Littérature québécoise








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Au retour de la Louisiane


Des frères se sont retrouvés. – Terre des bayous, terre d’abondance. – L’apport acadien. – À travers le diocèse de Lafayette. – Course triomphale. – Au monument d’Évangéline. – Le profond désir de survivre.

Le voyage des délégations acadienne et canadienne en Louisiane restera comme un événement historique. Après 175 années de séparation, des frères se sont retrouvés, des groupes de langue française ont repris contact, et ont réaffirmé leur volonté de survivre.

C’est par l’immense vallée du Mississippi que nous sommes descendus vers l’embouchure du grand fleuve. Nous reprenions la route des découvreurs, et beaucoup aussi leur rôle. Toute une chaîne de postes et de forts reliait autrefois Québec à la Nouvelle-Orléans, et constituait comme une armature solide de l’immense empire colonial de la France. Il ne reste guère de tout cela que des souvenirs : au Fort de Chartres, où nous entendîmes des bribes de français, et où des anciens nous chantèrent encore la Guignolée ; à Natchez, où l’évêque, Mgr Gerow, rappela avec une sympathique érudition à la fin du banquet qui nous fut offert par la ville, l’œuvre des missions françaises établies jadis par les Jésuites et le Séminaire de Québec le long du Mississippi et jusqu’aux rives méridionales de la Louisiane. Toutes ces visions rapides et mélancoliques d’un passé disparu, devaient accentuer le contraste entre tant de ruines qui achèvent de crouler, et tant de vie surabondante qui s’épanouit encore en Acadie louisianaise.

La terre des bayous


Les Acadiens de la Louisiane vivent assurément. Ils vivent d’une vie matérielle que leur assure la terre fertile, inépuisable qu’ils habitent. Mgr Jeanmard, l’évêque si sympathique de Lafayette, nous disait samedi soir, 18 avril, à Pont Breaux, son village natal, que la Providence avait visiblement récompensé de leurs douloureux sacrifices les déportés de 1755 qui vinrent en Louisiane, et qui s’établirent le long du bayou Tèche : elle les conduisit dans une « véritable terre promise, où coulent le lait et le miel » : ce sont les expressions mêmes de Mgr Jeanmard. Et depuis trois jours que nous parcourions les campagnes du diocèse de Lafayette, les plaines si riches couvertes déjà de la végétation luxuriante du printemps louisianais, où poussent les moissons nouvelles de maïs, de riz et de cannes à sucre, plaines ardentes dont le sol couleur d’ocre paraît s’enflammer sous le soleil, nous pouvions mieux comprendre la comparaison biblique dont se servait le distingué prélat. La terre des bayous est une terre d’abondance. Les Acadiens du Canada ne la foulèrent pas sans quelque envie jalouse ; les Acadiens de la Louisiane y jouissent d’une prospérité qu’eux-mêmes ne connaissent pas toujours.

Napoléon, au moment de signer, en 1803, le traité de cession de la Louisiane, disait : « Si je réglais mes conditions sur ce que ces vastes territoires vaudront aux États-Unis, les indemnités n’auraient point de bornes. » Et nous eûmes bien l’impression que la Louisiane, fertilisée par les eaux grasses et ramifiées du Mississippi, est un pays d’immense richesse économique.

Nos frères acadiens y vivent donc ; et ils s’y sont merveilleusement multipliés. Ils ont apporté à ce pays d’adoption le capital de leur travail et de leurs vertus.

On sait que la Louisiane, comme le Canada, fut une colonie trop longtemps négligée par sa métropole française. Toutes deux possédaient d’inégales et immenses ressources. La Louisiane remontait, par la vallée du Mississippi, jusqu’à ce pays des Illinois, qui fut longtemps entre elle et le Canada un sujet de contestation. Mais, par le fait de l’incurie administrative, cette colonie, fondée en 1699 par d’Iberville, était encore dans l’enfance en 1757, comme le déclarait alors Bougainville. En 1763, au moment où le traité de Paris la déchirait en deux, et en livrait les morceaux à l’Angleterre et à l’Espagne, elle ne comptait guère plus de 12,000 colons. Bienville, qui pour favoriser davantage l’industrie agricole, la véritable richesse de la Louisiane, avait fait remonter de Boloxi à la Nouvelle-Orléans qu’il fonda en 1718, la capitale de la colonie, n’avait pas réussi à secouer suffisamment l’inertie des ministres de Louis XV.

L’apport acadien


La déportation acadienne devait être profitable à la Louisiane. En 1756 s’y étaient réfugiés 800 exilés. D’autres les rejoignirent quelques années plus tard et par des routes diverses. Les uns revinrent de France où ils étaient d’abord retournés ; d’autres, qui s’étaient dirigés vers les Antilles françaises, recherchèrent d’instinct leurs frères louisianais pour réformer avec eux la famille dispersée ; d’autres enfin, déposés sur les côtes des États du Sud américain, mal accueillis à cause de leur catholicisme, se frayèrent une voie par l’intérieur des terres à travers la Georgie ou les Carolines, vers le Mississippi, pour descendre ensuite en Louisiane. Entre le 1er janvier et le 13 mai 1765, 650 Acadiens arrivaient à la Nouvelle-Orléans et ils étaient dirigés vers les établissements d’Attakapas et d’Opelousas.

D’autres groupes vinrent encore peu à peu fortifier ces nouvelles colonies de race française, si bien que l’on évalue à 1800 le total que l’apport acadien avait en 1780 fourni à la Louisiane. Bien plus tard, un mouvement de rapatriement fortement organisé ramena de France en Louisiane près de 3000 Acadiens. C’en fut assez pour assurer à la Louisiane méridionale la suprématie ethnique de l’élément français.

Combien sont-ils aujourd’hui, les Acadiens louisianais, après 175 années de vie américaine ?

On a essayé de préciser le chiffre de cette population. M. Dudley Leblanc, chef de la délégation venue au Canada l’an dernier, déclarait qu’ils sont là-bas 400,000. Des statistiques préparées d’après le recensement des paroisses, établissent que sur une population totale de 2,095,096, il y a 719,050 d’origine française. Tous ne sont pas Acadiens, mais en fixant à peu près à 200,000 le nombre de ceux qui ne sont pas de descendance acadienne il reste tout de même environ 500,000 qui sont là issus des anciens exilés de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick, de l’Acadie canadienne.

Il n’est que juste d’ajouter que là-bas les Acadiens, par la force de leur natalité et de leur influence, ont absorbé un grand nombre de familles espagnoles et allemandes qui vivaient à côté d’eux.

Les populations acadiennes de la Louisiane sont répandues un peu partout dans la partie méridionale de l’État ; elles sont surtout groupées dans le territoire qui forme aujourd’hui le diocèse de Lafayette. Ce sont les paroisses de ce diocèse que nous avons d’abord visitées.

Course triomphale


Une heure après notre arrivée à la Nouvelle-Orléans, le jeudi matin, 16 avril, des automobiles et des autocars emportaient les 125 pèlerins acadiens et canadiens vers l’ouest louisianais. Précédé de quatre estafettes ou moto, cyclistes dont les sirènes endiablées assuraient une libre circulation, le cortège triomphal s’avança à une allure vertigineuse, car nous étions en retard de plus d’une heure, et des réceptions nous attendaient partout le long de la route. Nous lunchons à Morgan City, où il y a peu d’Acadiens, mais où la municipalité et la Chambre de Commerce, encadrées de toute la population de la ville et des environs, nous reçoivent avec une vive sympathie. Plus loin, à Franklin, après les hommages de la ville, c’est un « garden party », un goûter aux fraises et à la crème, qui nous est offert sous les chênes du Manoir, au bord du bayou Tèche. Et le soir, après les haltes de Delcambre et Erath, nous nous arrêtons à Abbéville, où nous attendait la plus chaude bienvenue. Sur la place publique se multiplièrent les discours, les échanges de paroles enthousiastes, et nous y fûmes enveloppés par toute une population de gens qui s’appellent Landry, Leblanc, Hébert, Broussard, Arsenault ; j’y ai rencontré des Roy qu’une lointaine affinité rattache sans doute à ma famille ; tous ces gens se nomment, nous tendent une main cordiale, nous retiennent, causent en français, nous disent leur joie de nous voir. Après ces conversations multipliées, un banquet est servi sur le toit de l’Hôtel, à la clarté douteuse des étoiles, à celle-là plus efficace des lampadaires électriques.

Le lendemain, après une messe célébrée à 8 heures par Mgr Alfred Trudel, de la délégation acadienne, et une allocution charmante de M. le curé, nous reprenons la randonnée officielle. Treize villes et villages nous attendent aujourd’hui. Le programme est chargé, le soleil piquant et la route prodigue de poussière. Partout l’accueil est exubérant ; partout des discours, des rafraîchissements et des fleurs. Les jeunes filles nous couvrent littéralement de roses et de pensées, et on en porte des gerbes aux autocars et aux automobiles ; Maurice, Milton, Youngsville, Broussard, Scott, Duson, Boscœ, Rayne, Crowley, où on prend le lunch, Ville Platte, Mamou, Eunice, Lafayette, où nous arrivons trois heures en retard, nous ont montré, révélé partout l’âme profonde et vibrante de l’Acadie louisianaise.

À Lafayette, où nous passerons la nuit, S. E. Mgr Jeanmard prononça sur la place publique une allocution extrêmement cordiale de bienvenue dans sa ville épiscopale, Le soir il y eut banquet assaisonné de discours, et le lendemain, samedi, après une messe célébrée pour les visiteurs, à la cathédrale, par Monseigneur Jeanmard lui-même, nous recommençâmes à grande allure notre course historique. Comment ne pas signaler ici les réceptions de Grand Coteau, au scolasticat des Pères Jésuites, au couvent des Dames du Sacré-Cœur, où une élève nous lut avec une admirable diction la plus délicate adresse ; celle d’Opelousas où, après le lunch, sur une estrade érigée sur la place publique, on nous fait prononcer au radio des discours que toute la Louisiane entend et applaudit : des monceaux de télégrammes aussitôt envoyés de partout nous avertissent de l’enthousiasme des auditoires invisibles ; celle de Léonville, où M. le curé Lachapelle tient si étroitement groupée autour du clocher une admirable paroisse acadienne, et celle de Pont Breaux, le village natal de Mgr Jeanmard, où le soir nous banquetons dans le Paradis des Chênes. C’est à près d’un mille de l’entrée de ce village que la population s’était portée au-devant de nous. Il fallut descendre des autos, marcher militairement au son d’une fanfare, derrière un vieux drapeau troué de la Guerre de Sécession, et entrer en procession triomphale dans la place conquise. Mgr Jeanmard voulut présider lui-même le banquet du soir sous les énormes chênes verts qui, enchevêtrant les franges de leurs parasols, formaient sur nos têtes les coupoles les plus gracieuses. Dans un discours tout plein de sa charité apostolique, Mgr l’Évêque parut ouvrir tout son cœur pour célébrer avec ses coparoissiens la joie et le bienfait des survivances françaises de la Louisiane.

Le lendemain, dimanche, ce fut l’apothéose de Saint-Martinville, avec le dévoilement du monument d’Évangéline. Le matin, S. E. Mgr Prud’homme, qui faisait à la délégation canadienne l’honneur de l’accompagner, chanta pontificalement la messe, Mgr Jeanmard tenant chapelle au trône ; et dans l’après-midi, à côté de l’église, non loin du monument, ce fut l’avalanche des douze ou quinze discours qu’écouta avec une méritoire patience, de 2 heures à 5 heures et demie, une multitude de 20,000 personnes accourues de toutes parts pour célébrer Évangéline.

Aussitôt terminée la cérémonie du dévoilement, nous courons vers Nouvelle-Ibérie où nous attend avec son peuple, Mgr Langlois, vicaire général du diocèse. À 9 heures du soir, après le souper, réception et discours. Coucher à Nouvelle-Ibérie, et le lendemain nous reprenons, pour le terminer le soir à Thibodaux, notre pèlerinage à travers l’Acadie louisianaise. Les réceptions de Jeannerette, de Houma, de Napoléonville, et la soirée de Thibodaux resteront parmi les plus touchants souvenirs de notre voyage. À Napoléonville, il fallut tenir deux assemblées simultanées pour satisfaire la foule avide de nous voir et de nous entendre ; à Houma, le lunch fut suivi, sur la place publique, d’une réunion enthousiaste ; et ce ne fut qu’à onze heures du soir, à Thibodaux, après un banquet fort oratoire, que l’on se sépara.

Mardi matin, les deux délégations se retrouvaient à la Nouvelle-Orléans où le maire à 10 h. nous recevait à l’Hôtel de Ville, avec son Conseil. Le midi, lunch à l’Hôtel de Soto auquel assista Mgr Laval, évêque auxiliaire, beau vieillard de 80 ans, qui nous a fait la plus touchante allocution ; dans l’après-midi, promenade sur le Mississippi et visite de la ville. C’est le lendemain matin que la délégation canadienne s’embarqua pour le retour par mer vers New-York. La délégation acadienne passa ce jour à la Nouvelle-Orléans. J’y restai avec elle, et le soir l’Athénée louisianais, cercle académique de la société française de la ville, reçut les délégués à sa séance régulière ; on voulut bien nous faire l’honneur d’y prendre la parole.

La survivance louisianaise


Voilà, trop rapidement esquissée notre promenade historique dans la Louisiane acadienne.

Quel en sera le résultat ? Elle contribuera assurément à y mieux organiser les œuvres de survivance.

Les Acadiens louisianais vivent non seulement d’une vie matérielle plantureuse, mais d’une vie nationale jalouse encore de ses origines. On le vit bien l’autre semaine. Notre venue chez eux mit littéralement sur pieds tous les Acadiens du pays. Toute l’Acadie fut profondément remuée. On accourut de partout pour nous rencontrer, nous tendre la main, nous parler, nous dire qu’on était fier de nous accueillir, et d’échanger en français les mots qui jaillissaient du cœur. Les anciens surtout paraissaient plus touchés, souvent attendris jusqu’aux larmes.

Et les anciens parlent avec orgueil leur langue. Les enfants, les jeunes manient déjà plus difficilement le français. En beaucoup d’endroits, dans les centres surtout, on constate que l’anglais tend à le supplanter sur les lèvres des nouvelles générations. Ce qui est grave en Acadie louisianaise, c’est qu’on n’apprend plus le français à l’école. L’école publique ne l’enseigne pas. Cependant le français jouit en Louisiane d’une situation juridique précieuse. Exclu de l’école par une loi de 1866, il y est rentré par la loi de 1879, renouvelée en 1898, et qui n’a pas été rappelée. Cette loi autorise l’enseignement du français dans les écoles primaires des localités où domine l’élément de langue française. Mais, malheureusement, les Acadiens n’ont pas su s’en prévaloir. Alcée Fortier nous le rappelait à Québec, en 1912, lors du Congrès de la Langue française ; il regrettait que l’école acadienne de la Louisiane fût devenue, pour cause d’inertie, exclusivement anglaise. Seuls quelques établissements libres, dans les grands centres, dirigés par des Frères ou des Sœurs, procurent aux élèves la connaissance du français.

D’autre part, aucune association ne groupe en vue d’une action nationale concertée, les Acadiens de la Louisiane. Et il n’y a plus de journaux français dans l’État, depuis qu’est morte, il y a une bonne douzaine d’années, l’« Abeille ». Tous les éléments de race française sont donc là-bas épars, sans cohésion, sans lien qui les rattache, et les fortifie par l’union systématique des volontés. Le clergé y jouit cependant d’un grand prestige ; il reste, là aussi, comme un agent efficace, non seulement de la foi religieuse, mais aussi de la survivance des traditions nécessaires du foyer.

On le voit donc, la situation en Louisiane acadienne est à la fois périlleuse et pleine de ressources. Un profond désir de survivre y anime les foules, mais il n’est pas orienté. Il y a là une masse un peu informe d’énergies vigoureuses. Qu’un ferment généreux y soit jeté demain, et y mette en mouvement ordonné cette vitalité puissante, et l’on verra se continuer et se renouveler tout le long des bayous le miracle acadien.

Mais pour exploiter et discipliner tant de ressources matérielles et morales, il sera utile à nos frères de Louisiane de garder contact avec nous. Nous pouvons les aider ; et ils souhaitent cette loyale et efficace collaboration. Déjà des projets sont ébauchés, qui ont reçu leur enthousiaste adhésion. L’Acadien de la Louisiane est fier de sa patrie d’adoption ; il ne veut assurément pas, par un particularisme de sécession, former un État dans l’État ; il veut seulement servir, par toutes ses activités, la grande République ; mais sa survivance de ses qualités ancestrales ne pourrait que seconder un tel dessein. L’âme acadienne, avec ses admirables vertus et son verbe incomparable ajoutera toujours une beauté héroïque à toutes les beautés de l’âme américaine.
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