Littérature québécoise








télécharger 434.25 Kb.
titreLittérature québécoise
page1/19
date de publication18.05.2017
taille434.25 Kb.
typeLittérature
p.21-bal.com > littérature > Littérature
  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   19


Mgr Camille Roy
Pour conserver notre héritage français




BeQ

Mgr Camille Roy

(1870-1943)

Pour conserver notre héritage français

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 163 : version 1.0

Ordonné prêtre, Camille Roy poursuit ses études à Paris, puis enseigne la philosophie et la littérature au Séminaire de Québec, et à l’Université Laval, dont il sera recteur pendant plusieurs années. Il a écrit de nombreux livres, notamment de critique littéraire. En 1925, il est couronné par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. On a dit souvent que son approche était trop complaisante, mais il a le mérite d’avoir aimé cette littérature et d’être à l’origine du discours critique au Québec.

Pour conserver notre héritage français

Édition de référence :

Éditions Beauchemin, Montréal, 1937.

Pour notre héritage de vie française



Nos raisons canadiennes de rester français


La survivance de la race française au Canada britannique est un phénomène qui ne cesse de provoquer à l’étranger, et surtout en France, une sympathique curiosité.

On peut, même au pays de nos ancêtres, du moins en certains milieux moins informés des choses du Canada, ne pas se rendre un compte exact de ce fait historique. Depuis si longtemps, depuis 1760, le Canada est séparé de la France et développe sous une allégeance britannique ses institutions et sa fortune. Ce n’est pas seulement l’océan qui nous en sépare, c’est toute une histoire longue de près de deux siècles, c’est une suite d’événements où notre vie s’est trouvée mêlée à d’autres vies que la française, et où des influences de toutes sortes ont nécessairement modifié le type premier du Canadien-Français, auraient pu même le détruire.

Cependant, nous sommes encore Français, par le sang, par l’esprit, par toutes nos ambitions les plus hautes, et nous voulons rester demain ce que nous sommes aujourd’hui. Et ce sont justement nos raisons canadiennes de vouloir rester Français que je voudrais ici rappeler.

* * *

Mais, auparavant, donnons quelques précisions sur notre situation comme race française au Canada.

Sur une population de 10,376,7861, qui est la population totale du Canada, nous sommes près de 3,000,000, exactement 2,927,990, d’origine française. Sur ces 2,927,990, 2,270,059 habitent la province de Québec ; près de 300,000, exactement 299,732, sont dans la province de l’Ontario ; 204,590 dans les provinces acadiennes du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse ; 151,609 dans les provinces de l’Ouest, Manitoba, Saskatchewan, Alberta, Colombie, Territoires du Nord-Ouest.

Le Canada comprend neuf provinces confédérées, qui ont chacune leur gouvernement distinct avec Chambre des députés, gouvernement qui a juridiction sur tous les intérêts locaux et en particulier sur l’éducation. Au-dessus de ces gouvernements provinciaux, il y a le gouvernement central ou fédéral d’Ottawa, qui, lui, a juridiction sur les intérêts généraux et sur les services publics d’ordre national, comme la milice, les chemins de fer, les postes, les douanes, la politique étrangère.

De toutes les provinces, celle de Québec est la plus ancienne ; c’est celle-là que la France a colonisée. Elle est grande comme trois fois la France. Elle compte 2,270,059 habitants de langue française, sur une population totale de 2,874,255. Nous y sommes l’immense majorité. C’est d’elle que sont sortis, comme du foyer surabondant de la race, les groupes français qui se sont répandus dans les autres provinces, sauf les groupes acadiens qui, eux, furent originairement formés par la France.

Quelle est maintenant, vis-à-vis du groupe français survivant, l’attitude du groupe anglais ?

Affirmons tout de suite qu’il y a entente cordiale, officielle et habituelle, entre ces deux groupes. S’il y eut, après la conquête anglaise, bien des heurts, bien des conflits pénibles, et si parfois encore il y a, de la part de certains éléments assimilateurs, des sursauts d’intolérance, les Anglais bien pensants acceptent aujourd’hui le fait français comme un fait inévitable, et ils essayent de créer une atmosphère de plus en plus favorable de tolérance mutuelle.

D’autre part, dans la vie sociale canadienne, les groupes anglais et français restent assez étrangers l’un à l’autre, la différence des langues et des tempéraments élevant entre eux une barrière toute naturelle, difficile à franchir. Notre province française apparaît nécessairement à beaucoup d’Anglais comme un territoire d’exception, comme un pays, non pas étranger, mais peu facile à fréquenter à cause de la langue de ses habitants. Les Canadiens-Français instruits, ceux des classes dirigeantes, ont sur leurs compatriotes anglais l’avantage inappréciable de pouvoir, en général, parler les deux langues.

Pourquoi faut-il ajouter qu’un certain nombre de Canadiens-Anglais, loyalistes exagérés, et plus anglais que le roi, plus bruyants que nombreux, considèrent notre province de Québec comme un contresens ethnique, un contresens qui va à l’encontre de nos obligations envers la patrie commune ?

Chaque nation tend naturellement vers l’unité totale de ses éléments : unité matérielle du territoire, unité politique et économique, unité morale et spirituelle, unité religieuse, unité de langue, et, si possible, par le mélange des sangs, unité de race.

Une telle unité, difficile à réaliser chez les peuples anciens comme les Européens, pose des problèmes plus compliqués encore dans les pays neufs comme nos pays d’Amérique, comme celui du Canada en particulier.

Il y a, en Amérique, tant d’éléments nouveaux, tant d’apports étrangers, et incessants, qu’il faudrait mélanger et assimiler.

Sans doute, il y a le Melting Pot américain, le creuset de fusionnement qui fonctionne activement aux États-Unis. Mais chez nous, au Canada, si nous voulons bien jeter dans le creuset tous les immigrants nouveaux, tous les groupes épars et déracinés qui nous arrivent des vieux continents, du centre de l’Europe surtout, et si un fusionnement réel se fait en définitive et au profit de la majorité anglaise, il n’en reste pas moins que nous, Canadiens-Français, nous croyons bien n’être pas voués à cette trituration commune ; nous ne sommes pas entrés dans le malaxeur ; nous gardons notre individualité ethnique, surtout dans notre province française de Québec ; et c’est cette individualité persistante que plus d’un, trop ignorant de nos origines, estime être un obstacle à l’unité nationale.

Songez donc ! Quand tout un groupe d’origine britannique s’obstine à définir le patriotisme canadien par cette formule brève et impérieuse : « Un pays, une langue, une religion, un drapeau », nous nous obstinons, nous Canadiens d’origine française, à n’accepter qu’une moitié de la formule, nous continuons à parler le français, à pratiquer notre religion catholique romaine, et nous réclamons au besoin toute notre place dans la vie canadienne.

Il y a quelques semaines encore (janvier 1933), par une campagne de presse, de discours et de requêtes, nous réclamions du gouvernement fédéral d’Ottawa une plus juste proportion dans les nominations au haut fonctionnarisme. Il y a quarante ans, et depuis quarante ans, à l’occasion de l’ostracisme du français dans les écoles du Manitoba, et dans les écoles d’autres provinces de majorité anglaise, celles de l’Ouest et de l’Ontario, à l’occasion de cette violation des droits scolaires du français, nous avons soutenu des luttes pénibles qui ont fait se heurter, se combattre des concitoyens qui devaient s’entendre. Nous luttons encore actuellement pour le bilinguisme complet dans tous les services fédéraux ; il existe déjà en grande mesure ; il n’est pas encore complet. Il y a quelques années, nous y avons gagné le timbre postal bilingue ; nous pressons maintenant Ottawa de nous donner la monnaie bilingue. Nous estimons que ce bilinguisme complet dans les services publics fédéraux n’est que la conséquence légitime du fait que la constitution canadienne de la Confédération décréta, en 1867, que la langue française est au Canada, et au même titre que la langue anglaise, une langue officielle de la nation.

Il a fallu, il faut encore du temps pour faire passer dans les faits, dans toute la vie publique fédérale, cette reconnaissance officielle de la langue française. Nous y mettrons tout le temps qu’il faudra, aidés, d’ailleurs, de plus en plus, par des concitoyens anglais, par toute une élite de langue anglaise, élite politique, universitaire, sociale, qui voit une harmonie plutôt qu’une difformité dans la cœxistence, au Canada, de deux langues, de deux races, de deux cultures, de deux civilisations.

Cette élite comprend mieux cette harmonie quand elle étudie davantage la vie sociale, intellectuelle, politique de notre province française de Québec. Nous y donnons le spectacle du plus large fair play britannique, en ne privant la minorité anglaise d’aucun de ses droits scolaires et religieux, et en lui faisant plus que sa part dans la distribution des deniers, des emplois et des honneurs publics.

Et, d’autre part, notre province française de Québec apparaît comme l’une des plus prospères et des mieux administrées du Canada. Nous y avons gagné la réputation d’être aussi pratiques que les Anglais. Loin de faire tache sombre sur la carte immense du pays, notre province s’y montre avec tout l’éclat de sa richesse économique et historique, avec toutes les traditions de sa vie morale, avec toutes ces forces spirituelles qui sont la fortune principale d’un peuple. Tous conviennent qu’au moment où des doctrines de révolution communiste essayent de se répandre partout, la province de Québec est, au Canada, le plus solide rempart de l’ordre social. Et tout cela nous justifie sans doute de vouloir rester Français. Et notre fidélité française s’accorde, à coup sûr, avec notre fidélité canadienne.

* * *

Mais quel sens prend chez nous ce mot de fidélité française ?

Je ne ferai qu’allusion, en passant, au rêve ancien et depuis longtemps disparu, d’un retour politique à la France. Ce rêve fut, en 1760, immédiatement après la conquête anglaise, la première conception de notre fidélité française. Et elle inquiéta souvent les vainqueurs. Nos pères avaient alors espéré voir revenir à Québec, pour y hisser encore son drapeau, la France.

Et quand la Révolution vint bouleverser la vie politique de la France, et quand surtout Napoléon, devenu le maître, parut vouloir soumettre l’Europe à son empire, plus d’un, au Canada français, pensa que le vieux monde ne suffisant plus aux desseins et à la marche conquérante de Bonaparte, c’est en Amérique qu’il ferait la guerre à l’Angleterre et qu’il lui reprendrait le Canada.

Octave Crémazie, notre premier poète canadien, a synthétisé cette longue espérance dans son poème du Vieux Soldat canadien. Ce poème fut écrit en 1855, à l’occasion de la venue à Québec de la Capricieuse, corvette française envoyée par Napoléon III, qui déployait alors en rade de Québec ce drapeau français qu’on n’avait pas revu depuis 1760.

Mais ce ne fut là qu’un rêve que le temps devait assez vite dissiper, et qui, d’ailleurs, n’empêcha jamais nos ancêtres d’être loyaux à leur nouveau roi.

Si notre fidélité française ne peut comporter un retour politique à la France, elle ne signifie pas non plus l’isolement de la province de Québec dans la Confédération, par une élévation maladroite des frontières de son provincialisme. Il ne s’agit pas non plus, pour nous, et encore moins, de sortir cette province de Québec de la Confédération et de créer avec elle un Dominion britannique français sur les bords du Saint-Laurent.

Il y a quelques années, cette conception de notre vie française prit la forme d’une ambition assez vive chez quelques jeunes patriotes, que désespéraient trop vite des querelles récentes pour la reconnaissance de tous les droits politiques de l’élément français dans la Confédération. Mais cette ambition ne fit guère d’autres adeptes que ses jeunes et impatients novateurs.

Nous voulons bien rester Français, mais nous voulons et surtout rester Canadiens, et pour cela, citoyens de la grande Confédération canadienne.

Nous voulons être facteur dans la composition d’un grand peuple qui contiendra surtout deux grandes races : celle qui a fondé la patrie canadienne, c’est la nôtre ; celle qui l’a conquise un jour sur la France, et qui ne peut-être que notre associée politique, c’est l’anglaise. Ce sont deux races qui doivent coopérer dans l’édification de la patrie commune et qui y doivent coopérer dans le respect mutuel de leurs droits. À ces deux races mères et maîtresses du Canada, que d’autres, immigrantes, viennent se joindre, si elles veulent, au Canada, chercher leur vie sans briser la nôtre. C’est le sort des jeunes nations américaines de voir affluer vers leurs terres neuves et riches des populations étrangères multiples et différentes. Nous voulons bien accepter ces concours, mais à condition qu’ils nous viennent avec mesure et selon la prudence des conseils politiques. Chaque race étrangère peut bien aussi apporter avec elle, chez nous, son idéal et en faire paraître la lumière dans notre vie canadienne. Il peut se former de tant d’idéals assemblés et confondus un faisceau splendide plus riche de rayonnements et de clartés. C’est d’une telle rencontre et d’une telle coopération vivante des races que se sont édifiées les plus puissantes nations de l’histoire.

Mais il y a différentes façons pour des races différentes de coopérer dans l’établissement d’une même patrie. Il y a la coopération dans le respect de la personnalité ethnique, et il y a la fusion qui coule dans un moule uniforme toutes les races.

J’ajoute qu’il y a, dans un pays comme le nôtre, des races immigrantes qui sont inévitablement appelées à perdre leur identité, à s’effacer en quelque sorte dans le composé anonyme qui les absorbe ; d’avance, elles y consentent, parce que, déracinées de leur sol, elles ne peuvent songer à survivre. Mais il y a aussi, dans un pays comme le nôtre, des races composantes qui ont des droits à leur survie, qui tiennent ces droits de leur histoire, de la priorité d’occupation territoriale, de la conquête, et qui sont maîtresses de leur personnalité comme elles le sont des terres qu’elles ont découvertes ou qu’elles ont conquises. Il ne peut s’agir pour elles de fusion ; il ne peut être question pour elles que de coopération.

Ces races composantes sont, au Canada, la française et l’anglaise. Et c’est parce que nous, d’origine française, nous ne voulons pas de fusion de notre race avec l’autre, qu’il nous arrive encore de nous appeler nous-mêmes « Canadiens-Français ».

Des compatriotes anglais nous reprochent parfois de persister à nous définir ainsi. Pourquoi ne pas nous appeler Canadiens tout court, puisque le Canada est notre patrie ?

Nous voulons bien être des Canadiens tout court. Assurément, personne n’est plus Canadien, chez nous, que nous-mêmes, qui avons les premiers occupé le pays, qui avons posé, dans le sang et les sacrifices de notre race, les fondements premiers et indestructibles de la patrie canadienne. Mais nous ne voulons pas être dupes ni des hommes ni des mots. Et si un mot est jugé nécessaire encore pour définir une situation, pour maintenir un droit, un idéal, nous garderons ce mot, et nous le porterons comme une cocarde. Et il opposera sa flamme et sa force à celles des assimilateurs.

C’est pourquoi, le rêve anglais d’une seule race, qui serait chez nous une résultante homogène et anglaise de toutes les races, ira toujours se briser au rêve tout différent et légitime des Canadiens de la province de Québec,

Ai-je besoin d’ajouter que, chez nous, au Canada, les deux races composantes, et qui veulent survivre, la française et l’anglaise, sont soumises à des lois de transformation qui modifient nécessairement le type primitif ? Le Canadien-Anglais n’est plus l’Anglais d’Angleterre. Le Français du Canada ne ressemble pas tout à fait au Français de France. Les Français de France se ressemblent-ils, d’ailleurs, eux-mêmes partout ?

Nous prenons donc au milieu géographique et historique où nous vivons, aux influences des voisinages anglais et des compénétrations américaines, aux conditions de vie économique et sociale qui nous sont faites, nous prenons des formes, des habitudes, des façons de penser, de sentir et de vivre, qui nous font autres que les Français de France. D’ailleurs, toutes ces modalités nouvelles, qui nous font des extérieurs différents, laissent au fond de nous-mêmes quelque chose qui ne change pas, qui se retrouve à certains moments, qui remonte toujours à l’appel des atavismes indestructibles. Aussi, tout en développant au Canada un type français qui est bien nôtre, nous gardons, nous voulons garder dans notre pensée, dans nos sentiments, sur nos lèvres, tout ce qui est partout nécessaire à la survivance de la race française, son âme, sa conscience et sa langue.

Mais, voici maintenant, et autrement précisées, nos raisons canadiennes de garder tout cela, ou de vouloir rester Français.

* * *

La première raison tient évidemment aux origines mêmes de notre pays. Le Canada fut d’abord la Nouvelle-France. Ce nom-là ne s’écrit plus dans les géographies ; nous ne pouvons l’effacer de notre histoire.

La première raison canadienne que nous avons donc de rester Français, c’est qu’en 1534 et en 1535, ce fut un Français, un Malouin, Jacques Cartier, qui fit les grandes explorations dont vos archives gardent le récit ; c’est qu’un jour de juillet 1534, sur la falaise de cette baie de Gaspé qui forme l’un des plus beaux ports du monde, en présence de deux cents Indiens étonnés d’une visite et d’un geste si inattendus, Jacques Cartier planta une croix portant écusson royal de France et prit possession, au nom de son souverain, des terres qu’il venait de découvrir. Le 24 juillet 1534, le Canada devenait le fief immense de François Ier.

Ce ne fut, à la vérité, qu’en 1608, soixante-quatorze ans plus tard, que la France établit au Canada une colonie permanente. La conquête du découvreur avait été sans lendemain. Il fallut la hardiesse de Champlain, et ses géniales initiatives, pour reprendre le beau rêve impérial de Cartier et le transposer dans les faits. Et c’est la fondation de Québec, en 1608, qui fut le commencement véritable d’une histoire de France en Amérique.

Donc, le 3 juillet 1608, au pied du promontoire où venaient d’aborder Champlain et ses vingt-huit compagnons, au pied du rocher où la ville se dressera plus tard comme une forteresse, le Canada vécut la première heure de ces longues origines françaises qui, de 1608 à 1760, composent le chapitre premier de son histoire. Et il la vécut, cette heure première, dans un décor incomparable, choisi par Champlain, et qui, pour un commencement d’épopée, ne pouvait être ni plus magnifique ni plus convenable.

Surgissant en quelque sorte de l’étreinte du fleuve Saint-Laurent à gauche, de la rivière Saint-Charles à droite, le cap de Québec apparut à Champlain comme une citadelle que la nature elle-même avait préparée. Il portait sans doute pour toute parure la draperie sombre de sa forêt vierge ; mais il s’entourait des eaux éclatantes qui s’élargissaient tout à coup à ses pieds comme un lac immense, et il se dressait à pic, comme pour porter un drapeau. En face de lui, cette île de Bacchus, appelée plus tard île d’Orléans, qu’enserre de ses bras le fleuve, et dont les pampres sauvages offraient au soleil de juillet leurs thyrses abondants. Champlain eut l’impression que tant de beautés naturelles et tant de majesté dans les choses, avaient été préparées pour servir de cadre à une capitale française. Il s’y arrêta ; il s’y établit. Tout au bord du fleuve sur la rive étroite par où le rocher abrupt plonge aux eaux profondes, il construisit l’« habitation » de Québec, qu’il entoura de prudentes palissades. Et sur la plus haute tourelle, il hissa les couleurs de France. Le drapeau de Henri IV couvrait de sa gloire le berceau d’une France nouvelle.

Je n’ai pas à dire l’histoire de cette Nouvelle-France, ni à retracer toutes ces longues origines qui, de 1608 à 1760, montrent l’emprise très large, pas toujours assez profonde, de la puissance française au Canada. C’est pourtant toute cette histoire canadienne qui est, après le fait des origines, notre deuxième raison de vouloir rester Français. Et sans nous attarder à distribuer des responsabilités ou à faire le procès des lenteurs et des insuffisances de la politique coloniale française au dix-septième et au dix-huitième siècle, rendons hommage à ceux-là qui, chez nous, furent les vrais créateurs de la vie canadienne, et qui, au prix de sacrifices où du sang se mêle aux sueurs et aux larmes, posèrent la base indestructible de l’action française en Amérique.

Ils furent dix mille en tout, ou à peu près, qui, de 1608 à 1760, vinrent de France s’établir au Canada. C’est relativement peu. Ce fut trop peu quand, pendant ce même laps de temps, l’Angleterre envoyait au delà d’un million de colons, ses enfants, s’installer tout à côté de nous en Amérique. La concurrence victorieuse du nombre devait être fatale à la France en 1760.

Mais ces dix mille, choisis avec soin parmi ces populations rurales qui étaient alors la fine fleur de vos provinces, ces dix mille, dont on eut soin d’écarter toujours tous ceux qui ne pouvaient avec honneur porter en colonie le bon sang de la France, ces dix mille venus de la Normandie, du Poitou, du Perche, de l’Anjou, de la Saintonge, de la Picardie, de la Champagne, de l’Île-de-France, de la Bretagne, et, en variables proportions, de bien d’autres provinces de France, ces dix mille s’appliquèrent à leur tâche de créateurs.

Tâche multiple où le défrichement, l’apostolat, la guerre, les découvertes ont fécondé, sanctifié, élargi, porté d’un océan à l’autre et de la baie d’Hudson aux bouches du Mississippi, les territoires sur lesquels travaillaient d’un commun accord l’Église et la France.

Champlain et Laval à Québec, Maisonneuve à Montréal, Dollard au Long Sault, Brébeuf, Jogues, Lalemant, tous nos missionnaires et tous nos apôtres aux routes sanglantes du martyre ; Marie de l’Incarnation, Marguerite Bourgeois, Mlle Mance, Catherine de Saint-Augustin aux petites écoles, aux Hôtel-Dieu, et sur les cimes mystiques de la contemplation ; d’Iberville conquérant la baie d’Hudson ; Cavelier de la Salle, Jolliet et le Père Marquette, intrépides sur les eaux révélées du Mississippi ; Bienville, qui crée la Nouvelle-Orléans ; la Vérendrye, qui pénètre à travers les plaines infinies de l’ouest jusqu’au pied des Rocheuses ; et puis aussi et surtout le colon modeste, le laboureur patient, le paysan merveilleux attaché aux sillons où il sème, d’un geste familier, du blé, des chansons, et de l’avenir ; le paysan qui multiplie les berceaux, et qui, avec dix mille qui sont venus, a fait les soixante-dix mille qui, aux jours tragiques de la conquête anglaise, se sont battus avec Montcalm, avec Lévis, ont triomphé à Carillon, ont épuisé leur audace aux plaines d’Abraham, et remporté à Sainte-Foy, en 1760, la dernière victoire qui illumina d’un dernier envol du drapeau blanc les derniers jours de la puissance française en Amérique.

Voilà donc notre deuxième et très simple raison canadienne de vouloir rester Français au Canada.

* * *

Nous en avons une autre, et elle tient, non plus à nos origines, à la vertu française des pionniers et des fondateurs ; elle tient à nous-mêmes, je veux dire à tous ceux-là qui, après 1760, après le départ de la France, ont juré de rester eux-mêmes, de continuer l’œuvre de leurs pères, de résister aux entreprises de l’assimilation, de transporter sur le terrain des luttes politiques, avec la détermination d’y vaincre, la bataille qu’ils avaient perdue, faute d’hommes et de munitions, sur le champ des conflits militaires.

Cette bataille fut longue, mouvementée, périlleuse. Elle est gagnée ! Et pourtant, elle n’est pas finie, puisqu’il faut lutter toujours pour toujours survivre.

Cette bataille commença au lendemain de 1760, tout de suite après le départ de la France officielle, lorsque, autour du clocher paroissial, autour du prêtre qui restait au poste, et qui fut alors le seul chef – les autres étant partis – capable de rallier les troupes, se groupa ce peuple orphelin, délaissé, privé de tous ses appuis, qui voulut tout simplement, après tant de désastres qui avaient tué ses fils, ruiné ses terres, décimé ses troupeaux, incendié ses moissons, ravagé ses biens, voulut tout recommencer, et refaire, sur le plan français des origines, et la vie de son foyer et la vie plus large de sa race.

Ce fut très simple, comme tout ce qui est grand. Ce ne fut pas toujours sans difficulté.

Mais les difficultés elles-mêmes, et les sacrifices qu’elles ont coûtés, sont justement une autre raison, et la plus actuelle toujours pour le Canadien-Français, de se survivre dans les traditions essentielles de son passé.

Au reste, il n’y avait pas que du sentiment dans les desseins de reconstruction de nos pères. Il y avait de la logique : de cette logique française qui ne peut exclure le sentiment lui-même, mais qui se fonde d’abord sur des jugements de l’esprit.

Qu’y a-t-il de plus logique pour une race que de ne pas consentir à être abolie ? Et qu’y a-t-il de plus logique, quand on veut continuer de vivre, que de mettre dans l’acte de la survivance tous les éléments spirituels qui ont fait l’intégrité, l’équilibre, la santé, la beauté de la première vie ? C’est à cause de cette logique que nos pères ont voulu, tout de suite après 1760, appuyer l’une sur l’autre et fortifier l’une par l’autre, sur le plan des reconstructions, les deux grandes forces morales qui avaient fondé notre vie canadienne, la foi religieuse du colon et sa foi française.

Ce fut, non pas l’origine, mais la consécration officielle, à une heure décisive, d’une alliance désormais indestructible entre deux forces qui, par leur conjugaison et par l’énergie profonde de leur dynamisme, ont assuré chez nous le triomphe du plan de la survivance,

Ces deux forces s’unirent, se lièrent dès la première heure pour assurer, contre des instructions royales de 1763, le rétablissement de la hiérarchie catholique à Québec ; et ensemble aussi, à cette même heure, et pour des fins de justice, d’ordre moral et social, elles ont obtenu de Londres le rétablissement des lois civiles françaises.

L’ordre religieux et l’ordre civil étant ainsi replacés sur leurs bases normales, le peuple canadien-français s’appliqua à poser les actes, à multiplier les sacrifices qui furent pendant un long siècle le prix de sa liberté.

En 1774, au moment où les Américains insurgés font l’assaut de Québec, ils se battent, au lieu et place des Anglais qui ont évacué la ville, et ils gardent Québec à l’Angleterre.

En 1792, aux premières séances de notre première Assemblée législative, nos députés défendent contre les députés anglais la langue française que l’on veut proscrire des actes officiels de la législature, et ils font triompher la langue française.

En 1801, les Canadiens-Français rejettent cette Institution royale qui devait placer l’éducation de leurs enfants sous la présidence, tutelle et direction des Anglais, et ils sauvent l’esprit de la race.

En 1812, au moment où la guerre fait s’affronter au Canada, les États-Unis et l’Angleterre, ce sont nos trois cents voltigeurs qui font reculer les sept mille soldats de Hampden à Châteauguay, et qui font entrer dans l’histoire les Thermopyles canadiens.

De 1818 à 1837, c’est la lutte jamais fini, le conflit perpétuel dans l’Assemblée législative, au sujet des subsides, entre nos députés qui veulent en contrôler tout l’emploi et le Conseil exécutif non responsable à la Chambre et le gouverneur lui-même, qui refusent ce contrôle. C’est l’éloquence de nos tribuns qui harcèle les ministres ; c’est la parole enflammée de Papineau qui incendie la région de Montréal ; ce sont les exigences, intolérantes parfois, du patriotisme exalté qui soulèvent en 1837 les populations du Richelieu et de Saint-Eustache ; c’est le sang qui coule, en 1837 et en 1838, sur des champs de bataille improvisés de Saint-Denis et de Saint-Charles, où les patriotes n’ont guère, pour attaquer ou se défendre, d’autres armes que des outils, des fourches ou des haches, pris à la ferme, et s’immolent sans espoir de vaincre, pour la seule beauté de défendre un droit et de mourir pour plus de liberté.

En 1839, ce sera le mépris de Lord Durham pour un peuple qu’il estime sans littérature et sans histoire : mais ce sera, en 1845, l’apparition d’un livre qui ressemble à une épopée, l’Histoire du Canada, de François-Xavier Garneau, le premier et vaste récit synthétique de tout notre passé, la révélation éloquente, pour les Canadiens-Français eux-mêmes, de toute la valeur française en Amérique, large fresque littéraire où, pour la première fois, apparaissait l’image totale de la patrie, si belle avec des blessures qui saignaient encore.

En 1842, ce sera, par l’action parlementaire combinée de Lafontaine et Baldwin, la conquête enfin assurée du gouvernement responsable. En 1867, ce sera, par l’alliance de Cartier et de MacDonald, la Confédération des provinces canadiennes avec le statut qui place sur un pied d’égalité définitive, au Canada, les deux races française et anglaise.

Mais, depuis 1867, ce sera quand même, sous forme de spasmes périodiques d’intolérance, le retour offensif de ceux-là qui rêvent toujours d’un seul drapeau, d’une seule langue et d’une seule race. Et ce sera, sous la forme préférée des persécutions scolaires, au Nouveau-Brunswick, au Manitoba, en Ontario, en Saskatchewan, la lutte renouvelée pour des droits constitutionnels méconnus.

Ce sera un jour, il y a à peine dix ans, en pleine capitale fédérale, à Ottawa, des petits enfants qui refusent de retourner à leurs écoles que viennent de confisquer les assimilateurs, qui vont parader jusque sous les fenêtres du Parlement, pendant que leurs mères se font sentinelles et montent la garde aux portes de ces mêmes écoles pour y barrer l’entrée aux usurpateurs de leurs droits.

Certes, je ne voudrais pas, par ce rapide tableau, laisser entendre que depuis 1760, et même depuis l’établissement de la Confédération canadienne en 1867, nous n’avons eu à livrer que des batailles, nous n’avons rencontré chez nos compatriotes anglais que de l’hostilité. Je ne voudrais pas créer l’impression qu’une guerre perpétuelle et violente fait se heurter au Canada deux camps, ou deux peuples ennemis.

Grâce à Dieu, si la bureaucratie anglaise fut souvent tracassière, et si de pénibles conflits surgissent encore au domaine scolaire, et particulièrement au sujet des droits de la langue française, il ne manque pas, chez nos compatriotes anglais, soit dans la politique, soit dans les universités, soit dans les affaires, d’esprits larges et justes qui travaillent avec nous pour que soient respectés tous nos droits historiques et constitutionnels, et pour qu’entre les deux races maîtresses du Canada règne l’entente cordiale.

Mais j’ai voulu marquer tout de même que, si trop souvent l’on nous conteste encore notre droit de survivre comme race distincte, nous avons, tout le long de notre histoire, multiplié les raisons canadiennes de rester ce que nous sommes, et que ce ne fut pas seulement l’accident historique de nos origines, mais notre volonté personnelle, notre volonté comme peuple survivant au naufrage de 1760, qui a engagé, qui engage encore nos responsabilités, et qui lie au passé français de notre race toutes les justes ambitions de son avenir.

* * *

Au reste, et c’est en somme ce qui explique toute notre histoire, et c’est notre suprême raison canadienne de rester Français, notre race a reçu pour le Canada, pour l’Amérique, un mandat que nous ne pouvons pas trahir.

Lacordaire définissait un jour, le 14 janvier 1841, dans la chaire de Notre-Dame, la vocation de la nation française dans le monde. Cette vocation spirituelle, la France voulut l’accomplir en Amérique quand l’Amérique fut révélée à l’Europe. Le sort des armes exclut, un jour, la France de ses domaines d’Amérique. Mais elle ne repassa pas tout entière l’océan. Elle laissait au Canada des fils de son sang, de sa foi, de sa pensée. Et nous croyons, nous Canadiens-Français, que notre raison d’être et de rester au Canada ce que nous sommes, c’est justement de tenir toujours le flambeau échappé aux mains de la France, et, dans la mesure où le permettra notre effort, d’en projeter partout la lumière. Nous pensons, en d’autres termes, que notre mission spéciale au Canada et en Amérique, c’est d’y perpétuer les vertus, l’influence civilisatrice de notre race.

Notre race française porte en son génie, en son âme, une foi, une culture, un idéal dont a besoin l’Amérique.

Si nous pouvons, si nous devons partager avec d’autres la mission d’évangélisation religieuse, il y a une chose qui nous est propre, et que nous seuls pouvons mettre au trésor de la civilisation américaine, c’est l’esprit même de notre race avec tout ce qu’il contient de lumières, de vertus intellectuelles, avec tout ce qu’il contient d’idéal humain et divin.

L’âme française est une âme latine. Formée depuis des siècles aux disciplines classiques, elle s’est incorporé la meilleure substance de l’humanisme ; elle a fait siennes la virtuosité brillante des Grecs, la puissance pratique du génie romain, la force morale du christianisme. De tout cela, elle s’est composé un idéal très particulier où domine le spirituel. C’est la beauté de cette âme ; d’autres disent sa folie !

L’idéal de culture et de pensée françaises, nous n’osons nous flatter de l’avoir gardé tout entier, au Canada. Nous le portons cependant dans notre sang et dans notre esprit. Nous nous efforçons de l’intégrer toujours et de mieux en mieux dans notre vie. Nos disciplines intellectuelles sont les vôtres ; nous refaisons sans cesse, au contact de vos maîtres et de vos livres, notre humanisme traditionnel.

Et nous avons l’ambition de penser que c’est notre tâche d’en répandre au Canada et en Amérique les clartés nécessaires.

On reproche beaucoup à l’Amérique d’être inclinée au matérialisme et de se faire une civilisation où dominent la mécanique, l’industrie, l’or et le brutal plaisir. Nous avouons que tout cela existe en Amérique, comme un peu partout dans le monde, mais en mesure plus large, et que tout cela fait bien souvent l’assaut de notre humanisme français, de nos mœurs chrétiennes, de nos traditions spirituelles. Mais justement, c’est notre rôle à nous de réagir au Canada et en Amérique, et de rétablir partout, et en la mesure où nous le pouvons, la primauté du spirituel.

« Notre mission à nous, disait un jour, à Québec, au pied du monument Champlain, l’un de nos orateurs, Mgr L.-A. Pâquet, encore aujourd’hui professeur de l’Université Laval, notre mission est moins de manier des capitaux que de remuer des idées ; elle consiste moins à allumer le feu des usines qu’à entretenir et à faire rayonner au loin le foyer lumineux de la religion et de la pensée. »

Nous n’avons aucune répugnance, assurément, nous, Canadiens-Français, à construire des manufactures et à conquérir la fortune, nous n’oublions pas que la France, si idéaliste, est la plus riche nation du monde. Mais nous croyons vraiment que ce n’est pas sur un monceau d’or ou sur un seuil d’usine que se trouve le point d’appui de notre influence canadienne-française en Amérique. Nous croyons plutôt en notre vocation traditionnelle. Et le tremplin d’où s’élance, d’où doit monter notre effort vers l’avenir, c’est la vertu française de notre race. Et nous essayons par toutes nos disciplines, par nos enseignements, par nos discours et par nos œuvres, de répandre autour de nous cette lumière spirituelle qui nous est confiée.

C’est cela, c’est tout cela, notre suprême raison canadienne de vouloir rester Français !
  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   19

similaire:

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise
«le plus irrévérencieux et le plus humoristique des journaux du siècle dernier»

Littérature québécoise iconLittérature québécoise
En 1908, désireux d’avoir ses coudées franches pour critiquer notre politique tant fédérale que provinciale, IL [Fournier] succède...

Littérature québécoise iconLittérature québécoise Volume 204 : version 0 Avertissement Une antique...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
p.21-bal.com