est entièrement imprégné d'eau, sauf sur les côtes, gelé et solide pendant 8 mois de l'année, boueux et mouvant au cœur de l'été. C'est justement le régime de la toundra sibérienne. Aucune autre contrée au monde n'a une altitude moyenne égale sur une pareille surface. Cette altitude moyenne est supérieure à 5.000 mètres, les vallées ayant de 4.400 à 5.300 mètres, les pics de 6.000 à 7.500, les cols de 5.000 à 5.800. La partie septentrionale de cette région est la plus élevée, les vallées n'y ont jamais moins de 4.800 mètres ; aussi la température est-elle fort rigoureuse, montant avec peine à 15 ou 16 degrés en été à une heure de l'après-midi pour descendre à zéro ou au-dessous la nuit ; en hiver il sévit des froids de 40 degrés et plus. La végétation est à peu près nulle et le peu d'herbe qui pousse n'est jamais verte. Les pâtres tibétains n'y viennent point planter leur tente. A l'ouest de 80° de longitude, ils s'avancent jusqu'un peu au nord du 34e parallèle (Mang-rtsé), mais à l'est ils ne s'aventurent que peu au delà du 33e dans la saison chaude et restent au-dessous du 32e en hiver. La partie de la région lacustre, qui p.320 s'étend en segment d'ellipse entre le Pang-kong et le Nam ts'o, le long de l'itinéraire de Nain Singh, plus méridionale et un peu moins élevée (4.600 mètres en moyenne), est plus habitable et contient même quelques pauvres bourgades de pierre telles que Rou-t'og, Om-bo et Sen-dja dzong. Elle est encore presque complètement impropre à la culture, la végétation arborescente y fait défaut et l'on n'y trouve que des pâturages à l'herbe courte et dure au milieu de grands espaces absolument stériles. Les eaux plus abondantes ont comme une velléité de se réunir en rivières, sans cependant y réussir. C'est une zone de transition. Plus au sud, la chaîne méridionale du Nam ts'o passée, la transformation est accomplie. Là, de même qu'à l'ouest et à l'est, la masse montagneuse pour ainsi dire amorphe qui domine, pareille à un donjon, le centre du continent asiatique, s'articule, se diversifie, se façonne. Le climat moins sec fournit plus d'humidité et favorise le travail d'érosion des eaux, qui se sont creusé de profondes vallées et ont trouvé un écoulement vers la mer. Ainsi de grands fleuves sont
nés : le Tsang-po-Brahmapoutra, le Salouen, le Ta kiang, le Mékong, le Hoang hô. Près des sources l'aspect du pays ne change que peu ; ce sont toujours les mêmes larges vallées, très hautes et peu hospitalières à la vie. Vers les sources du fleuve Bleu le pays est inhabité et les Tibétains ne mènent pas leurs troupeaux au delà d'une ligne brisée tirée de l'extrémité nord-occidentale du Kouk nor et passant par le Stong-ri ts'o, le Ngo-ring ts'o, la source du Mékong et le col Tang la. Entre les Tibétains et les Mongols s'étend une marche déserte qui se rétrécit à mesure qu'on s'avance vers l'est, c'est-à-dire à mesure que le terrain s'abaisse, en sorte que sur les bords septentrionaux du Kouk nor les deux populations se touchent et se mêlent. Dans le Tibet oriental les cultures commencent à se montrer, très rares et pauvres, à partir d'une ligne menée de Dam (4.400 mètres) à La-boug gon-pa (3.800 mètres) ; puis, un peu plus au sud encore, les pentes des montagnes se revêtent de bois chétifs et clairsemés, genévriers, tamaris, saules, pins et sapins, cèdres, ormes. Plus on avance vers l'est, plus les chaînes de montagnes se rapprochent, rétrécissant les vallées, dont p.321 le fond se déprime de plus en plus sans que les sommets s'abaissent d'une manière notable, de façon que le pays se hérisse de côtes fort hautes, abruptes, rocheuses, difficilement franchissables, qui ne laissent entre elles que des espaces très restreints pour la culture et la pâture. Cependant, à mesure que l'on descend, on voit les cultures s'améliorer, les forêts s'épaissir, les villages devenir plus nombreux et enfin, au sortir de la prison tibétaine, à la lisière des pays chinois, les vallées ne dépassent plus guère 2.500 mètres, sont fertiles, produisent du blé, des légumes, des fruits, même des raisins, des grenades, du riz dans les plus méridionales, comme celle de Ba-t'ang ; des villes importantes s'y élèvent, Ba-t'ang, Dar-tsé-do, Song-p'an, Tong-kor, où les deux éléments ethniques, le chinois et le tibétain se heurtent et se mêlent. A l'ouest, du côté du La-dag, on constate le même resserrement des plis montagneux, les mêmes vallées étroites, profondes, séparées par d'énormes murailles rocheuses ; seulement l'altitude reste plus considérable, la végétation est plus maigre, les arbres manquent. La zone méridionale du Tibet, constituée par le bassin du Tsang-po-Brahmapoutra est la plus favorisée de la nature. Les vallées sont en général un peu plus larges, et leur proximité plus grande de l'équateur permet de récolter du riz, des abricots et des jujubes jusque par 3.500 mètres d'altitude. C'est là que sont bâties les villes les plus considérables du pays : Ji-k'a-tsé, Lha-sa, Gyang-tsé.

Terre dure et avare, qui ne donne qu'à regret un peu de pain aux hommes qui l'habitent. Auprès d'elle les plus sauvages cantons de la Suisse ressemblent à des parcs de plaisance. En quelque lieu que l'on soit, on est entouré de hauteurs que la neige ne quitte jamais, on est flagellé par des vents véhéments et aigus, exposé à des froids polaires. L'aspect de la nature est austère, monotone, accablant par l'énormité des proportions, rarement égayé par un soupçon de grâce fugitive. Le séjour en serait presque insupportable si le ciel et l'eau n'étaient clairs. Une telle contrée pouvait moins encore que le Turkestan être le berceau d'une civilisation brillante ; elle n'était destinée qu'à servir de refuge à quelque race disgraciée, et en effet le peuple tibétain n'a p.322 jamais atteint qu'à une culture médiocre, pâle reflet des civilisations chinoise et hindoue. Les écrivains tibétains ont eu eux-mêmes la rare modestie de reconnaître l'infériorité de leur pays en le surnommant k'ob youl, le pays barbare.

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II

Les habitants. Type physique et moral

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L'immense territoire que nous venons de décrire est fort peu peuplé. Il ne paraît pas qu'il y ait en tout plus de 3 millions de Tibétains, sujets de l'empereur de Chine ou de l'impératrice des Indes 1 ; mais tous, malgré la distance qui les sépare, offrent une remarquable unité de mœurs et de langue. Ils se donnent tous le nom générique de Bodpa. Les habitants du royaume de Lha-sa, et ceux du La-dag se considèrent comme la partie la plus pure de la race Bod et distinguent leurs congénères du nord et du nord-est par des noms particuliers. Les nomades qui fréquentent les pâturages des hauts plateaux entre le lac Pang-kong et le Nam ts'o sont appelés Tchang-pa (Byang-pa) c'est-à-dire les septentrionaux. Les Tibétains nomades ou sédentaires qui habitent au delà du Nam ts'o et au nord de Tcha-mdo, à partir du district de Nag-tchou dzong 2 jusqu'au Kouk nor et à Ta-tsien-lou sont désignés par le mot de Hor-pa, qui a probablement le sens général de barbare. Les Mongols sont souvent ainsi appelés dans les livres tandis que dans l'usage moderne on leur donne plus souvent le nom plus précis de Sog-po. Dans le Tibet occidental, où les Mongols sont fort peu p.323 connus, le mot Hor-pa est appliqué uniquement aux Turcs musulmans de Kachgarie. Les pâtres des steppes de l'occident comme de l'orient sont appelés Dog-pa (hbrog-pa) par opposition aux agriculteurs sédentaires. Aucun de ces noms n'a de signification ethnique et tous les Bod-pa du Kouk nor au Baltistân se tiennent pour frères.

Ils ont tous un certain air de famille, mais c'est une famille hétéroclite dont les membres se reconnaissent seulement parce qu'ils ne ressemblent pas aux membres des familles voisines et non point parce qu'ils se ressemblent entre eux. Lorsqu'on voit un Tibétain, on juge aussitôt, abstraction faite de ses manières et de son costume, que ce n'est ni un Chinois, ni un Mongol, ni un Turc, ni un Indo-Européen, mais l'on aurait tort d'en conclure que tous les Tibétains sont faits sur le même modèle ; car si le voisin se présente, on s'apercevra qu'il diffère presque autant de son compatriote que de n'importe quel Chinois, Mongol ou Hindou. Si l'on prend un groupe de cinquante Tibétains, on a chance de discerner parmi eux cinq ou six types divers, qui ne se ramènent guère l'un à l'autre. Seulement les mêmes types se retrouvent à peu près partout, parce qu'entre tous les groupes ethniques, qui ont contribué à former le peuple tibétain, il y a eu depuis des milliers d'années des relations intimes, fréquentes, ininterrompues, qui ont complètement brouillé les frontières ethniques en même temps qu'elles ont unifié la langue 1. Il est ainsi impossible de dégager un type général du milieu de cette confusion ; quant à décrire avec précision et à classifier les cinq ou six types irréductibles auxquels tous les types individuels peuvent se ramener, c'est une entreprise qui ne pourrait être tentée que par un spécialiste ayant étudié très minutieusement la question sur place. Voici cependant quelques-uns des caractères qui se présentent le plus fréquemment. Front haut et étroit, quelquefois fuyant, oreilles grandes et écartées ; nez parfois large et aplati, le plus p.324 souvent proéminent, non rarement aquilin, mais avec les narines presque toujours larges ; yeux moins à fleur de tête et moins bridés que chez les Mongols, et même chez certains individus le bridement est difficilement perceptible ; pommettes grosses et saillantes ; face osseuse et allongée, quelquefois carrée, presque jamais ronde comme chez les Mongols ; bouche largement fendue ; dents fortes, très souvent irrégulières et cariées ; lèvres épaisses chez quelques-uns, minces chez la plupart ; mains et pieds grands et grossiers ; cheveux épais et durs, ayant une tendance plus ou moins grande à s'onduler ; barbe rare, sauf quelques exceptions : j'ai vu des Tibétains orientaux barbus comme des patriarches, d'ailleurs on a coutume de s'épiler le visage avec des pinces. Stature au-dessus de la moyenne, plus haute dans le Tibet nord-oriental (1 m,65) que dans l'occidental (1 m,60). Os gros, muscles peu développés, secs et fermes, embonpoint extrêmement rare, même chez les femmes. Je n'ai rencontré de gens gras que parmi les moines et encore je n'en ai observé aucun qui fût obèse. Crâne visiblement brachycéphale, moins que chez les Mongols. Couleur des yeux, brun clair ou noisette, des cheveux, toujours noire, de la peau, indéterminable à cause de la crasse qui recouvre tout le monde : j'ai eu cependant la bonne fortune de voir quelques Tibétains qui venaient de se laver ; ils m'ont paru bronzés comme des Italiens, avec un fond légèrement rougeâtre. Le recueil des légendes de Padma Sambhava appelle le Tibet le pays des visages rouges, dong-mar Bod youl. Il n'y a pas lieu d'établir aucune distinction caractéristique entre les Tibétains de Lha-sa et de Ta-chi-lhoun-po, dont j'ai vu un assez grand nombre, et les nomades du nord et du nord-est, hors que ceux-ci ont naturellement plus de rudesse dans l'allure. Au contraire, les Pa-nag des bords du Kouk nor doivent être mis à part ; ils se rapprochent beaucoup plus des Mongols que les autres Tibétains et notamment ils ont les yeux plus bridés, le nez moins proéminent, la taille plus ramassée.

Les Tibétains ont beaucoup plus de souplesse, d'agilité et de grâce dans la démarche que les habitants du Turkestan chinois ; ils marchent très vite, sauf les grands seigneurs, à pas relativement petits et menus, p.325 en se tortillant des hanches. J'ai signalé ailleurs à quel point ils s'étaient accommodés à l'altitude excessive de leur pays, qui n'a pour eux aucun inconvénient. Grâce à cette accommodation ils peuvent supporter sans trop de peine de longues marches et se livrer à des courses rapides dont peu d'Européens seraient capables en de semblables montagnes. Cependant je n'ai pas éprouvé que les Tibétains fussent plus résistants que nous à la fatigue et plus endurants de la souffrance que nous ne le sommes, c'est plutôt le contraire qui est vrai, car s'ils ont le corps moins délicat, ils n'ont pas un ressort moral aussi puissant.

C'est peut-être une entreprise assez illusoire que d'essayer de tracer un portrait moral du Tibétain. Les rares caractères qui sont communs à tous les habitants du Tibet et à eux seuls ne sont nullement constitutifs de l'âme tibétaine, mais simplement surajoutés, résultant des antécédents historiques et des conditions sociales et politiques. En général, on peut dire que le Tibétain est d'une douceur non exempte d'hypocrisie ; il est faible, timide, obséquieux et défiant comme tous les faibles. C'est là une conséquence du gouvernement clérical, qui lui est imposé, gouvernement tyrannique, sectaire, soupçonneux, tremblant de voir l'autorité lui échapper, attentif à maintenir chacun dans une dépendance servile et faisant de l'espionnage et de la délation mutuelle la base de l'édifice social. La peur plane sur le Tibet entier, le gouvernement craint ses sujets, et les sujets leur gouvernement, chacun redoute son voisin, son ennemi et son ami, le particulier s'effraye du pouvoir arbitraire du fonctionnaire et du lama, ceux-ci tremblent devant leurs supérieurs, lesquels à leur tour sont sans cesse inquiets des sourdes intrigues qu'ils découvrent ou supposent chez leurs inférieurs. La peur conduit ordinairement à la cruauté et cela explique la fréquence des meurtres et surtout des empoisonnements, ainsi que la barbarie des supplices que les Tibétains font subir à leurs condamnés ; ce n'est point que leur cœur soit naturellement dur et fermé à la pitié. Il va de soi que les Tibétains montrent encore plus de défiance à l'égard des étrangers que de leurs compatriotes et c'est pour cela qu'il est si difficile de tirer d'eux le moindre renseignement. Mais p.326 c'est si bien une affaire de politique que les Tibétains Pon-bo, qui détestent les bouddhistes, s'ouvrent assez volontiers aux Européens, en qui ils voient des appuis possibles contre leurs ennemis orthodoxes. De même les Tibétains de l'est, divisés en tribus indépendantes et hostiles les unes aux autres, exposés aux pillages de leurs voisins, toujours sur le qui-vive, sont beaucoup plus batailleurs et querelleurs que leurs congénères de l'ouest et du sud et se livrent avec moins de contrainte aux violentes impulsions de l'instinct. Il n'est pas de voyageur qui n'ait noté l'insouciance du Tibétain. Il n'aime pas les longues pensées et il est d'avis qu'à chaque jour suffit sa peine, aussi lorsque l'occasion s'en présente, il s'amuse, chante, danse et fait ripaille sans s'inquiéter du lendemain. Mais de quoi veut-on qu'il se soucie ? L'organisation sociale est telle qu'il ne peut guère s'élever au-dessus de sa condition et qu'en quelque lieu que le sort l'ait fait naître, il est à peu près sûr de sa pitance quotidienne, dont il se contente parce qu'il sait ne pouvoir se procurer mieux. Les caractères soucieux ne se rencontrent que dans les sociétés compliquées et instables comme les nôtres, où il y a surabondance de population, où presque tout le monde, au lieu de trouver en naissant sa place réservée au soleil, est obligé de se la faire lui-même par son propre effort, au prix de beaucoup de peine et de temps, où il est impossible de se satisfaire à peu de frais, où les ambitions sont déchaînées par la faculté que tous possèdent ou croient posséder de monter aux plus hauts sommets. On doit se mettre en garde, en une certaine mesure, contre les reproches de lubricité adressés aux Tibétains par les missionnaires, singulièrement gauches lorsqu'ils parlent de ces sortes de choses, et par les écrivains chinois, toujours pleins d'orgueil national et de respectabilité pudibonde. Je ne crois pas que les Tibétains soient foncièrement plus mauvais à cet égard que la plupart des hommes et je n'ai pas encore rencontré de peuple qui fût chaste par nature ; seulement on peut être retenu plus ou moins par les lois et par l'opinion établie. Or les Tibétains, malgré les recommandations de la religion bouddhiste, n'ont jamais compris la nécessité de régler sévèrement l'instinct sur ce point, et ils n'attachent qu'une très faible p.327 importance à ce que d'autres considéreraient comme très immoral. Leur exemple est excellent pour démontrer la vanité de la théorie d'après laquelle les habitants des pays froids auraient les mœurs naturellement meilleures que ceux des pays chauds. Toutefois le Tibétain, plus grossier et moins contraint par le préjugé que le Chinois, met dans son libertinage moins de raffinement et de vice. Il est aussi moins orgueilleux et moins moqueur, peu porté à l'insolence et au dénigrement, mais bien plutôt à l'admiration naïve. Il a une gaieté simple, une bonne humeur ingénue, qui le fait s'amuser de la moindre chose comme un grand enfant qu'il est. D'une culture très médiocre, aussi bien dans les villes que dans les steppes, il a l'esprit moins avisé et moins industrieux que le Turc de Khotan ou de Kâchgar ; et pourtant l'instruction est un peu plus répandue dans le Tibet que dans le Turkestan, mais cette instruction se borne aux premiers éléments de lecture et d'écriture, aux prières et au catéchisme, et cet enseignement religieux, forcément grossier, n'a fait qu'accroître le caractère profondément superstitieux de ces âmes encore obscures, toutes pleines de peurs et de crédulités puériles. Cependant le Tibétain est supérieur intellectuellement au Mongol, moins lourd et moins stupide ; il ne manque pas de vivacité ni de bon vouloir et, avec une bonne direction, on peut en faire quelque chose.

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III

Aperçu historique

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Sur les origines de la race tibétaine nous n'avons point d'information certaine et précise. Les Tibétains disent descendre d'un dieu-singe et d'un démon femelle (srin-mo) ; c'est ainsi que les Turcs prétendent que leur premier ancêtre était un loup. Les Chinois rapportent que les Tibétains sont les descendants des tribus San-miao, que Chun, l'empereur mythique qui vivait au XXIIIe siècle avant notre ère, envoya dans p.328 les environs du Kouk nor. Cela prouve que dans l'opinion des Chinois les Tibétains auraient occupé primitivement les vallées fertiles de la Chine, d'où ils auraient été chassés par le peuple conquérant des cent familles, et que l'installation des Tibétains dans leur patrie actuelle remonterait aux âges préhistoriques.

Il est fort probable que les Tibétains appartiennent à la même souche que les divers peuples turco-mongols. Non seulement le type physique des uns et des autres présente une assez grande analogie, mais les mœurs et les croyances des uns et des autres ont des rapports frappants. Sans doute le processus de la civilisation ayant été à peu près le même dans toutes les races, il ne faut point s'appuyer sur l'identité de quelques coutumes chez deux peuples, ni même sur la similitude des principes généraux qui servent de base à leurs sociétés respectives, pour conclure à leur parenté ethnique. Autrement il serait très facile de démontrer que les Chinois ont la même origine que les Grecs. Mais en ce qui concerne les Tibétains, on observe entre leurs usages les plus anciens et ceux des Turcs et des Mongols des ressemblances si étroites, se poursuivant parfois si exactement jusque dans le menu détail qu'il est impossible de n'y voir qu'une concordance fortuite. La différence de langage est une difficulté : on sait que les Tibétains parlent un idiome en partie monosyllabique comme le chinois, en partie agglutinant comme le mongol, possédant déjà des rudiments de déclinaison et de conjugaison qui lui permettent d'avoir une syntaxe se rapprochant plus de la syntaxe turque que de la chinoise ; d'ailleurs son vocabulaire est tout à fait spécial. Il est bien certain que, si l'hypothèse de la communauté d'origine des Tibétains et des Mongols est juste, les premiers ont été notablement modifiés au cours des âges comme leur type physique en fait foi. Il est très possible que, venus de Mongolie, ils aient trouvé une autre race, installée avant eux dans le pays des sources des grands fleuves, avec laquelle ils se soient mélangés et dont ils aient emprunté en quelque mesure la langue et la structure corporelle. Peut-être subsiste-t-il quelques débris de cette race primitive parmi les peuplades sauvages du Seu-tchouen, du Yun-nan ou de l'Himalaya.

p.329 Les légendes tibétaines du Livre des Rois ne nous apprennent rien sur les origines ; ce ne sont que des inventions laborieusement arrangées par des scribes pédants, qui rappellent beaucoup les traditions de la Chine primitive, déformées avec un rationalisme puéril par les historiens postérieurs. C'est le même système qui consiste à attribuer à une série de rois très sages la découverte et l'application des arts nécessaires à la vie et l'établissement des institutions qui sont la base de la société. Le premier de ces rois, Nya-t'i-t'san-po, venait, dit-on, de l'Inde ; il entra dans le Tibet par le Bhoutan et passa par le mont Yar-lha-cham-po pour se rendre à Lha-sa. C'est là une légende évidemment forgée par les moines bouddhistes habitués à tout rapporter à l'Inde et qu'il faut rejeter d'emblée. Néanmoins il n'est pas impossible que les moines aient en cela dit inconsciemment quelque chose de vrai et qu'une partie de la population tibétaine soit sortie à une époque extrêmement reculée de la plaine du Gange. La plus ancienne mention certaine qui soit faite des Tibétains dans l'histoire se rencontre dans les Annales des Han, qui les connaissent sous le nom général de K'iang et relatent que dès 770 av. J.-C. ils furent en lutte avec les Chinois 1. Dès le début de l'ère chrétienne des marchands traversaient le Tibet pour se rendre de Palimbothra regia (Patna) à la capitale de la Chine en passant par le Népal et Lha-sa. Pline l'ancien appelle le Tibet pays des Attacores, nom qui se retrouve dans Ptolémée sous la forme Ottorokorrha, ville située près du Tsang-po et correspondant assez probablement à Lha-sa. Le géographe d'Alexandrie connaît déjà le véritable nom des Tibétains, οί βαύται ; mais pour. lui les Bautes ne sont qu'une des peuplades qui habitent le pays compris entre l'Himalaya (Emodes) et le Nan chan (monts Kaciens), et il les place au nord de Lha-sa. Cependant il semble que c'était le principal des peuples du Tibet, puisqu'il a donné son nom au fleuve Bautisos, généralisation idéale de toutes les rivières, qui p.330 prennent leur source entre le Népal et le Tsadam et pour Ptolémée se réunissent toutes au Hoang hô. Au IVe siècle de notre ère les Tibétains contribuèrent à la ruine de la dynastie des Ts'in ; ils comptaient alors cent cinquante tribus, subdivisées en une foule de petits clans, établies à l'est de la rivière Min et du Ta kiang. Leur chef le plus important résidait à l'est de la rivière de Lha-sa (Lo-so) probablement sur l'emplacement de la ville actuelle. Les Annales des Soei et des T'ang nous indiquent les tribus dominantes au VIe siècle et fournissent des indications assez précises pour qu'on puisse les situer sur la carte. Ce sont en commençant par le nord-est :

1° Les T'ou-kou-houn, ainsi appelés du nom d'un chef turco-mongol qui vint du Liao-toung s'établir dans leur pays en l'an 312. Ils occupaient la région comprise entre Si-ning et le fleuve Jaune, les alentours du Kouk nor et le Tsadam. Ce sont les ancêtres des Pa-nag et des Go-mi. Leur capitale était située à 15 ou 50 lis à l'ouest du Kouk nor. Au Ve et au VIe siècle leur domination s'étendit jusqu'à Tchertchen. Les femmes du pays des T'ou-kou-houn, comme les Tibétaines de notre temps, se divisaient les cheveux en une foule de petites tresses et les ornaient de perles et de coquillages. Le fond de la population était certainement resté tibétain, mais l'élément turco-mongol apporté par les envahisseurs n'était pas négligeable, ne comptant pas moins de 1.100 familles au dire des Annales des Soei ;

2° Les T'ang-hiang 1, au sud des précédents et à l'est de la rivière T'ao et de Song-p'an t'ing, occupaient la contrée montagneuse du haut fleuve Jaune et du Dza tchou. C'était un peuple de cavaliers, belliqueux et pillards, n'ayant point de maisons, mais seulement des tentes en poil de yak. Nous reconnaissons en eux les ancêtres des Ngo-log et des Dza-tchou-k'a-pa et des gens du Nga-mdo. C'est de l'une de leurs tribus, celle des T'o-p'a qu'est sortie la célèbre dynastie des Si-hia ; p.331

3° Diverses tribus, telles que Tch'oun-sang, Mi-sang, etc., au sud des T'ang-hiang et correspondant sans doute aux gens du Dé-rgyé et aux cinq clans des Hor ;

4° Le Niu kouo, c'est-à-dire le royaume des femmes, ou plus exactement Niu-ouang kouo, le pays gouverné par une reine. Ce pays situé à l'est (c'est-à-dire au sud-est) des T'ang-hiang et au nord-ouest de Ya tcheou est le T'o-skyab et le So-mo. M. W. Rockhill note que lors de son passage chez les Hor, le So-mo était gouverné par une femme. Il faut se défier des renseignements donnés par les auteurs chinois, qui sont portés à exagérer les coutumes différant des leurs et s'imaginent que si les femmes n'occupent point dans une société une place aussi inférieure que dans la société chinoise, elles sont par cela même souveraines maîtresses. Remarquez bien que dans le Niu kouo tous les fonctionnaires qui ne sont pas employés dans l'intérieur du palais, les officiers militaires et les prêtres sont des hommes ;

5° Les T'ang-tch'ang, à l'ouest du Seu-tchouen (Ta-tsien-lou) ;

6° Les Teng-tchi, à côté des précédents (Li-t'ang ou Ba-t'ang) ;

7° Les Pé-lan, à l'ouest des T'ang-hiang, occupaient le pays des Nyam-ts'o, des Tao-rong-pa et en général les États du Nan-tchen gya-po. Leur nom se trouve sous la forme Paliana dans Ptolémée qui les place par Lg. 162° 25' Lt. 41° entre le Tsadam et Lha-sa.

8° Les To-mi, à l'ouest des précédents, occupaient les États actuels du Hor-tsi-gyab-pé-lio dans le bassin du Sog tchou ;

9° Les T'ou-fan au sud des précédents, à l'est du Népal, occupaient le pays de Lha-sa et toute la province de Bou ; ils étaient la plus puissante tribu du Tibet dès le IVe siècle 1 ;

10° Les Si-li, au sud-ouest des précédents, tribu de 50.000 familles demeurant dans des villes et des villages. Leur pays était le Tsang méridional et plus spécialement les environs de Ta-chi-lhoun-po ;

11° Les Tch'ang-kié-po, montagnards nomades, comptant environ p.332 2.000 tentes au sud-ouest des Si-li, c'est-à-dire sur les confins du Népâl, dans les environs de Ni-lam ;

12° et 13° Les Yang-t'oung, divisés en Petits et en Grands, étaient des nomades qui paissaient leurs troupeaux à l'ouest des T'ou-fan, au nord du Népâl, au sud de Khotan, c'est-à-dire dans le Tsang occidental et dans le Nga-ris oriental, soit à peu près entre 77° et 83° de longitude. Les Petits Yang-t'oung habitaient dans le Nga-ris et les Grands dans le Tsang ;

14° Les Grands Po-liu ou Po-lou, à l'ouest des Yang-t'oung. Ce sont les gens du La-dag ;

15° Les Petits Po-liu, à l'ouest des précédents, occupaient le Baltistân actuel. Ils étaient au débouché de la route de Kâchgar par le Pamir 2.

Les Annales des Soei et des T'ang nous peignent ces Tibétains d'autrefois comme très semblables à ce que nous les voyons aujourd'hui avec leurs figures sales, leurs cheveux emmêlés, leurs longues robes de peau, leurs tentes en poil de yak dans le nord et leurs maisons aux toits plats dans le sud. Comme aujourd'hui, ils fabriquaient de la bière d'orge, pétrissaient des boulettes de tsam-ba dans un breuvage beurré ; ils avaient le goût du brigandage et ne sortaient guère sans leurs arcs et leurs sabres ; leurs mœurs étaient très libres et les châtiments, qu'ils infligeaient aux criminels, très féroces. Leurs femmes portaient leurs cheveux divisés en une foule de petites tresses 3 et s'enduisaient le visage d'un enduit noir. Les cultures étaient rares et ne comprenaient guère que l'orge, le blé noir et les pois. Le père passait son autorité de chef de famille à son fils devenu grand. La religion était la même que celle des anciens Chinois et des anciens Turcs, consistant dans le culte des ancêtres et un naturalisme grossier ; nous verrons plus loin que p.333 cette religion a subsisté à peu près entière chez le peuple. Les prêtres-sorciers, semblables aux kam turcs, avaient beaucoup d'influence sur les esprits superstitieux des anciens Tibétains ; ils donnaient par des sacrifices et des prières une sanction religieuse au serment de fidélité politique, que les chefs prêtaient au prince chaque année et avec une plus grande solennité tous les trois ans ; et l'on rapporte que dans cette grande cérémonie triennale on sacrifiait des créatures humaines. Au reste, la civilisation de ces Tibétains était très rudimentaire ; ils ignoraient l'écriture et se servaient, pour transmettre les ordres ou constater les contrats, de fiches de bois entaillées, de même que les vieux Turcs et que les peuplades tibétaines ou autres qui vivent encore aujourd'hui dans le coin sud-oriental du Tibet.

Vers 630 de notre ère, le prince tibétain Srong-tsan-gam-po (Srong-btsan-sgam-po, le très puissant et le très sage ? Srong) 1 réunit en confédération un grand nombre de tribus tibétaines et fonda un grand État avec Lha-sa pour capitale. Ce nouveau royaume prit le nom qu'il a gardé depuis, T'ou-fa en chinois, ou plutôt, selon l'ancienne prononciation, T'ou-pat. Pat est la transcription du mot Bod 2, que les Tibétains emploient pour désigner leur pays et leur race ; T'ou représente le tibétain mt'o (pron. t'o) = élevé. Les Arabes en ont fait 3 qui se prononce à très peu de chose près comme les deux mots anglais tub, but, et Marco Polo en a tiré Tebet qui est devenu plus tard Tibet ou Thibet 4. Quelques rayons de civilisation commencèrent à éclairer p.334 ce pays. Srong-tsan-po envoya dans l'Inde un missionnaire, qui en rapporta une écriture et traduisit deux ou trois traités bouddhistes ; il donna quelques encouragements à la religion de Chakya Mouni et bâtit plusieurs temples ; les lamas l'en ont récompensé plus tard en l'élevant à la dignité d'incarnation d'Avalokita. Cependant le bouddhisme se répandit fort peu au Tibet sous ce règne. Ce ne fut qu'après l'arrivée, au milieu du VIIIe siècle, du Maître Padma Sambhava, le dompteur des démons, que des monastères furent fondés et un clergé régulier créé. L'influence de la civilisation chinoise se fit sentir immédiatement avec beaucoup plus de force que celle de la religion du Bouddha. Srong-tsan-po reconnut la suzeraineté de l'empereur de Chine, épousa une princesse de la famille impériale, remplaça ses peaux de bête par des vêtements de soie à la mode chinoise, s'entoura de lettrés chinois chargés de sa correspondance officielle, envoya les enfants de la noblesse tibétaine étudier la littérature classique de la Chine, fit venir de Si-ngan des ouvriers pour fabriquer du papier et de l'encre. En même temps qu'ils se mettaient à l'école de la Chine, les Tibétains acquéraient une puissance matérielle, qu'ils ne devaient plus retrouver dans la suite des âges. En 663, ils détruisirent la dynastie mongole des T'ou-kou-houn, qui dominait dans la région de Kouk nor et bientôt leur empire s'étendit depuis Lan-tcheou jusqu'aux portes du Badakhchân. Ils entrèrent en relations avec les khalifes de Baghdad, qui tantôt s'allièrent avec eux contre les Chinois, tantôt avec ceux-ci contre les Tibétains ; ils s'emparèrent à plusieurs reprises de Si-ngan, capitale de la Chine, et p.335 auraient peut-être réussi à ruiner au VIIIe siècle l'empire de leur suzerain, si celui-ci n'avait suscité contre ses dangereux voisins une coalition presque générale de l'Asie. J'ai expliqué précédemment comment ils avaient été pendant près de deux siècles les maîtres plus ou moins irréguliers et contestés du Turkestan chinois, comment au cours du IXe siècle leur royaume se démembra par suite des rivalités devenues légendaires entre le pouvoir civil et le clergé. Les lamas, nourris, protégés, comblés de grâce par la royauté, reconnurent ses bienfaits, dès qu'ils se sentirent assez forts, en essayant de la chasser du logis où elle leur avait fait place. C'est l'éternelle histoire. Les rois se défendirent, et l'un d'eux, Lang-dar-ma, se signala par une persécution acharnée contre le clergé. Il n'était autre, si nous en croyons la chronique, que le diable incarné ; il avait sur la tête un embryon de corne et il dissimulait attentivement cette difformité, qui eût révélé à son peuple sa véritable qualité. Seuls, ceux à qui il confiait le soin de sa barbe et de sa chevelure pouvaient apercevoir le signe dénonciateur, mais ils n'avaient garde d'être indiscrets, car, leur besogne achevée, ils étaient aussitôt mis à mort. Enfin un saint ascète, qui à force de se consumer dans la contemplation avait acquis le don de seconde vue, connut l'existence de la corne et comprit que son devoir était de nettoyer de ce monstre impur la terre sacrée des Bod. Il réussit à pénétrer secrètement dans le palais du monarque et le tua d'un coup de flèche. Le clergé fut rétabli au Xe siècle dans ses prérogatives. Khoubilay Khan reconnut comme chef du clergé tibétain le supérieur du couvent de Sa-skya 1, lui conféra l'autorité temporelle sous sa propre suzeraineté, et depuis, la Chine ne cessa de soutenir le clergé. La puissance des moines vis-à-vis de la royauté laïque déclina en même temps que la force des empereurs et reprit vigueur avec elle. Tsong-k'a-pa, le grand réformateur, triompha avec la dynastie des Ming, ses successeurs furent éclipsés par les rois séculiers soutenus des Mongols d'Ili dès que les Ming eurent perdu leur ascendant, ils recouvrèrent leur prééminence aussitôt que la p.336 dynastie des Ts'ing fut affermie, et finalement, le prince laïque ayant essayé de ressaisir l'autorité, l'empereur K'ien-long, qui porta à son apogée la puissance chinoise, le fit condamner et exécuter, décerna le titre royal au Talé lama et les fonctions de vice-roi à un autre lama. La conséquence de cette bonne entente entre le clergé tibétain et la Chine fut que celle-ci, sans envoyer de colonie au Tibet, en y entretenant beaucoup moins de fonctionnaires et de soldats que dans le Turkestan, y exerça cependant beaucoup plus d'influence sur la civilisation, et, d'une manière générale, tout ce qui, dans la civilisation du Tibet, n'est pas d'origine hindoue a pris sa source en Chine.

@

IV

Vie matérielle. Habitation, vêtement, nourriture,
hygiène et médecine.

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Dans mon premier volume j'ai déjà donné quelques détails sur les différents sujets qui font l'objet de ce chapitre. De plus, M. W. W. Rockhill a traité ces questions avec une remarquable exactitude dans ses Notes on the ethnology of Tibet, qui sont abondamment illustrées d'après nature. J'y renvoie le lecteur et je me contenterai ici de résumer très brièvement mes propres observations et renseignements, qui confirment, sans y ajouter notablement, le travail du célèbre voyageur américain. Au point de vue de l'habitation, le Tibet se divise en deux régions, celle des tentes et celle des maisons. Cette dernière ne s'étend pas plus au nord que l'itinéraire de Nain Singh par Rou-t'og — Om-bo — Sen-dja dzong. A l'est du Nam ts'o, Nag-tchou, Gyé-rgoun-do et les villages de la vallée du La tchou offrent les spécimens les plus reculés de maisons de pierre. En deçà de ces limites, les tentes se mêlent aux maisons de pierre, plus nombreuses que celles-ci d'abord, puis moins nombreuses sans cependant jamais disparaître, sauf dans quelques districts particulièrement favorables à l'agriculture et impropres à la p.337 pâture. Ainsi dans le La-dag depuis le lac Pang-kong jusqu'à Lé et de Lé au col de Karaoul on ne rencontre point de tentes. Quoique la tente soit l'habitation par excellence des pasteurs, il y a néanmoins un certain nombre de Tibétains, qui, vivant uniquement de leur bétail, demeurent dans des maisons ; tels sont les habitants de Nag-tchou dzong. La tente tibétaine (gour) est tout à fait distincte de la tente mongole. Elle est faite en un grossier tissu noir de poil de yak, fort inférieur à tous égards au feutre mongol, elle est quadrilatérale au lieu d'être ronde, soutenue par un bâton horizontal et deux verticaux, qui sont fixés et fortifiés par un grand nombre de cordes tendues à l'extérieur, passant par-dessus de petits piquets à quelque distance de la tente, puis chevillées en terre. Elle n'est jamais plantée sur un sol uni, non seulement parce que le Tibet n'offre guère de surfaces planes, mais aussi parce que les indigènes fuient les bas-fonds et se réfugient sur les pentes des montagnes pour éviter une trop grande humidité au printemps et en général pour se mieux garder des brigands. La tente est appuyée le plus souvent sur une épaisse muraille de bouse desséchée, bûcher à la fois et écran contre le vent et la neige ; elle est ordinairement entourée à quelque distance d'un petit mur de pierres ou de boue, très bas et insignifiant dans le Tibet central, très élevé dans les parties du Tibet oriental où le brigandage est fréquent. Cette clôture s'appelle raoua (ra-ba, le yuen-tzeu des Chinois) et c'est toujours de ce nom que j'ai entendu désigner les tentes tibétaines ; la clôture a en effet une importance morale capitale, elle est la limite du domaine des dieux lares, et l'étranger qui en a franchi le seuil est déjà l'hôte du propriétaire. Au fond de la tente, la cella, l'armoire aux dieux, devant laquelle gît sur le sol, à la place d'honneur, une grosse pièce de bois longue de un ou deux mètres, haute de 20 à 30 centimètres, mal équarrie, sur laquelle celui qui est admis à la place d'honneur pose sa tasse de thé. Au centre, le foyer. Le fumier desséché brûle soit dans un très petit appareil de fer composé de trois cerceaux superposés et portés par trois pieds, ou dans un fourneau de maçonnerie, long, étroit, à hauteur d'appui, avec un foyer à une extrémité et un canal transversal sur lequel peuvent bouillir p.338 plusieurs marmites. La fumée s'échappe par le trou ménagé au sommet de la tente, ou le plus souvent se répand à l'intérieur, noire, âcre, gluante, contribuant de notable façon à bronzer le teint des indigènes. A droite en entrant, près de la toile, sont alignés des petits sacs contenant les provisions ; à gauche, les feutres et les couvertures servant de literie sont empilés avec des selles, de la ferraille, des pots, des marmites, des tasses, un mortier de pierre à piler le thé, une baratte à beurre, des os de mouton, quelquefois un ou deux agneaux vivants, et un tas de fumier. Le mobilier des maisons offre la même simplicité, sauf dans les villes de quelque importance ; le fourneau est semblable à celui des tentes et la cheminée est également réduite à un trou dans le plafond. Les maisons tibétaines (k'ang-pa), construites la plupart en pierres plates, ont en général plusieurs étages, deux ou trois, le rez-de-chaussée servant d'étable. Les toits sont plats, les ouvertures sont ménagées avec parcimonie et donnent autant que possible sur la cour ; la plupart des chambres ne sont éclairées que par d'étroites embrasures ; seules, les


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