Et construction de l'unité européenne








télécharger 59.5 Kb.
titreEt construction de l'unité européenne
date de publication19.10.2016
taille59.5 Kb.
typeDocumentos
p.21-bal.com > droit > Documentos


Organisations scientifiques

et construction de l'unité européenne.
André Lebeau, Professeur Honoraire

Conservatoire National des Arts et Métiers,

Chaire de Techniques et Programmes Spatiaux

Paris (France)

L'histoire des organisations scientifiques au sein de l'ensemble européen est une histoire récente. Avant la seconde guerre mondiale, ces organisations, qu'elles soient gouvernementales ou non gouvernementales, n'existaient guère.

Il est aisé de comprendre les raisons de cette absence. Au cours de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe, l'Europe est le pôle scientifique du monde et, bien que vaguement consciente de son unité historique, elle est divisée en États nations. Dans un monde où sa prééminence ne lui semble pas menacée, la rivalité entre nations est le ressort essentiel des comportements ; on n'éprouve pas le besoin de structures qui donneraient aux scientifiques européens la capacité de comportements collectifs. Cela est vrai naturellement du milieu politique qui pourrait favoriser ou inhiber le développement de telles structures, mais aussi des scientifiques eux-mêmes qui n'en éprouvent pas le désir. Le propos souvent cité de Pasteur : « Si la science n'a pas de patrie, l'homme de science en a une » témoigne du poids de l'environnement socio-politique sur les comportements individuels des scientifiques.

Aussi c'est par la création de structures internationales et non de structures européennes que s'exerce à ces époques l'action organisatrice de l'Europe. L’évolution du système technique, notamment des transports et des télécommunications, fournit à de telles structures la possibilité de fonctionner efficacement ; l'évolution de la science dans certains domaines qui requièrent, par nature, une coopération internationale, en crée le besoin. C'est ainsi, par exemple, qu'au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, l'Organisation Météorologique Internationale naît de la nécessité d'observations coordonnées sur l'ensemble de la planète ; elle est intégrée dans le système onusien en 1947 et devient l’Organisation Météorologique Mondiale.

Il existe cependant, à cette absence de structures, quelques exceptions, mais il s’agit d’institutions dont l’activité modeste n’est pas sortie des limites géographiques de l’Europe davantage que d’institutions exprimant une identité européenne.

Les Congrès Solvay réunissent l'élite de la physique européenne, c'est-à-dire, en première approximation, de la physique mondiale. À leur origine, un chimiste belge qui fit fortune grâce à son procédé de fabrication du carbonate de sodium. Cinq congrès Solvay se sont tenus entre 1911 et 1927. On leur doit de mémorables débats sur l’interprétation de la physique quantique et ils nous ont légué de touchantes photos de famille des pères géniaux de la physique moderne. De même, autour de la personnalité charismatique de Niels Bohr et grâce aux bourses Carlsberg, se constitue l'École de Copenhague, foyer intellectuel et réseau de relations personnelles qui contribue à l'unité de la science européenne. Mais la relation entre le politique et le scientifique est pratiquement absente de ces premières rencontres et il n'existe aucune tendance générale à la création de structures scientifiques à l'échelle de l'Europe.

La première guerre mondiale n'a aucun effet appréciable sur cet état de choses, sauf naturellement en cela que son règlement renferme en lui les origines de la seconde. Deux facteurs indissolublement liés vont transformer radicalement le contexte dans lequel évolue la science européenne : l'instauration du nazisme en Allemagne et la guerre. À quoi s'ajoute naturellement la montée en puissance de la science américaine et sa capacité exceptionnelle à accueillir et à valoriser en son sein, voire à intégrer, les réfugiés fuyant l'Europe.

La destruction de la science allemande, fleuron de la science européenne, a précédé la seconde guerre mondiale en raison de la place éminente qu'y tenaient les savants juifs, contraints dans le meilleur des cas à l'émigration vers les pays anglo-saxons, chassés des universités, confrontés à l'élimination physique. Pour ceux que leur origine ethnique préservait de ce sort, le poids de l'idéologie nazie — dont la « physique allemande » de Johannes Stark demeure le désolant symbole — les condamnait à une quasi-stérilité. La destruction matérielle de la guerre s'est ajoutée à cette destruction morale du puissant foyer scientifique qu'était l'Allemagne d'avant Hitler. Avec des effets de moindre ampleur sur l'ensemble des nations européennes, la période qui va de 1933 à 1945 marque la perte de la position dominante de l'Europe au bénéfice de la nation montante : les États-Unis. Tout cela est trop connu pour qu'il soit nécessaire de l'analyser de façon plus détaillée.

En contrepartie de ces effets destructeurs, la guerre, paradoxalement, a rassemblé outre-Atlantique une fraction de la communauté scientifique européenne — et singulièrement de physiciens — autour de débats scientifiques et de débats de valeurs, et cela de façon plus intime que tout ce qui avait pu exister jusque-là. Il suffit, pour s'en convaincre de mesurer la place des physiciens européens dans les équipes du projet Manhattan : Fermi, Bethe, von Neumann, Staub, Teller, Weisskopf mais aussi, avec Szilard et Einstein, leur place dans le débat suscité par l'arme nucléaire.

Enfin, un autre facteur, largement indépendant des accidents de l'histoire, a transformé profondément le contexte dans lequel s'inscrit la recherche européenne, c'est l'émergence de ce qu'il est convenu d'appeler la « big science », c'est-à-dire le besoin qu'ont certaines disciplines, pour progresser, d'instruments qui, par leur dimension et leur coût, excèdent la capacité des sources habituelles de financement. L'astronomie avait amorcé une évolution dans cette direction et le grand télescope du Mont Palomar préfigure l'émergence des relations particulières qu'entretient la « big science » avec le pouvoir politique ; il fut, on s'en souvient, une des entreprises phare du New Deal. La physique nucléaire mise à part, qui a trouvé dans les applications civiles et militaires un point d'appui immédiat, la physique des particules élémentaires a été la première à ouvrir un nouveau volet de la « big science », d'ailleurs à peu près dépourvu, tout comme l'astronomie, de lien direct avec l'économie. L'évolution technique, en donnant accès à l'espace extraterrestre, allait quelques années plus tard en ouvrir un autre.

Ainsi, à l'issue de la seconde mondiale, la science européenne partiellement détruite sur fond d'économies détruites et de divisions préservées, dépourvue de traditions européennes, se trouvait confrontée à un dialogue nouveau avec une communauté scientifique américaine devenue largement dominante. Elle devait en outre affronter le changement d'échelle des moyens nécessaires à la recherche.
I. Premières structures européennes

C'est de cette Europe des lendemains de la guerre que vont émerger les premières structures scientifiques proprement européennes.

Nous ne considérons pas comme telles, ici, celles qui sont nées d'une volonté politique américaine : structures atlantiques articulées au dispositif de mise en œuvre du Traité de l'Atlantique Nord et dans lesquelles l'initiative de la communauté scientifique joue un rôle modeste ou structures qui, comme l'IIASA, répondent au désir de maintenir des relations Est-Ouest dans le contexte de la guerre froide. Notre propos est centré sur les phénomènes d'auto-organisation intra-européens. Ces phénomènes concernent un domaine beaucoup plus large que celui de la science proprement dite. On ne saurait comprendre ce qui s'est passé dans le domaine scientifique sans considérer un large contexte dans lequel l'initiative politique s'est exercée directement, car la construction de l'Europe politique qui a conduit à l'Union Européenne et celle de l'Europe scientifique ont débuté à la même époque.

Il existe, entre la démarche européenne et ce qui a pu être fait ailleurs dans le monde, une différence fondamentale sur laquelle on ne saurait trop insister. Là comme ailleurs, l'un des objectifs — non le seul — est d'atténuer, entre les États-nations qui constituent l'Europe, les tensions et les haines héritées d'un long passé et avivées par la guerre récente. Mais les réflexions et les actions des scientifiques américains, lorsqu'elles visent au même but, ne mettent nullement en cause le concept de nation américaine. De même, le rôle des scientifiques israéliens et arabes dans l'apaisement des conflits du Moyen-Orient ne s'inscrit pas dans la perspective d'un effacement des frontières nationales. Il en va autrement en Europe où le concept d'une Europe divisée en États-nations est identifié à la source même des conflits. Ainsi s'amorce une démarche qui va placer l'abaissement des divisions nationales au cœur d'un débat politique majeur qui oppose fédéralistes et souverainistes et qui traverse le clivage traditionnel droite gauche. Les initiatives intra-européennes émanant de la communauté scientifique s'inscrivent spontanément dans ce débat ce qui en place la portée très au-delà de l'atténuation des conflits, dans un horizon d'unification de l'ensemble européen, à commencer dans le contexte de la guerre froide par l'ensemble que forme l'Europe occidentale. Il n'existe pas, dans cette perspective — présente dès l'origine et qui gagne progressivement en importance — de frontière marquée entre l'apaisement des tensions intra-européennes, le développement de la coopération et le processus d'unification.

Il s’agit, précisons le, d’une démarche interne propre à l’Europe et qui ne met aucunement en cause — ce qui serait une attitude d’une tout autre nature — l’existence de nations et de frontières ailleurs dans le monde.

Plus que tout autre milieu social, la communauté scientifique est préparée à considérer les États-nations qui divisent l'Europe comme un phénomène transitoire. Elle garde la mémoire, sans doute très idéalisée par la distance historique, de l'époque où les « philosophes » de la Renaissance circulaient librement eu sein de l'Europe, n'ayant à craindre que les foudres du pouvoir religieux capables, eux aussi de traverser les frontières. Cela les rapproche de cette fraction de la classe politique qui s'est donné l'unité de l'Europe comme objectif. Plus concrètement, le sens de l'action pragmatique rapproche les scientifiques de politiques qui, comme Jean Monnet, pensaient que l'action doit précéder la théorisation et qu'il y a lieu, en telle matière, de commencer à construire avant d'avoir tracé le plan complet de l'édifice. Jean-Jacques Salomon1 commentant l’ouvrage de Ernst B. Haas2relève cette idée que : « l’expérience acquise dans un secteur où les nations ont su réunir leurs efforts comporte une leçon pour les autres secteurs ». À cet égard, le pool charbon-acier, qui appartient à la préhistoire de l'Europe, suit la même démarche que les premières organisations scientifiques européennes d’après guerre.

Cette parenté de la démarche des scientifiques et des politiques a fortement marqué les débuts de la coopération scientifique intra-européenne. Elle comporte un aspect positif, la facilité qu'elle a donnée aux pères de l'Europe scientifique de créer dès l'origine des structures dont l'existence et la pérennité étaient garanties par la foi de traités. Comme le fait observer Jean-Jacques Salomon dès 1968 : « Europe [...] is, in fact, the only area where there are research institutions jointly administered by several governments and where scientists, engineers and technologists work, alongside with civil servants ». Il y a cependant une face d'ombre à cette proximité : elle expose la coopération scientifique aux effets négatifs des divergences politiques ; les résistances politiques au processus d'unification, les oppositions à la démarche atlantiste ont eu des répercussions plus ou moins graves sur le fonctionnement des structures scientifiques gouvernementales qui demeurent, dans une large mesure, des structures multi-étatiques3 et non des structures intégrées. Selon la nature des enjeux qui s'attachent au domaine concerné, de la connaissance fondamentale à la maîtrise de l'énergie nucléaire, ces résistances produisent des effets plus ou moins accentués qui vont de la lenteur décisionnelle à la stérilisation. Ainsi s’explique l’échec d’Eurochemic4, constitué en 1959 sous l’égide de l’OCDE par treize pays européens pour le traitement chimique des combustibles irradiés, et dissout en 1990.

Si l'on considère l'état de la recherche dans les pays de l'Europe occidentale à l'issue de la guerre, on est cependant enclin à considérer que cette proximité du politique et du scientifique a joué un rôle déterminant. Une recherche largement détruite dans les pays continentaux, une Espagne politiquement isolée ne laissaient guère qu’aux institutions scientifiques du Royaume-Uni les moyens de prendre des initiatives extérieures. La Royal Society a joué ainsi son rôle dans la reconstruction de la science allemande. Cette faiblesse de la recherche européenne et le contexte politique se sont ainsi combinés pour donner, à l'émergence d'une coopération européenne, vers la fin des années 50, un cadre gouvernemental tout à fait inhabituel dans ce domaine.
II. Physique des particules élémentaires : le CERN

Archétype des organisations scientifiques de l’après-guerre, le CERN a fait l’objet d’une étude approfondie conduite par une équipe d’historiens des sciences 5; ce n’est pas ici le lieu de paraphraser ce travail monumental. Nous n’en retiendrons que certains éclairages qu’il fournit sur les dynamismes qui aboutirent à la création de la première structure scientifique intergouvernementale de l’Europe.

À l’origine du processus, on trouve un ensemble de personnalités, des physiciens proches du pouvoir politique comme Edoardo Amaldi en Italie et Pierre Auger en France, mais aussi des hommes politiques familiers des questions techniques comme Raoul Dautry, administrateur général du Commissariat à l’énergie atomique et ancien ministre de l’armement ; on trouve par ailleurs un contexte dans lequel émergent et coexistent deux champs de recherche voisins mais distincts : la physique nucléaire, directement connectée à des applications militaires et économiques et la physique des hautes énergies, issue de l’étude des rayons cosmiques et appuyée sur le progrès des accélérateurs de particules.

Dans l’un et l’autre domaine, l’ampleur des moyens nécessaires inclinait à envisager une coopération multinationale et l’exemple des organisations nationales américaines fournissait un modèle pour le traitement efficace de la big science.

Ces éléments expliquent que des initiatives aient surgi, la première du fait de Raoul Dautry, en Décembre 1949, à l’European Cultural Conference à Lausanne. Il proposait la création d’un Institut européen de science «  directed towards applications in everyday life ». Six mois plus tard, Isidor Rabi, cofondateur du Brookhaven National Laboratory, faisait adopter par la conférence annuelle de l’UNESCO une résolution invitant à la création de laboratoires européens y compris dans le domaine de la science nucléaire. On trouve donc, dans cette étape originelle, à la fois une volonté de l’Europe de s’organiser et un encouragement américain à cette démarche, sans qu’à ce stade la recherche nucléaire soit clairement distinguée de la physique des hautes énergies et des particules élémentaires.

Le processus qui aboutit à la signature d’une convention intergouvernementale en Juillet 1953 et à sa ratification en Septembre 1954 est extrêmement complexe. Savoir s’il aurait pu aboutir à un résultat complètement différent est une question à laquelle il n’y a pas de réponse. Il n’existait alors aucun précédent et le CERN, qui allait servir de modèle aux entreprises ultérieures n’avait pas lui-même de modèle. Tout au plus peut-on identifier un certain nombre d’éléments qui ont joué un rôle significatif ; une convergence entre, d’une part, une tendance américaine — illustrée par le rapport Berkner et cohérente avec l’initiative de Rabi — à considérer que «  foreign scientific progress was to the country’s practical advantage » et, d’autre part, la réflexion de nombreux européens qui, comme Amaldi et Auger, voyaient dans le CERN un atout pour la compétition future entre l’Europe et les États-Unis. John Krige, dans son analyse du soutien que la Fondation Ford a apporté au CERN6, relève que, dès 1955, la position des Européens était que «  Ford should not contribute to the basic construction and operating costs of the laboratory. That was the responsibility of the governments that had set it up, and nothing must be done which might encourage them, or other potential member states, to renege their responsibility ».

Il n’était pas non plus évident, dès l’origine, que le CERN doive se consacrer exclusivement à la physique de hautes énergies et se donner comme objectif de construire « le plus puissant accélérateur de particules du monde » ce qui l’a conduit à opérer dans un domaine éloigné des applications militaires et économiques. Les préférences personnelles d’hommes comme Amaldi et Auger, l’un et l’autre issus de la recherche sur les rayons cosmiques, ont pu jouer un rôle aussi bien que le caractère rationnel du choix. Il reste que le CERN n’est jamais sorti du domaine de la science pure et qu’il a trouvé dans ce choix une base pérenne, solidement appuyé qu’il est par une communauté scientifique qui trouve des avantages inestimables à son existence. Il projette ainsi une puissante image des vertus de l’intégration.

En contrepoint de ce succès, l’Euratom, née de la volonté de maîtriser l’énergie nucléaire et inscrite directement dans le cadre du Traité de Rome, illustre les dangers qu’il y a à fonder une grande entreprise scientifique sur la seule base d’une volonté politique avec le risque qu’elle heurte de front une autre volonté politique, de ne pas l’appuyer sur une communauté scientifique et de ne pas créer une dépendance mutuelle entre les activités nationales et européennes. Faute que cette dépendance existe, la structure ainsi créée est terriblement vulnérable aux intermittences de la volonté politique dans une Europe en construction.

III. Origines de la coopération spatiale


L'origine des organisations spatiales européennes transpose la démarche suivie en physique des hautes énergies. Elle est le fait, dans les années 1959-1960, d'un petit groupe de scientifiques et d'administrateurs de la science dont émergent de nouveau les personnalités d'Edoardo Amaldi et de Pierre Auger.

Le document intitulé Space Research in Europe et daté du 30 Avril 1959 7 8, écrit par Amaldi — après une rencontre avec Auger sous les arbres du jardin du Luxembourg — identifie clairement les motivations de l'entreprise. Il la place dans le sillage de l'Année Géophysique Internationale (Juillet 57 - Décembre 58) qui avait spectaculairement mis en évidence, avec la découverte des ceintures de Van Allen, l'importance des techniques spatiales pour la recherche scientifique : « exceptional importance, in that they open up a whole new field of hitherto unexplored and vast phenomena involving the properties of the earth, the sun, and cosmic radiation ». Amaldi y exposait les objectifs qu'il faudrait assigner à une organisation spatiale européenne et les caractères qu'elle devrait posséder pour aller au-delà de ce qu'il considérait comme « no more than a modest beginning in a field of research so enormous and important that it far supasses anything that can be imagined to day ». Au-delà des objectifs purement scientifiques, il s'agit, selon les termes mêmes d'Amaldi de fermer le gap « both on the scientific and on the technological and industrial plane [...] » avant qu'il ne devienne unbridgeable et il soulignait que le développement, dans ce domaine, « has its effect on the countries'entire industry » ; il voyait, par conséquent, un danger dans le fait que ce type de recherche soit « destined to remain a monopoly of the United States and Soviet Union ». Ainsi, la démarche est purement scientifique, mais l'objectif excède largement le champ de la science et touche à l'existence économique et industrielle de l'Europe.

Comme le fait observer Arturo Russo9, il existe des différences marquées entre la physique des particules et la science spatiale. La première rassemble une communauté scientifique étroite et homogène cependant que la seconde touche à un large éventail de disciplines allant de l'astronomie et de la géophysique jusqu'aux sciences de la vie. Mais surtout, la physique des particules est largement dépourvue de relation directe avec des enjeux commerciaux ou militaires ; il n'en va pas de même de la seconde. Le dessein de créer une organisation gouvernementale qui demeure sous le contrôle des scientifiques conduisait inévitablement à une restriction du champ de cette organisation. Un premier clivage s'imposa entre lanceurs et satellites, clivage qui répondait à la fois au dessein de refuser tout contrôle aux militaires sur l’organisation scientifique et à la volonté des gouvernements de conserver un contrôle politique sur le développement de lanceurs européens.

Ce contrôle exclusif voulu par les scientifiques sur les activités de l'organisation eut des effets secondaires divers. Il contribua à l'échec de l'initiative de l'OTAN visant à doter l'Europe d'une NASA européenne10, l'espace étant considéré en cela comme un élément susceptible de renforcer la puissance économique et militaire de la communauté atlantique. Il permit a contrario à des pays neutres, la Suisse et la Suède, d'adhérer à l'ESRO sans pour autant participer à l'ELDO. De façon moins explicite mais non moins efficace, il excluait du champ de l'organisation les applications de l'espace dont l'importance, il est vrai, était encore mal perçue à cette époque. Bien que cela ne figure pas dans les textes, cette démarche a donné à la communauté scientifique dominante, celle des astronomes et des planétologues, le monopole des projets spatiaux. Mais en contrepartie de ces restrictions et de ces abandons s'est créé un noyau stable à partir duquel allait s'édifier, en quatre décennies, l'espace européen. Son histoire est en définitive celle d'un élargissement progressif du champ de l'ESRO débordant les clivages acceptés lors de sa création.

Cela s'est fait en plusieurs étapes. La crise de 1971 a conduit, sous l'impulsion de la France et de la Belgique, à étendre l'activité de l'ESRO aux applications de l'espace avec un programme de météorologie et un programme de télécommunications. Puis, la fusion de l'ESRO et de l'ELDO au sein de l'ESA, en 1975, a effacé le clivage entre satellites et lanceurs sans pour autant écarter de la structure nouvelle les pays neutres. Il est vrai qu'entre temps la technique des lanceurs et celle des engins balistiques avaient suffisamment divergé pour qu'Ariane soit considéré comme un outil de puissance économique et non plus comme une arme potentielle. L'aboutissement des programmes de développement de l'ESA dans le domaine de la météorologie et des télécommunications suscita alors la création de nouvelles organisations gouvernementales destinées à en exploiter les prolongements opérationnels : Eutelsat pour les télécommunications et Eumetsat pour la météorologie qui poursuivent, chacun dans un contexte différent, leur propre destinée. Tout cela est parti du noyau scientifique initialement conçu par les pères fondateurs de l'ESRO et qui portait en lui ce potentiel d'auto-organisation de l'ensemble du champ des activités spatiales. Il subsiste, dans la structure de l'ESA, une trace de cette origine : le programme scientifique obligatoire, élément central auquel tous les États Membres participent au prorata de leur GNP et dont le contenu demeure sous le contrôle étroit de la communauté scientifique.

Naturellement, ce processus d'auto-organisation laisse subsister des faiblesses et des lacunes qui témoignent soit de la démarche par laquelle s'est faite la construction de l'Europe spatiale, soit des divisions qui subsistent dans l'Europe politique. L'absence de liens formalisés entre les structures bruxelloises et l'ESA relève de la première catégorie ; l'effort nécessaire pour articuler ces structures nées de démarches parallèles ne fait que s'amorcer. Quant à l'absence d'un espace militaire européen et au dualisme qui subsiste entre programmes spatiaux nationaux et programme européen, ils ne font que refléter l'état inachevé de la construction politique de l'Europe.

IV. Foisonnement des structures scientifiques européennes


En schématisant quelque peu, on peut observer que les structures scientifiques nationales sont en définitive de deux types : les structures gouvernementales qui organisent l'action de la puissance publique dans le domaine de la recherche et les structures non-gouvernementales : académies, sociétés scientifiques qui, à des degrés divers, manifestent l'autonomie de la communauté scientifique à l'égard du pouvoir politique. Cela vaut, bien entendu, pour les démocraties car les dictatures nient le droit d'association et sont habiles à transformer les organisations de la seconde espèce en outils d'embrigadement. Ces deux types de structures nationales — entre lesquelles existent des intermédiaires — organisent le champ de la recherche ; elles ont constitué un réseau de relations internationales formalisées par des organisations qui, elles aussi, relèvent des mêmes catégories, gouvernementales et non gouvernementales. C'est ainsi que certaines agences spécialisées de l'ONU, comme l'Organisation Météorologique Mondiale, relèvent de la première cependant que le Conseil International des Unions Scientifiques (ICSU) et les nombreuses Unions qu'il coordonne appartiennent à la seconde. En outre, il y a transition continue, dans le vaste domaine que couvre cette structuration, entre le champ de la connaissance scientifique et celui de la technique. L'Union Astronomique Internationale relève clairement de la connaissance pure, l'Union Internationale des Télécommunications ou l'Organisation Internationale de l'Aviation Civile de la technique cependant que l'O.M.M. participe de l'une et de l'autre. Comme il est naturel, plus la technique et ses enjeux sont présents, plus l'emprise de la puissance publique s'accuse.

L'émergence, dans ce contexte général, de structures scientifiques européennes a ceci de particulier qu'elle s'est appuyée pendant longtemps, de façon presque exclusive, sur la création de structures gouvernementales. Plusieurs facteurs sont à l'origine de cette spécificité. Nous avons déjà relevé une convergence de dessein entre des scientifiques qui voulaient créer une communauté scientifique européenne et des politiques qui voulaient construire l'Europe. Mais aussi le fait que les structures internationales de caractère non-gouvernemental avaient survécu à la guerre et pouvaient être réactivées pourvoyait au rétablissement de relations entre les communautés scientifiques de pays que la guerre avait profondément divisés. Tout cela explique la prééminence des structures gouvernementales dans la phase originelle de l'Europe scientifique. Le fait remarquable est que ces structures, après quarante ans d'existence, conservent leur signification et leur dynamisme. La tâche était plus facile pour le CERN qui, par nature, est cantonné au domaine de la science pure. Elle était plus difficile pour l'agence spatiale qui a cependant su concilier les aspirations de sa clientèle scientifique avec les ambitions gouvernementales. En regard de ces succès, il faut placer l'échec d'Euratom lié à la conjonction de deux facteurs dont chacun eut sans doute suffi : la nature même de son domaine, la recherche nucléaire, enjeu d'ambitions nationales et de divergences politiques très aiguës et sa proximité structurelle de l'Europe politique qui l'exposait directement aux répercussions des conflits qui en ont jalonné la construction. Il est tout à fait clair que la distance, créée par l'existence de conventions intergouvernementales distinctes de Traité de Rome et de ses suites, a protégé le CERN et l'ESA. De façon quelque peu analogue, les structures COST et Eurêka, construites en marge de la Commission européenne dans le dessein de contourner les rigidités et les limitations de la Communauté européenne, ont bénéficié du même effet de distance.

Il était naturel que le modèle du CERN et de l'ESA soit imité dans d'autres domaines. L'European Southern Observatory en est une transposition dans le domaine de l'astronomie terrienne, transposition parfaitement justifiée par son caractère de « big science » et, plus spécifiquement, par l'ampleur des investissements que requièrent la création et le fonctionnement d'un observatoire européen austral.

Dans le champ de la biologie moléculaire, l'EMBO (European Molecular Biology Laboratory) appelle un constat nuancé. L'objectif initial, calqué sur celui du CERN et de l'ESRO, était de fournir aux chercheurs les instruments lourds dont ils avaient besoin ; cet objectif s'est révélé dépourvu de contenu. Les moyens lourds et spécifiques, équivalents des accélérateurs du CERN ou des télescopes de l'ESO, n'existent pas, l'industrie peut fournir aux chercheurs tout ce dont ils ont besoin. Mais l'EMBL n'est pas pour autant un échec ; comme l'écrit Sylvie Gruszow11 qui parle, à propos de son laboratoire, l’EMBL, de Mont Athos des biologistes : “ Au fil des années, l'EMBL s'est détourné de la Technique avec un grand T pour faire de la science avec un grand S ”. Il est ainsi devenu un puissant instrument d'unité de la communauté scientifique dans son secteur en même temps qu'un lieu où s'expérimentent, à l'abri des rigidités que créent les législations et les réglementations nationales, de nouveaux modes de gestion du potentiel humain.

Cependant, le caractère le plus marqué de l'Europe scientifique au cours de ces dernières années n'est plus la multiplication d'organismes non gouvernementaux fondés sur le modèle du CERN ; il réside dans le foisonnement d'organismes non gouvernementaux qui transposent, à l'échelle de l'Europe, les structures associatives et académiques nationales et dans lesquels se manifeste, de façon croissante, l'existence d'une communauté scientifique autonome à l'endroit du pouvoir politique.

L'European Science Foundation dont le siège est à Strasbourg relève encore d'une nature ambiguë. Bien que juridiquement de nature non-gouvernementale, elle est pour l'essentiel un outil de concertation des grandes structures nationales qui sont représentées à son conseil. L’idée d’un effort coordonné de l’Europe pour comprendre le comportement de l’ozone stratosphérique dans l’Arctique et de nombre d’autres entreprises européennes est née dans cette enceinte.

Dans le cas d’EARSeL (European Association of Remote Sensing Laboratories), le mouvement n’est pas non plus parti des scientifiques mais il est cette fois le fait de structures européennes. Cette association qui regroupe environ 140 laboratoires européens travaillant dans le domaine de la télédétection spatiale est née vers la fin des années 70 d’une initiative commune de l’ESA et du Conseil de l’Europe. La télédétection est un domaine scientifique nouveau qui participe de nombreuses disciplines établies allant des mathématiques et de la physique à la géographie et à l’agronomie ; de ce fait, il n’existait pas de relations organisées entre les laboratoires travaillant dans ce domaine. EARSeL a été créé pour remédier à cette lacune et a rapidement acquis une existence autonome.

Les sociétés scientifiques européennes, European Physical Society, European Geophysical Society, et très récemment European Meteorological Society témoignent plus directement d'un mouvement venu de la base et qui fédère des sociétés nationales anciennes. Il s'accompagne de la création de revues européennes par fusion de revues nationales, démarche dans laquelle ce sont les astronomes qui ont montré la voie. Enfin, Euroscience créé en Mars 1997 se bâtit sur le modèle de l'AAAS et pourrait être qualifié de métascientifique en cela qu'il se donne comme objectif de promouvoir la science et la technologie en Europe et de conduire une réflexion sur leurs enjeux12 13.

En somme, l'Europe se dote progressivement mais rapidement, par un mouvement venu de l'ensemble de la communauté scientifique et alimenté par d'innombrables initiatives individuelles, d'un ensemble complexe de structures scientifiques analogues à celles qui existent dans une nation développée. En cela, et comme nous l'avons souligné dès l'abord, les scientifiques européens font beaucoup plus et autre chose qu'effacer les traces des conflits d'autrefois ; ils contribuent puissamment à l'émergence d'un nation européenne.

Il est ainsi possible de décrire l'évolution des structures scientifiques européennes et de leur rôle dans la construction européenne comme un processus d'interaction dont la logique s'est transformée progressivement.

À l’origine, entre la fin de la seconde guerre mondiale et les années 50, l'Europe n'existait pas, sinon à l'état de dessein dans l'esprit d'hommes politiques qui allaient devenir ses fondateurs. Une convergence avec les ambitions de scientifiques proches du pouvoir politique allait susciter l'apparition des premières organisations scientifiques européennes. Ces organisations, du fait même de leurs origines et de la faiblesse des relations scientifiques transnationales, s'inscrivirent tout naturellement dans le cadre de conventions intergouvernementales. De ce fait même, elles étaient susceptibles, par nature, d'être englobées à un stade ultérieur dans la construction de l'Europe politique comme autant d'éléments analogues aux établissements nationaux qui structurent la recherche. La volonté de protéger l'autonomie des scientifiques est perceptible dans leur conception et dans le fonctionnement de leurs rouages internes mais il reste qu'elles dépendent au premier chef du pouvoir politique, dépendance d'autant plus accusée que les enjeux industriels et économiques qu'elles contrôlent sont plus importants.

À mesure que l'Europe commençait à exister et que les relations scientifiques intra-européennes se développaient sont apparues des structures fondées sur l'exercice du droit d'association. Ces structures n'ont plus vocation à être englobées ultérieurement dans la construction d'un État européen ; elles sont, par nature, des interlocuteurs des institutions étatiques et elles réalisent une concertation à l'échelle de l'Europe.

Il s'en faut naturellement de beaucoup que ce processus soit achevé mais, dans le même temps que l'unification européenne progresse, la communauté scientifique européenne se donne les moyens d'exister en tant que telle, réalisant ainsi la part qui lui incombe, au côté des institutions étatiques, dans le fonctionnement d'une nation démocratique.

1 SALOMON Jean-Jacques. Science et Politique. Economica. p 334, 1989.


2 HAAS Ernst B. Beyond the Nation-Sate. Stanford Unniversity Press, 1965.


3LEBEAU André. “ La convention de l'ESA à l'épreuve du temps ”, International Symposium “20 Years of the European Space Agency Convention” Münich, 4-6 September 1995, ESA SP-387.


4 WOLFF Jean-Marc. Histoire de la Société EUROCHEMIC (1956-1990). OCDE, Paris, 1996.


5 ARMIN Hermann, John KRIGE, Ulrike MERSITS, Dominique PESTRE. History of CERN. North-Holland. 1987. 


6 KRIGE John. Why did the Ford Foundation Support Pysics Institutes in Europe in the-mid-1950s,


7AMALDI Edoardo. “ Why we need a European Organisation for space research ” 1959, in Europe two decades in space, Recollections by some of the principal pioneers, 1964-1984, ESA SP-1060, 1984.


8KRIGE John. The Prehistory of ESRO 1959/60, ESA HSR-1 , July 1992.



9RUSSO Arturo. “ Big Science in Space : The Case of the Giotto Mission of the European Space Agency ” paper given at the symposium "Post-war Big Science and Technology", XIXth International Congress of History of Science, Zaragoza, 22-29 August 1993, in KRIGE John and RUSSO Arturo. “ Reflections on Europe in Space ”, ESA HSR-11, January 1994.


10 KRIGE John.The Prehistory of ESRO 1959/60, op.cit. p6.


11GRUSZOW Sylvie. “ Le Mont Athos des biologistes ”. La Recherche, 315, Décembre 1998, pp. 27-29.


12 HELLEMANS Alexander. “ A New voice for European Scientists ? ”. Science, vol 275, 21 March 1997.


13 PRADERIE Françoise. “ A new opportunity for science in Europe ”. Nature, vol 384, 14 November 1996.


similaire:

Et construction de l\Programme mis en œuvre par la Commission européenne pour soutenir...

Et construction de l\Cours de madame tenenbaum
«Le rattachement de la société européenne» in La société européenne, organisation juridique et fiscale, intérêts et perspectives,...

Et construction de l\Les solutions aqueuses
«quantifier», les caracté- ristiques de la matière mais aussi de l'espace. Ainsi la longueur est une grandeur qui correspond à la...

Et construction de l\Federation europeenne de qi gong et arts energetiques

Et construction de l\II. La construction d’un questionnaire d’évaluation

Et construction de l\Memorandum présenté à Madame Wallström, Commissaire européenne à l'environnement

Et construction de l\La cellule constitue l'unité structurelle et fonctionnelle fondamentale...
«cellule» fut utilisé pour la première fois par Robert Hooke (1665), pour décrire l’unité structurale du liège, à savoir des cavités...

Et construction de l\«Filles de l’Est» : construction d’une féminité racisée Dominique giabiconi 1
«Filles de l’Est» : construction d’une féminité racisée – Dominique giabiconi lest

Et construction de l\Unité I : SÉquence I

Et construction de l\Test d’unité, Le mouvement








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
p.21-bal.com