Littérature québécoise








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Pour notre héritage de vie intellectuelle



La culture de l’esprit français au Canada


Les disciplines intellectuelles1

Vous avez souhaité que l’on vous dise à vous qui représentez en ce moment parmi nous l’esprit français de France, ce qu’est devenu ce même esprit en Amérique, au Canada où depuis plus de trois siècles il a établi des colonies spirituelles ; vous voulez savoir de quels soins, ou de quelle culture il a été ici l’objet.

Vous pouvez déjà sans doute répondre vous-mêmes à cette question puisque hier à Gaspé, aujourd’hui à Québec, vous avez entendu notre esprit s’exprimer dans la langue de chez vous, et que sa survivance linguistique est déjà un signe de sa culture.

Si loin de chez vous, vous retrouvez au Canada, à Québec, votre langue ; et vous l’avez reconnue, assurément, dans la ferveur, dans la sincérité des mots qui vous ont exprimé notre accueil fraternel.

Cette langue que nous parlons, on vient de vous dire sa qualité, comment elle a gardé le vocabulaire essentiel de la vôtre ; on a pu vous assurer qu’elle n’est pas autre que celle que l’on parle en France, sauf les altérations accidentelles qu’elle a dû subir en son aventure américaine, sauf les additions inévitables qu’on lui a faites au Canada, sauf aussi les vieux mots qu’elle a gardés ici avec plus de soin que vous n’en avez mis chez vous à les faire vivre. Vous l’avez reconnue sur nos lèvres, un peu différente encore de la vôtre par la sonorité affaiblie d’une prononciation moins nette, ou par la mollesse d’une articulation moins précise.

La langue d’un peuple peut signifier de maintes façons la culture de ce peuple. Elle témoigne de son intellectualité autant que de sa naissance. L’esprit porte jusque dans les mots les qualités variables de son éducation. Et les manières mêmes de prononcer une langue ou de l’articuler, montrent déjà, chez les gens instruits qui la parlent, quelques-unes des conditions de leur culture.

Ces conditions furent, chez nous, et sont encore, assez spéciales, et il faut bien les connaître pour mieux juger ensuite des proportions pas toujours normales qui existent au Canada français entre les qualités de la langue parlée par les gens instruits et la culture générale de leur esprit.

Retenez d’abord, si vous le voulez bien, un fait essentiel de notre histoire qui en explique bien d’autres. Chez nous, au Canada français, les gens instruits, laïcs ou ecclésiastiques, qui représentent aujourd’hui dans sa tenue générale notre culture d’esprit, sont presque tous issus du peuple. Ils en sortaient hier, s’ils n’en sont pas sortis aujourd’hui même. Chez nous les classes dirigeantes, bourgeoises, celles qu’on appelle les classes instruites, se reforment sans cesse par la base, c’est-à-dire se reforment sans cesse chez le peuple où elles vont presque à chaque génération chercher leurs éléments nouveaux. Les familles qui ont surgi de la foule et qui se sont élevées un jour au premier rang social pour y dominer par l’esprit ou par l’argent, s’écroulent presque aussitôt dans l’inaptitude des enfants à se maintenir. C’est le cas de l’Étape de Paul Bourget qui se retrouve et se vérifie sans cesse au Canada. Ceux qui hier avaient franchi et conquis, par la culture et l’influence, les premières places, voient trop rarement leurs enfants continuer l’effort d’ascension qui les avait portés eux-mêmes aux sommets de la vie professionnelle, économique ou politique. Ces enfants, après une ou deux générations, retournent, replongent au fond populaire, pendant que d’autres fils de paysans ou d’ouvriers montent à leur tour vers la supériorité intellectuelle ou sociale. Ce phénomène, je le sais bien, n’est pas particulier à notre Canada français ; il est ordinaire en tous pays démocratiques ; mais il se multiplie chez nous peut-être plus qu’ailleurs, par suite des grandes facilités de l’accès aux études classiques, mais à cause surtout de toutes les mollesses américaines ou canadiennes de notre éducation familiale, à cause aussi de toutes les paresses intellectuelles qu’ont engendrées jusqu’ici soit, par défaut de concurrence, la facilité trop grande du succès professionnel, soit la suprématie sociale, en Amérique, de l’argent sur l’esprit.

Et si j’insiste sur ce fait, et si je parais ainsi manquer d’amour-propre national, c’est que ce fait explique déjà à l’étranger qui passe, comme au Canadien qui reste, certains défauts de notre esprit, certaines qualités d’une culture qui ne se transmet pas assez dans la famille, qui change sans cesse son foyer social ; ce fait explique par exemple, en bonne part, pourquoi chez nous règnent dans les classes instruites des façons de s’exprimer qui restent, par la prononciation et par le vocabulaire, très voisines du parler du peuple ; et il explique donc aussi comment chez nous la langue parlée est souvent inférieure par sa qualité à la culture de celui qui la parle. Nous n’avons pas une aristocratie assez permanente du langage et de l’esprit. Il faut recommencer sans cesse à former l’une et l’autre, et chaque génération nouvelle qui arrive au premier rang y apporte d’abord la marque certaine de ses origines et de ses habitudes populaires.

D’autre part, laissez-moi vous rappeler encore que depuis 1760, notre culture même a trop souvent souffert des conditions de vie sociale et économique qui ont été faites à la population française du Canada.

Après 1760, après la conquête anglaise, nous étions ici, dans la pensée des conquérants ou des bureaucrates qui nous gouvernèrent, et dans la société civile, officielle, qu’ils organisèrent, une race inférieure, des citoyens relégués aux fonctions subalternes de la vie politique ou économique, condamnés au traitement d’associés pauvres. Notre élite française, appauvrie déjà, en effet, par la guerre, et plus encore après la guerre par tous les obstacles qui l’empêchèrent de se développer, notre élite, celle-là surtout qui a surgi quand même de nos collèges classiques, n’a pu lutter sur les terrains économiques et politiques avec les classes de langue anglaise ; ostracisée souvent par les vainqueurs qui détenaient la fortune, pauvre en ressources d’argent, riche seulement de son esprit, notre population française, tout le long du XIXe siècle, n’a pu assez faire valoir ses dons intellectuels, ni établir en tous domaines de la pensée ou de l’action sa supériorité véritable ; elle n’a pu assez la montrer malgré tant d’efforts que paralysait trop souvent l’insuffisance de ses propres moyens, ou que brisait souvent l’intolérance jalouse de nos associés anglais.

Étienne Parent, le plus grand peut-être encore de nos journalistes, répondait déjà en 1831 à un pamphlétaire du Haut-Canada (entendez du Canada anglais) qui reprochait au Bas-Canada (entendez le Canada français) l’état, arriéré de ses institutions ou la lenteur de ses progrès :

« Si notre écrivain eut consulté l’histoire du Bas-Canada, il aurait vu qu’après nous avoir dépouillés de biens considérables consacrés à l’éducation de la jeunesse, ce n’est que depuis 1824-25 que nous avons pu obtenir l’établissement d’un système d’éducation populaire ; il aurait vu l’état de violence dans lequel le peuple canadien a passé les trente premières années de l’ère constitutionnelle, pendant lesquelles il a eu à lutter pour son existence comme peuple contre tout ce que peut inventer l’avidité, l’ambition et la haine, aidées de la protection puissante de différents ministères.

« Reprocher au peuple du Bas-Canada d’être stationnaire. c’est reprocher à un homme qu’on environne de précipices de ne pas avancer. » (Le Canadien, 3 sept. 1831.)

La réponse si juste d’Étienne Parent aurait pu être reprise plus d’une fois, et avec autant de vérité, tout le long du XIXe siècle. Et il n’est pas inutile de le rappeler ici, pour que l’on tienne suffisamment compte de tant de faits qui ont pesé de tout leur poids sur nos possibilités intellectuelles, qui ont fait partie intégrante des conditions mêmes de notre culture.

* * *

Est-il besoin, avant de définir les disciplines auxquelles fut soumis notre esprit, de rappeler les aptitudes natives de cet esprit ? L’esprit français est partout assez semblable à lui-même. Et il garde cette ressemblance aussi longtemps qu’il ne subit pas de déformations essentielles. Vous savez donc de quel esprit nous sommes, ou de quelles vertus spirituelles nous étions capables ; vous savez aussi que notre éducation familiale, qui est la première des disciplines auxquelles obéit l’esprit, n’eut rien tant à cœur que de faire survivre dans nos foyers canadiens les habitudes morales, les tendances profondes, tout ce fonds de traditions qui est la richesse naturelle et comme la vie essentielle de l’âme française. Chez nous comme chez vous c’est sur un esprit, riche déjà de tous les héritages de la nature et de l’histoire, que s’est fait le travail spécial de la culture. Nous avons eu soin que l’école du foyer d’abord, puis l’école primaire qui la continue, fussent avant tout, des écoles de culture française. Notre esprit a sûrement subi les modifications inévitables qu’imposaient à la fois la géographie et l’histoire, mais nous croyons pouvoir affirmer qu’il est resté en la plus grande mesure possible, fidèle à sa propre nature.

* * *

C’est après l’école du foyer et après l’école primaire, que s’exercent sur l’esprit les disciplines classiques proprement dites, celles qui règnent à l’école secondaire, au collège, au petit séminaire, puis à l’université.

L’école secondaire, le collège classique fut établi au Canada français, dès les premières années de l’époque coloniale. Les premiers colons de Québec voulurent tout de suite assurer à leurs enfants les principaux moyens de culture dont jouissaient les petits Français de France. Et ce furent les Jésuites qui dès 1635 – trois ans à peine après la restitution du Canada à la France par l’Angleterre – fondèrent le premier collège classique de Québec. Ils l’établirent en faveur de quelques familles qui étaient venues, après le traité de Saint-Germain-en-Laye (1632), se fixer en Nouvelle-France.

Ce collège fut organisé selon les programmes et les règlements des collèges des Jésuites de France. Et nous savons par le témoignage des Relations, comme aussi par les témoignages de l’historien Charlevoix et du voyageur Kalm, quelle éducation soignée recevait à Québec la jeunesse, et quelle politesse d’esprit et de manières régnait alors dans la société.

Quand, en 1668, Mgr de Laval, le premier évêque de Québec, établit un Petit Séminaire pour le recrutement de son clergé, il régla que les élèves de ce Séminaire iraient prendre au Collège des Jésuites leur instruction classique.

Mais vint le grand dérangement causé par la conquête anglaise, en 1760. Le Collège des Jésuites dut fermer ses portes, le gouvernement anglais ne permettant pas à ces religieux de continuer à se recruter au Canada. Le Petit Séminaire de Québec, qui s’érigeait en face, à côté de la Cathédrale, était tout désigné pour hériter de la tâche de donner aux jeunes gens l’enseignement secondaire.

Il se transforma donc en collège classique. Cette transformation fut une évolution nécessaire.

À ce moment décisif de sa vie coloniale, la population française du Canada, détachée de la France, livrée à ses seules ressources intellectuelles, avait plus que jamais besoin d’un enseignement classique et de toutes les forces supérieures qu’il procure à l’esprit. Un tel enseignement secondaire – il ne pouvait être encore question de l’universitaire – devenait un facteur indispensable de sa survivance. On ne pouvait au Canada sauver l’esprit français sans une discipline qui, à tous les degrés de sa formation, le façonnât selon ses aptitudes essentielles, et le retint dans les traditions mêmes de sa culture.

Le Séminaire de Québec reprit donc, pour la continuer, l’œuvre commencée par le Collège des Jésuites. Il recueillit le flambeau. Et il voulut maintenir les programmes établis, ceux que l’on avait empruntés aux collèges classiques de France.

Ce sont ces programmes que vous connaissez que je n’ai pas besoin de définir autrement, programmes à base d’enseignement gréco-latin, ce sont ces programmes qui ont présidé pendant tout le XIXe siècle et jusqu’à nos jours à la formation intellectuelle de la jeunesse canadienne.

Le Séminaire de Québec ne fut pas longtemps seul à donner à cette jeunesse la culture classique. Dès la fin du XVIIIe siècle et tout le long du XIXe l’on vit surgir sur différents points du territoire aux endroits stratégiques de la défense de l’esprit français, d’autres maisons, d’autres collèges d’enseignement secondaire.

Trente et un existent aujourd’hui dans la seule province de Québec. Il faut ajouter à ce nombre deux collèges classiques français dans l’Ontario, à Ottawa et à Sudbury, dont l’un, celui d’Ottawa, est maintenant érigé en Université ; trois dans l’ouest canadien, à Saint-Boniface, à Gravelbourg et à Edmonton, et trois dans les provinces de l’Est, à Memramcook, à Bathurst et à Church Point ou Pointe de l’Église.

C’est le clergé qui les a tous fondés. Et ce fait, exceptionnel, semble-t-il, s’explique par les circonstances très spéciales qui ont accompagné chez nous le développement de la vie française.

En 1760, nous avions été violemment détachés de la France. Tous les chefs de la colonie, tous ses chefs civils et militants étaient repassés en France. Le peuple s’était vu tout à coup privé de tous les appuis anciens et naturels de sa vie sociale et publique, de tous les chefs laïcs qui auraient pu concerter, diriger ses efforts de survivance. Le clergé cependant était resté, lui. Le clergé était resté avec le peuple, tout près du peuple, étant sorti de lui et pour cela étroitement attaché à tous ses intérêts, les matériels comme les spirituels. Or, le peuple était resté profondément religieux, profondément chrétien, l’Église n’ayant jamais cessé, au Canada, de collaborer avec la France, de s’associer à toute la vie des colons, de fortifier cette vie de toutes les influences, de tous les bienfaits de sa charité.

Le peuple, habitué à compter sur le clergé comme sur une force indispensable, et manquant tout à coup de l’appui de ses chefs laïcs, se tourna comme d’instinct vers ses prêtres, vers la meilleure puissance organisée qui lui restât après la conquête. Et le clergé, non par esprit de domination, mais pour servir, ne voulut pas se soustraire à la confiance que lui faisait le peuple, un peuple que venaient d’accabler tant de malheurs. Et rien ne fut plus facile, à ce moment, pour le prêtre, comme pour le peuple, que de mettre l’une dans l’autre leurs mains loyales. Ces deux mains ne devaient pas se disjoindre.

Mais le premier besoin du peuple, après celui de pourvoir à sa vie matérielle, n’est-il pas le besoin d’assurer la vie de son esprit ? Le problème de l’enseignement, de l’enseignement à tous les degrés, se posait donc avec une nouvelle et supérieure nécessité, dès 1760, après toutes les destructions de la conquête. Le clergé le comprit. Il s’appliqua à résoudre ce problème. Mis en demeure par ses nouvelles responsabilités sociales de pourvoir à l’instruction du peuple, il créa, le plus souvent de ses propres ressources ou des épargnes modestes de sa pauvreté, les écoles, les institutions où le peuple pourrait encore s’instruire, où par une culture suffisante il pourrait garder à son esprit toutes les forces supérieures, toutes les vertus françaises qu’une nouvelle allégeance politique pouvait entamer ou détruire.

Ajouterai-je que ce ne fut pas sans de grands sacrifices que le clergé accomplit son rôle d’éducateur du peuple et surtout son œuvre d’enseignement classique ? Sacrifices d’argent : nous venons de le rappeler, le clergé mit aux fondations laborieuses de nos collèges classiques ses petites économies. Sacrifices de dévouements ; il fallut si souvent, à cette distance de la France, et après une séparation qui nous privait de tous les secours intellectuels qu’elle aurait pu nous continuer, secours en hommes et secours en livres, il fallut si souvent accabler les hommes, et si souvent aussi se priver des livres nécessaires, ou encore copier les vieux manuels classiques qu’on ne pouvait renouveler, transcrire pour les élèves des grammaires latines ou des traités de philosophie ; il fallut pour les maîtres le plus souvent mal préparés à leur tâche, suppléer par l’effort pénible à une impossible formation pédagogique et se surcharger à la fois des travaux combinés d’enseignement et de discipline.

Mais qu’importait tout cela ! L’œuvre nécessaire, l’œuvre que personne autre que le prêtre ne pouvait accomplir, se faisait à ce prix et elle donnait des résultats. Elle préparait pour l’Église un vaillant clergé ; elle préparait aussi pour la vie publique, pour toutes les nécessités urgentes de la défense nationale des hommes qui ne seraient pas inférieurs à leur tâche.

C’est ainsi et par de tels dévouements, que le peuple canadien gardait au sommet de sa vie la flamme qui ne doit pas s’éteindre, la flamme de l’esprit français.

* * *

Cette flamme, certes, ne fut pas toujours aussi vive qu’on l’eût souhaité. Nous venons d’en donner quelques raisons. Nous ne pouvions, pour l’alimenter avec abondance, ni trouver chez nous, ni aller chercher chez vous, tout ce qu’il fallait.

Entre bien d’autres moyens d’aviver la flamme ou de la régulariser, il manqua trop longtemps à nos collèges classiques la présence et le concours d’une université. L’université était nécessaire pour coordonner les efforts et les enseignements, pour réviser ou mettre au point les programmes, et pour sanctionner les résultats. Hélas ! elle ne devait être créée chez nous – je parle de l’université française – qu’en 1852.

Le gouvernement anglais nous offrit bien en 1789 de nous associer à lui pour la fondation à Québec d’une université mixte qui eût été à la fois un instrument de progrès et un instrument d’assimilation. Nous avons alors sacrifié le progrès problématique pour éviter l’assimilation certaine. En 1801, on nous offrit encore l’Institution Royale, avec tous les secours qu’elle accorderait aux écoles de tous degrés. Cette fois encore on refusa le secours pour garder à nos écoles et à nos collèges leur discipline, leur âme française. Nous sacrifiions encore l’argent pour sauver l’esprit.

Pendant plus de cinquante ans encore, nous ne pûmes compter, pour créer l’Université française, sur le concours des gouvernements hostiles à l’expansion ou à l’influence de notre vie française. Cependant le besoin était urgent. Il fallait y satisfaire.

Une fois encore ce fut le clergé qui dut s’y employer. C’est lui encore que sollicitaient toutes les espérances. Et en 1851, les évêques prièrent le Séminaire de Québec de créer lui-même l’Université française du peuple canadien. Et le Séminaire de Québec fonda, en 1852, l’Université Laval.

Celle-ci parut presque aussitôt avec ses facultés de théologie, de droit, de médecine et des arts : cette dernière comprenant à la fois lettres et sciences.

Ce fut grande joie en 1854, quand fut inauguré Laval. Il y eut des mots enthousiastes. Mgr Bourget, évêque de Montréal, osait lui prédire qu’elle deviendrait la Sorbonne de la Nouvelle-France. En fait, l’Université Laval apparut aux regards de tous comme une forteresse nouvelle de l’esprit français au Canada. Sans doute, elle ne put tout de suite armer, couronner tous ses bastions. Elle eut à souffrir de ses trop grandes insuffisances de ressources. Mais elle fut quand même une force régulatrice de l’enseignement, un foyer de vie qui attirait les esprits, un centre de meilleure culture. Elle groupa autour d’elle, par l’affiliation, tous les collèges classiques, et avec eux elle travailla au perfectionnement de l’enseignement secondaire.

Il lui fallut attendre longtemps, trop longtemps, les faveurs de la fortune, avant de pouvoir pousser ses programmes jusqu’au véritable enseignement supérieur. Ce ne fut pratiquement qu’en 1920, au moment des grandes prospérités matérielles d’après-guerre, et avec le produit des généreuses souscriptions du gouvernement provincial et du public, que l’Université Laval put organiser, au degré supérieur, ses enseignements littéraires et scientifiques. L’Université de Montréal, qui existait depuis 1876 comme succursale de l’Université Laval, et qui fut déclarée autonome en 1920, suivit, comme celle de Québec, les voies lentes de perfectionnement qu’imposait partout la pénurie des ressources.

* * *

Quelles furent, malgré ces lenteurs, les disciplines essentielles de l’Université ? Quelle sorte de culture donna-t-elle, dans ses Facultés, à la jeunesse étudiante ? La réponse est courte, qui peut d’un mot répondre à cette question. Nos disciplines essentielles, au domaine des lettres et des sciences, au degré supérieur comme au degré secondaire, sont les disciplines françaises. Notre culture d’esprit reste, en ses méthodes fondamentales et à tous les degrés, une culture française.

Nos programmes de baccalauréat ont été jusqu’à 1902 les programmes du baccalauréat français. Et si, à partir de 1902, nous n’avons pas osé tenter les expériences variées et successives de votre pédagogie universitaire, c’est que nous avons pensé qu’il valait mieux tout simplement garder et fortifier notre baccalauréat unique, traditionnel, à base de culture gréco-latine.

Notre École Normale Supérieure de l’Université de Québec, organisée en 1920, reproduit dans ses programmes de formation, et toutes proportions gardées, vos programmes de licence ès lettres. Ce sont d’ailleurs encore des maîtres de chez vous qui y occupent les chaires d’enseignement des lettres. Sa section scientifique s’inspire aussi des disciplines de vos Facultés scientifiques, la plupart de ses professeurs ayant été chercher chez vous leur formation supérieure.

Vous savez, d’autre part, comment nos Facultés de médecine sont elles-mêmes soucieuses d’appliquer dans leur enseignement vos méthodes françaises, et quelles relations assidues tiennent en liaison nos professeurs avec vos maîtres de Paris, de Lyon, de Bordeaux ou de Strasbourg.

Ai-je besoin d’ajouter ici encore qu’au domaine de l’enseignement supérieur comme à celui du secondaire, nous souffrons et d’être plus jeunes que d’autres peuples qui héritent d’institutions séculaires, et de manquer de ressources qui auraient permis à nos institutions canadiennes-françaises de prendre un plus rapide développement, à notre culture un plus rapide essor. Ce sont nos insuffisances matérielles qui ont, pour leur large part trop prolongé notre adolescence intellectuelle.

* * *

Je n’insiste pas davantage sur la nature de nos disciplines intellectuelles, sur les éléments de fond de notre culture d’esprit.

Ai-je besoin d’ajouter qu’à ces éléments classiques et européens se mêlent aussi d’autres influences qui viennent du milieu canadien lui-même ou du milieu américain dans lequel nous vivons. Sur les bases françaises de notre culture ne peut pas ne pas s’édifier tout de même un esprit canadien, un esprit qui reste près du vôtre par ses vertus essentielles, mais qui s’en éloigne aussi par des éléments que lui fournit sa vie propre. Ainsi nous savons tout à la fois différer de vous et vous ressembler par tant de qualités et par tant de défauts propres qui se superposent à nos qualités communes et à nos défauts fraternels.

Cet esprit canadien et français qui est le nôtre et qui s’est manifesté de bien des façons, a créé au Canada une littérature de langue française qui traduit assez exactement, dans la variété de ces œuvres, sa force et sa faiblesse. On vous en parlera au cours de ces matinées universitaires.

Trop évidemment, notre esprit canadien-français, pour les raisons d’âge et d’indigence, dont j’ai parlé, et pour d’autres aussi, n’a pas encore toute la vigueur, toutes les initiatives, toute la supériorité intellectuelle qu’on peut lui souhaiter. Et s’il fallait préciser un peu ces autres raisons, j’avouerais volontiers, de cet esprit, qu’étant traditionaliste il ne peut manquer d’être routinier ; étant peu stimulé par la concurrence, il ne peut manquer d’être paresseux ; étant français il ne peut manquer d’être léger ; étant américain il ne peut manquer d’être satisfait. De tout cela nous essaierons bien de nous corriger. Mais vous savez s’il est facile de se corriger de tout cela.

Nous nous en corrigerons pourtant si nous devenons plus sévères pour nous-mêmes, plus rigoureux dans nos méthodes, plus judicieux dans nos efforts ; nous nous corrigerons si nous voulons continuer de prendre chez vous, Messieurs les Délégués de France, d’utiles leçons et si, consentant à élargir nos horizons intellectuels, nous voulons vraiment participer à l’universel travail de la pensée humaine ; nous nous corrigerons enfin et sûrement, puisque nous gardons, malgré tout, l’ambition d’être fidèles à notre destin, d’accomplir en plénitude notre mission qui est de faire refleurir en terre canadienne, par l’épanouissement total de notre esprit, les grâces, la noblesse, les vertus supérieures de notre race.
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