Littérature québécoise








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Refrancisons nos paysages


Je n’ai pu refuser à la Société des Arts, Sciences et Lettres l’invitation qu’elle m’a faite de collaborer par la radio à son œuvre de « refrancisation » des campagnes et des villes de la province de Québec.

Il m’est particulièrement agréable de le faire ce soir, au retour d’un voyage où pendant plus de deux mois il m’a été donné de voir et d’admirer le paysage français, le visage géographique et artistique de la France. Rien n’est beau, dans cet ordre de choses, comme la terre de France !

La nature et l’homme l’ont si délicatement travaillée, et ils ont de tant de façons multiplié sa beauté ! La France n’offre pas les panoramas si larges, presque infinis et si magnifiques de quelques-uns de nos paysages canadiens. Le paysage français, plus ramassé dans ses lignes, plus souples, cultivé avec plus de soin par une population plus dense, apparaît comme une œuvre d’art autant qu’une œuvre de la nature. On a dit souvent que la terre de France est un immense jardin où tout est ordonné non seulement pour l’utilité mais aussi pour l’agrément de la vie. Je ne l’ai jamais mieux constaté qu’en parcourant pendant ces derniers mois les provinces françaises. À cette saison du printemps, les paysages avaient une fraîcheur, une parure de verdure neuve et de fleurs blanches qui étaient pour l’œil un enchantement perpétuel. Mais ce qui ajoute à la beauté de cette nature ce sont les villages groupés autour des clochers, s’harmonisant avec le décor splendide des coteaux ou des plaines, des plateaux ou des ravins, des forêts ou des champs.

On aime à le voir, de loin ou de près, mettre sa grâce, et comme sa note tout humaine dans la gamme des couleurs ou des harmonies de la nature. C’est lui qui fait mieux voir partout dans ce jardin français l’âme de la France. Et l’une des choses qui retiennent l’attention du voyageur étranger, du voyageur canadien en particulier, c’est avec le bon goût français cette langue française si juste, si pittoresque et si franche sur les enseignes des villages, aux devantures des magasins et des auberges.

Même dans les régions les plus fréquentées par les touristes étrangers on ne songe pas à remplacer les annonces françaises par des annonces anglaises, allemandes ou italiennes.

Combien de fois au cours de mes randonnées dans les campagnes de France et au spectacle de la vie française qui s’y montre partout avec tant de sincérité pittoresque, j’ai pensé à nos campagnes de la province de Québec, à certaines déformations qui leur font perdre leur caractère français et à l’opportunité de la campagne de refrancisation.

Nous, de la province de Québec, nous sommes fiers de nos origines françaises ; nous sommes plus fiers encore de notre longue fidélité à cette âme, à cette conscience française que nous ont transmise des siècles de patients et héroïques sacrifices. Que cette fierté ne soit pas seulement théorique, superficielle ou verbale. Qu’elle soit agissante et efficace !

Notre survivance française, c’est le fait dont la noblesse nous émeut nous-mêmes ; assurons que ce fait se prolonge demain et toujours dans notre vie canadienne.

Et si nous n’avions pas de raisons plus intimes, plus profondes de la continuer, nous pourrions nous souvenir que c’est ce fait qui nous pousse avec le plus d’intérêt devant les autres peuples, et qui excite l’admiration de l’étranger.

Combien de fois au cours des trois mois que je viens de passer en Europe et surtout en France, combien de fois soit en France, soit en Belgique, j’ai constaté la sympathie très vive qu’éveille, que provoque partout notre histoire !

Combien de fois, dans les milieux universitaires surtout où j’ai eu l’occasion et l’honneur de parler de notre vie canadienne-française, j’ai vu s’allumer dans les yeux de mes auditeurs une curiosité avide, et puis bientôt une admiration profonde pour le miracle de notre survivance.

Gardons donc à notre vie canadienne-française tout ce qui fait son prix, tout ce qui en elle mérite l’estime et attire la curiosité des autres peuples.

Nous avons raison d’être nous-mêmes, orgueilleux de notre passé. Mais nous avons surtout le devoir de ne pas le trahir, de ne pas le gâter par nos coupables négligences, de préserver de tout ce qui les mutile, nos meilleures traditions.

Nous voulons être, au Canada, le groupe toujours vivant, issu des pionniers, des créateurs de la vie canadienne ; nous voulons être une race distincte, qui apporte à la vie commune les éléments supérieurs de sa vertu ; mais cette race distincte, canadienne avant tout, assurément ne peut avoir de valeur spéciale, conforme à sa vocation historique, que si elle reste attachée aux formes essentielles de son âme française, comme d’autres s’appliquent à rester et à paraître provinces anglaises.

Puisque c’est ce caractère français, traditionnel, de notre Québec qui le fait si populaire à l’étranger, qui lui attire tant de visiteurs, qui détermine vers nos villes et nos campagnes un courant toujours renouvelé de tourisme américain : conservons à notre Québec son caractère français.

Réfléchissons bien aux causes certaines de ce tourisme que nous voulons retenir.

Qu’est-ce que viennent voir chez nous les Américains et nos concitoyens des provinces anglaises ? Ils viennent voir chez nous deux sortes de paysages : le paysage matériel splendide et si varié de notre nature québécoise, mais aussi et surtout le paysage spirituel, plus magnifique encore et plus précieux de nos mœurs et de notre vie française.

Le paysage spirituel les attire plus encore que le paysage matériel. Ils peuvent voir, ailleurs, des beautés naturelles qui rivalisent avec les nôtres ; ils ne peuvent voir que chez nous, dans notre province de Québec, le spectacle pittoresque et si curieux parfois de nos habitudes françaises.

Et comment apparaît aux regards des touristes notre paysage spirituel ? Il apparaît dans les formes extérieures de nos maisons, dans la tenue de nos bâtiments et de nos fermes, à la campagne ; il apparaît dans l’ameublement de nos foyers canadiens, dans les manières et le langage de nos gens ; il apparaît tout le long des routes dans les noms des villages, dans les mots dont s’appellent nos édifices publics, les magasins et les auberges, dans la langue française des annonces et des enseignes. Tout ce qui est français de forme, de tenue et de langue révèle le paysage spirituel que recherche dans notre province le touriste étranger.

Gardons donc bien à nos campagnes, comme d’ailleurs aussi à nos villes, ce cachet qui est leur beauté originale, la beauté que l’on vient voir, que l’on vient trouver chez nous.

Et alors cessons de remplacer nos belles vieilles maisons canadiennes de lignes si simples, si régulières et si belles, par ces boîtes carrées à deux étages, qui n’ont pas d’autre mérite architectural que d’être des cubes géométriques. En France, dans les campagnes – je le remarquais encore il y a quelques semaines, en parcourant le Poitou et la Normandie – les maisons à deux étages de l’habitant sont toujours surmontées de ces toits à double pente qui les coiffent si gentiment et qui font rutiler au soleil leurs tuiles rouges. Les boîtes carrées, déposées comme de grosses caisses le long de nos routes, défigurent singulièrement depuis quelques années le paysage québécois. Sans doute, il faut souvent remplacer les vieilles maisons, ou les agrandir : ayons soin de le faire en observant au moins les règles essentielles du bon goût français.

La campagne de refrancisation que l’on a entreprise porte aussi le vocabulaire du paysage. Et le vocabulaire d’un paysage traduit assurément plus que toute autre chose son âme, son caractère spirituel. Or, l’anglomanie menace d’envahir, non seulement les affiches, les enseignes du commerce de nos villes françaises, mais même celles de nos magasins et de nos auberges de campagne,

Il y a chez nous deux sortes d’anglomanie qui dépriment notre fierté française : l’anglomanie de l’intérêt et l’anglomanie du snobisme. Il y a l’intérêt, l’intérêt d’ailleurs mal entendu, qui persuade que le commerce n’ira pas si le magasin ne se présente pas avec une façade anglaise. C’est une erreur que l’on a souvent signalée pour les villes, et une erreur encore plus grave, si possible. dans nos campagnes françaises de la province de Québec. Pourquoi le marchand et le pharmacien de nos campagnes, et pourquoi l’hôtelier ou l’aubergiste auraient-ils besoin de s’annoncer en anglais à leur clientèle française, et même à la clientèle qui passe, à celle-là surtout du touriste anglais qui vient chercher, et qui s’attend à rencontrer du français dans nos campagnes ?

Mais il arrive que cette anglomanie qui exprime un intérêt mal compris se double chez nous de l’anglomanie plus détestable du snobisme. On croit paraître plus élégant, ou plus à la mode, en se payant de mots anglais soit sur la façade de sa boutique, soit sur ses lèvres de pédant. Ce snobisme nous a fait un tort incalculable. Tâchons de le détruire et sur les façades et sur les lèvres, et pour cela jusque dans les esprits.

Je vois sur les programmes que distribue la Société des Arts, Sciences et Lettres que l’on se préoccupe de refranciser par l’école nos campagnes. L’idée est excellente. Nos instituteurs et nos institutrices peuvent beaucoup pour développer le bon goût des enfants, même le bon goût qui aurait été faussé par l’éducation des parents, et pour développer aussi le culte et le respect de nos traditions.

Mais alors il faut que l’école elle-même soit une maison de bon goût, dans sa tenue extérieure comme dans sa discipline intérieure. Elle contribuera pour sa large part à maintenir l’agrément du paysage spirituel de notre province française, si par exemple elle apprend bien à nos enfants cette langue française que le touriste est toujours charmé d’entendre dans nos campagnes. Il ne s’agit pas de détruire le bon langage, à saveur de terroir, qui abonde encore dans nos campagnes ; il s’agit plutôt d’en développer le culte, de garder aux lèvres de nos bonnes gens les expressions traditionnelles et si françaises de leur âme. Mais il s’agit encore, pour l’instituteur ou l’institutrice, de détruire, de supprimer aux lèvres des enfants tous les mots de mauvaise formation, de mauvais goût, parfois grossiers ou blasphématoires, qu’ils entendent malheureusement trop souvent et qu’ils apprennent trop tôt. Pourquoi faut-il que le vocabulaire du blasphème soit, à la campagne comme à la ville, une trop large part du vocabulaire français ? Nos impatiences et nos colères pourraient, même en français, s’exprimer autrement et de façon aussi certaine. C’est ce qu’on voit qu’elles font, d’ordinaire, en France ; et c’est ce qui fait parfois si pittoresques là-bas, et si amusantes, les injures copieuses qu’échangent avec truculence des cochers en verve.

Que les écoles apprennent encore à nos enfants à bien prononcer les mots de leur langue et à les bien articuler. Mal articuler le français, c’est un gros défaut de nos habitudes canadiennes : et c’est ce qui ôte à notre parler cette musique charmante que l’on écoute avec tant de surprise là-bas sur les lèvres même des petits enfants. C’est à l’école comme au foyer qu’il importe de cultiver l’amour du parler maternel et d’en redresser les habitudes incorrectes ou trop vulgaires.

Il y a une formule que j’aime à lire dans le programme de refrancisation de la Société des Arts, Sciences et Lettres. On s’y propose de redonner à la province de Québec non seulement « une physionomie française mais encore une véritable atmosphère française ».

Cette ambition est juste autant qu’elle est noble. C’est l’atmosphère française qui assurera la physionomie française. La physionomie traduit un état d’âme ; elle est faite non seulement des traits extérieurs dont se compose un visage, mais aussi et surtout des vertus qui se reflètent sur ces traits. Il nous faut donc les vertus si nous voulons la physionomie de notre race. Et ce sont ces vertus accordées avec les milieux, avec les paysages de notre province de Québec qui feront à cette province son beau visage ancestral, qui créeront l’atmosphère où notre âme pourra mieux dilater ses énergies, montrer et perpétuer nos chères traditions.

Que nos foyers, que nos écoles continuent donc d’enseigner les vérités morales et spirituelles qui sont nécessaires à la vie chrétienne. Ces vérités elles-mêmes nous attacheront davantage aux coutumes, aux mœurs qui ont fait la force de nos anciens et qui assureront notre survivance.

Que tous nos compatriotes des villes et des campagnes s’appliquent avec soin, avec zèle, à refranciser ce qui était anglicisé, à embellir ce qui était enlaidi, à orner ce qui était trop dépouillé, à faire revivre ce qui était mort, et nous verrons bientôt, demain, la province française de Québec, si riche déjà des paysages incomparables que lui fait la nature, plus belle encore et toujours de tous les paysages spirituels que lui auront faits les habitants de son sol, les fils de notre nation.
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