Littérature québécoise








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Cardinal



I


Le visiteur qui, de 1850 à 1864, entrait dans l’ancien parlement de Québec, était sûr de rencontrer, soit dans un couloir, soit dans un autre, un petit homme, vif, allègre, grisonnant, un peu chauve, toujours découvert, attentif, d’une politesse exquise, l’air d’un homme qui fait les honneurs de chez soi.

Et si ce visiteur, encouragé par l’allure avenante et accorte du petit homme, lui eût demandé où se trouvait le bureau de monsieur le greffier, il n’eût pas manqué de recevoir la réponse suivante :

– Monsieur, procédez tout droit devant vous, puis courbaturez à gauche, et frappez à la porte proxime. Monsieur le greffier siège en ce moment dans ses indépendances privées.

Pas moyen de s’y méprendre, on avait affaire à Cardinal, ou plutôt à Monsieur Cardinal, le chef des huissiers du parlement, le messager en chef, pour me servir de l’expression reçue.

Son nom était Leroux dit Cardinal.

Il avait commencé par être typographe au service de MM. Carey et Nelson, de la Gazette de Québec, puis il avait habité Montréal durant quelque temps.

Enfin, protégé par je ne sais quelles influences, il avait trouvé sa case dans le service civil.

Dire que Cardinal était un type, ce ne serait pas assez ; c’était presque un monument.

Il faisait comme partie intégrante du palais législatif lui-même.

Il s’était incorporé corps et âme dans l’organisme politique du pays.

C’était comme un rouage de la constitution.

On ne se figurait pas le parlement sans Cardinal.

Et quand, en 1874, le gouvernement Mackenzie mit, sur sa propre demande, le vieux serviteur à la retraite, cela parut être une mesure dangereusement radicale.

L’événement fit presque autant de bruit que le coup d’État Letellier.

Aussi Cardinal sentait-il son importance, et ne se faisait-il point illusion sur le rôle prédominant qu’il jouait.

Comme cette bonne servante de presbytère qui disait d’abord : La vache à M. le curé ; puis : Notre vache ; et enfin : Ma vache ! il s’était, petit à petit, persuadé que le parlement lui appartenait.

Ce n’était pas M. Cardinal qui était attaché au parlement, c’était le parlement qui était attaché à M. Cardinal.

Il l’avait sous sa tutelle, presque dans ses papiers.

Il s’y sentait chez lui, comme un homard dans sa carapace.

Les officiels respiraient sous sa protection.

Il considérait les députés comme ses commensaux.

Le public des galeries semblait ses invités.

On aurait dit que c’était lui qui distribuait les rhumatismes aux conseillers législatifs.

Mais il était toujours si poli, si accueillant, si empressé ; il se mettait si volontiers au service de tout le monde, que tout le monde l’aimait.

Les ministres même encourageaient sa douce manie par des déférences excessives qui le transportaient dans un monde de ravissement.

Ils allaient quelquefois jusqu’à le consulter.

– Eh bien, monsieur Cardinal, lui disait-on, que pensez-vous de l’état politique du moment ? Quel est votre avis sur la situation ?

– Ma foi, monsieur le ministre, répondait-il, je crois le gouvernement bien corroboré, mais, sans vous offenser, l’opposition est bien contiguë.

– Croyez-vous que la session soit longue ?

– Dame, c’est très péripathétique à dire, avant l’approximativité des estimés.

Il n’en faut pas plus long pour le faire constater, en outre de l’intérêt extraordinaire qu’il prenait aux mouvements de la chose publique, Cardinal avait un autre trait de caractère assez piquant.

C’était une habitude, un besoin irrépressible de faire des phrases solennelles et de rechercher des expressions peu usitées.

Les mots ordinaires lui semblaient vulgaires – peu polis peut-être.

Quand il ne connaissait point de terme plus noble pour rendre sa pensée, quand la périphrase euphémique ne se présentait pas tout de suite à son esprit, il ne manquait jamais d’ajouter un correctif : « Je dirai comme on dit quelquefois », ou bien encore : « pour parler communément », etc.

Il ne se serait pas permis de dire une pomme tout court.

Il commençait par : « un fruit... » et, après un moment d’hésitation, il ajoutait : « enfin, ce qu’on appelle ordinairement une pomme. »

Pour ne pas se servir du mot compter, il disait :

– Il est des individus qui ne savent pas énumérer jusqu’à trois.

Tout naturellement, le vocabulaire s’embrouillait dans son esprit, et il en résultait des confusions de mots absolument renversantes.

J’en ai noté des masses.

– Il faudra ravitailler cette chaise, disait-il ; elle est en frais de s’épanouir.

Il disait aussi :

– Quand je me suis établi, je n’étais pas riche ; j’ai fait un mariage d’inclinaison.

Ou bien encore :

– Le printemps n’est pas tardigrade, cette année ; les arbres commencent déjà à badigeonner.

Une fois, il me fit la remarque que sa chatte était très volatile ; qu’il l’avait surprise à détériorer un rossignol.

– Le bal est commencé, messieurs, nous disait-il, un soir que Mme Anglin, la femme du Speaker, nous donnait une sauterie ; il y a déjà une valse qui périclite.

Souvent il criait à ses messagers :

– Allons, vite ! il est sept heures, enluminez les salles.

– Les jésuites sont d’excellents prédicateurs, aimait-il à dire quelquefois ; mais je crois les oblats encore plus forts sur la diatribe chrétienne.

Une fois qu’on lui annonçait que deux navires s’étaient heurtés en mer :

– La coalition a dû être terrible, fit-il avec gravité.

Je l’ai entendu dire :

– La saison est rigoriste ; la subsistance devient de plus en plus plantureuse.

Et encore :

– Je ne me sens pas bien aujourd’hui ; j’aurais besoin d’une légère purification.

Et encore, s’adressant à ses subalternes :

– Allez me désagréger ces rideaux !

– La longanimité des employés publics augmente toujours, remarquait-il souvent ; si on les laissait faire, ils n’arriveraient qu’à la onzième heure, comme dans la faribole de l’Évangile.

Il parlait de testament olographe, de vente par sollicitation, d’allocution des deniers publics, d’injonction de morfil. Et ainsi de suite.

Un de ses plus beaux succès, à mon avis, c’est la phrase suivante :

– Je n’approuve pas qu’on incruste les enfants au collège jusqu’à l’âge de vingt ans, pour les extravaser de grec et de latin.

– M. Blake a-t-il fait un discours ce soir ? lui demande quelqu’un.

– Non, monsieur, répond-il, un tout petit épithalame seulement.

– On parle beaucoup des belles-mères, disait-il un jour ; mais il est surérogatoire qu’il y en a aussi de bien mal engendrées.

– Allez-vous passer vos vacances à la ville, monsieur Cardinal ? lui demandais-je un beau matin, histoire de le faire parler.

– Ma foi, non, monsieur, me répondit-il ; Mme Cardinal et moi, nous avons concubiné d’aller passer quelque temps à Lorette.

Il appelait les maringouins d’affreuses myriades épicuriennes.

À cause des piqûres, sans doute.

Il n’aimait pas à monter dans la tour centrale du parlement ; il était trop sujet au « prestige », suivant son expression.

Quand le siège du gouvernement fut transféré à Ottawa, Cardinal dut quitter Québec, lui aussi.

Ce fut un exil.

Jamais il ne put s’acclimater entièrement dans la nouvelle capitale.

– Cette cité, disait-il, est dans un tel état de pulvérulence, que mon épouse, Mme Cardinal, est revenue l’autre jour au domicile, le rayon visuel obstrué d’atomes et de molécules.

Quand on éleva la statue en marbre de la reine Victoria, qui se trouve au centre de la bibliothèque du parlement, il demandait aux gens s’ils avaient vu le « figuratif personnel » de Sa Majesté.

– On aurait dû l’intégrer au dehors, ajoutait-il ; sa suprématie aurait peut-être obtempéré sur les mœurs des citadins ; car je ne sais pas s’ils sont aveuglés par l’envahissement prématuré du négoce mercantile, mais l’autre soir, parce qu’une maison péremptoire à la mienne s’est ignée par accident, et qu’elle n’était pas sauvegardée d’assurances, on a affronté les pompiers, sans réfléchir qu’il devrait y avoir une administration responsable pour la catégorie des boyaux. Je n’aime pas ces préjudices extrajudiciaires ! Il en résulte toujours quelque chose à notre détritus.

Un édifice qui n’était pas en ligne avec la rue – qui était en retrait, pour me servir du terme technique – s’appelait dans son vocabulaire un édifice rétrospectif.

– Comment trouvez-vous ma salle des séances, me demandait-il un jour que je visitais le parlement d’Ottawa pour la première fois.

– La chambre des Communes ? elle est bien gauchement construite à mon avis.

– N’est-ce pas ? Ce n’est pas comme à Québec.

– Ma foi, non !

– C’est l’acoustique qui est surtout récalcitrante.

– De quoi cela dépend-il, savez-vous ?

– Si je le sais ! je l’ai proclamé plus d’une fois, allez ! La salle aurait dû être construite en encyclique, voilà tout.

– C’est une idée.

– Ils ont tout fait pour parodier à l’inconvénient, Monsieur. Ils ont été jusqu’à établir des croisières de fil d’alton ; inutile. On ne s’entend pas parler. L’autre jour, j’ai éjaculé à Lapointe, un des messagers, l’ordre d’aller me chercher un marteau et des broquettes. Il m’a apporté mon manteau et des raquettes.

– Tiens, tiens !

– C’est sacramentel, Monsieur. Et, plus que cela, une fois je lui demande une vrille ; devinez ce qu’il m’apporte.

– Un rabot ?

– Non ; une douzaine d’œufs.

– L’acoustique laisse un peu à désirer en effet.

– N’est-ce pas ? je l’ai fait remarquer souvent aux ministres : cela dépend de ce que les orifices équilatéraux des galeries sont trop parallèles avec les concavités rectangulaires de l’appartement.

– Cela me semble très judicieux en effet ; et l’on ne vous a pas écouté ?

– Hélas ! Monsieur, il est trop tard ; il faudrait tout réitérer en neuf. Connaissez-vous M. l’abbé Tanguay ?

– Très bien.

– Il pensionne chez moi, vous savez.

– Ah !

– En voilà un qui ne fait pas de l’ouvrage à recommencer !

– Un homme de mérite.

– Il est en train d’écrire un livre miraculeux, Monsieur ; un livre où sera réverbéré le fondement de toutes les familles canadiennes.

Je n’ai pas besoin de vous dire si je commençais à avoir mal aux côtes.

– J’aime toujours à voir les vieux amis de Québec, ajouta-t-il en concluant. Ce matin, je vous ai aperçu nébuleusement sous le frontispice, mais je n’étais pas sûr que ce ne fût pas votre ressemblance corporelle.

Je n’exagère pas ; j’ai par devers moi les notes que je ne manque point de prendre sur les lieux et sur l’heure.

On voit que, contrairement à l’habitude presque générale chez ses compatriotes, Cardinal faisait des efforts pour bien parler.

Ce n’est pas lui qui aurait dédaigneusement traité de puristes ceux qui travaillent à élaguer de notre langue les locutions vicieuses et les expressions vulgaires dont on la parsème comme à plaisir.

Il faisait preuve de bonne volonté au moins.

Malheureusement, comme on l’a vu, son savoir lexicographique ne répondait pas à ses aspirations ; et ses tentatives d’atteindre au beau langage n’étaient pas toujours couronnées du plus brillant succès.

Ses efforts portaient quelquefois à faux.

On sentait à la rigueur ce qu’il voulait dire ; mais pour bien traduire sa pensée, il fallait souvent aller chercher le mot propre ailleurs que dans sa phrase.

Mais cela n’implique pas qu’il fût dénué d’esprit.

Non.

S’il n’avait pas souvent l’expression juste, il avait presque toujours la pensée correcte, et quelquefois même le mot pour rire.

Il aimait, en dehors des séances de la Chambre, à s’approcher de certains députés, avec qui il échangeait quelques paroles en plaisantant.

Un jour, il s’adresse à feu M. Cheval de Saint-Jacques :

– On dit, monsieur Cheval, que M. Cauchon n’a plus envie de vous endêver au sujet de votre vocable.

– Pardon ?

– M. Cauchon... il ne se moquera plus, comme on dit, de votre nom.

– Je ne crois pas, répond l’ancien député de Rouville. « On ne s’appelle pas Cheval, me disait-il, ça n’a pas de sens commun. » – « En effet, lui ai-je répondu, il y a du sang beaucoup plus commun que du sang de cheval ; du sang... avec lequel on fait du boudin, par exemple. »

– Je supposais bien, reprit mon ami, que, vous appelant Cheval, vous n’en étiez pas plus humilié que je ne suis orgueilleux de m’appeler Cardinal.

II


Quelquefois il parlait de ses souvenirs, des hommes célèbres qu’il avait connus, des joutes brillantes dont il avait été témoin.

– Ah ! s’écriait-il, c’était l’empyrée de la politique alors. Quels gaillards nous étions ! Il y avait les Laberge, les Papin, les Morin, les Dorion, les Chauveau, les Loranger, les Drummond, les Cauchon, les Cartier, les McGee... Il fallait entendre les interpolations permuter d’un bord à l’autre de la Chambre ! Combats singuliers, combats pluriels, le public était toujours dans une captivité dont il ne pouvait s’extirper.

Ces souvenirs de Québec ne contribuaient pas peu à lui faire détester Ottawa, qu’il trouvait terre à terre, sans cachet, sans relief, sans poésie.

Rien de particulier ne l’y contrariait cependant.

Il avait la satisfaction d’avoir été l’une des chevilles ouvrières les plus importantes dans l’organisation intérieure des édifices publics.

Ses conseils et son activité avaient été précieux.

Il n’avait autour de lui que des amis.

On tolérait ses petits travers inoffensifs et chacun respectait son impeccable honorabilité.

Mais il n’aimait pas Ottawa ; et quand on lui eut accordé le repos qu’il avait si bien gagné pour le reste de ses jours, ce fut avec un soupir de délivrance qu’il reprit le chemin du vieux foyer.

Il est venu mourir, comme un patriarche, dans la bonne petite rue Sainte-Ursule, où il était né.

Mais, à quelque endroit qu’il fût allé s’éteindre, le brave Cardinal, bon, poli, honnête, charitable comme il l’était, ne pouvait laisser derrière lui que des regrets et des exemples de vertu.

Il fit des mots jusqu’à la fin.

À propos du jubilé de la reine, il disait :

– C’est bien beau de célébrer sa cinquantième année de jubilation.

La dernière fois que je l’ai vu, c’était près de la terrasse Frontenac, en face du vieux parlement, incendié quelques mois auparavant.

Nous échangeâmes une cordiale poignée de main, et je ne saurais oublier tout ce que je vis d’émotion se refléter dans son regard, pendant qu’il me montrait d’un geste silencieux et mélancolique le théâtre de sa gloire passée, les grands murs délabrés qui lui rappelaient tant de souvenirs.

En ce moment quelqu’un mettait la main sur mon épaule.

– Monsieur Cardinal, fis-je, laissez-moi vous présenter M. Charles Langelier.

– Ah ! monsieur Langelier, dit le bon vieillard, je suis heureux de vous rencontrer. Je vous connaissais de nom, mais je n’avais pas l’honneur de vous connaître d’optique.

IX



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