Littérature québécoise








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Grosperrin



I


Ô vous, mes frères, qui comme moi avez doublé ou vous préparez à doubler le cap de la cinquantaine, messieurs les ministres, messieurs les juges, messieurs les députés, honorables messieurs de toutes catégories, curés, avocats, médecins, notaires plus ou moins rangés, dites-moi, vous rappelez-vous l’année mil huit cent soixante-deux ?

Nous avions vingt ans, ou tout au moins nous venions d’avoir vingt ans.

Des folies plein la tête, de la poésie plein le cœur, les poches remplies... d’illusions, nous vivions – oh ! mais, nous vivions ! – gais, amoureux, avides de savoir et d’aventures, emportés dans je ne sais quelle envolée d’émotions grisantes et de généreuses ambitions.

Oh ! la jeunesse fleurie ! Oh ! les souvenirs !

En ce temps-là, Son Éminence Mgr le cardinal Taschereau était monsieur l’abbé Taschereau, recteur de l’université Laval.

Sir Hippolyte Lafontaine était premier président de la cour d’Appel.

Sir Aimé Dorion était secrétaire d’État.

Luc Letellier était conseiller législatif.

Joseph Turcotte était président de la Chambre des députés.

Crémazie vendait des livres.

Henri Taschereau, encore enfant, venait d’être admis au barreau.

Buies faisait la campagne de Sicile et conquérait le royaume de Naples avec Garibaldi.

Mercier, Laurier et Chapleau faisaient leur droit.

Lusignan jetait le froc aux orties.

Legendre enseignait l’italien, sans l’avoir jamais su.

Marmette faisait sa rhétorique.

Et l’évêque de Nicolet, Mgr Gravel, élève de l’école militaire, partageait provisoirement avec moi la mansarde d’étudiant où j’écrivais des articles virulents contre George Brown, pour le Journal de Québec.

Il en a coulé de l’eau dans le Saint-Laurent depuis ce temps-là, qu’en dites-vous ?

Or, les Québecquois qui vivaient à cette époque reculée – il doit en rester encore quelques-uns – doivent se souvenir d’un singulier individu qui s’appelait Grosperrin.

Parlons-en.

Grosperrin était un produit exotique, mais un produit étrange.

D’où venait-il ?

Était-il français, belge, suisse ?

Impossible de le savoir.

Comme il parlait quelquefois de Jersey ou de Guernesey, on en concluait qu’il avait au moins habité les îles de la Manche.

Mais, comme il ne savait pas un mot d’anglais, il devait être né ailleurs.

Sur ce point – pour une raison ou pour une autre – mystère complet.

Quand on le questionnait au sujet de sa nationalité, il répondait avec emphase :

– Moi ? je suis philosophe cosmopolite, enfant de l’humanité, habitant de la planète qu’on appelle le globe terrestre.

– Mais, enfin, vous êtes né quelque part ?

– Ce n’est pas bien sûr, répondait-il avec un gros rire épais. Vous, Monsieur, où êtes-vous né ?

– À Québec.

– Comment le savez-vous ?

– Dame...

– On vous l’a dit, voilà tout. Vous ne pourriez pas en jurer.

Et il reprenait son gros rire gras et joyeux.

Esquissons le portrait de l’individu en deux coups de crayon :

Grosperrin était ce qu’on pouvait appeler un être chiffonné.

Vêtements chiffonnés, tête chiffonnée, nez chiffonné, tournure chiffonnée ; tout cela ne contribuait pas à en faire un personnage imposant.

Il n’était guère intéressant non plus, avec sa barbe et ses grands cheveux châtain sale, sa bouche carrée, et ses yeux bleu faïence trop rapprochés sous des sourcils en broussailles, où s’arquait parfois je ne sais quelle bizarre circonflexe.

Peut-être cet angle mystérieux dont le sommet sépare le génie de l’aliénation mentale.

Ajoutez un ruban rouge flambant autour d’un chapeau de feutre ayant vu de meilleurs jours, et vous voyez Grosperrin d’ici.

Était-ce un fou ?

N’était-ce pas plutôt un faiseur assez roublard pour filer son coton et arrondir sa petite pelote aux dépens des naïfs, sans s’occuper de l’opinion des autres ?

Je n’oserais pas trop me prononcer.

Et quand je songe qu’il avait trouvé le moyen non seulement de vivre, mais encore de prospérer, à Québec, avec les seules ressources de son métier – il était poète ! – je ne suis pas éloigné de pencher vers la deuxième hypothèse.

En disant « prospérer », je n’exagère rien.

Quelqu’un qui avait vu son livret de banque m’a affirmé que Grosperrin avait déposé huit cents dollars à la caisse d’épargne en six mois d’hiver.

Qu’on dise après cela que la poésie ne rapporte pas !

Ô Gilbert, ta légende en subit-elle des accrocs, depuis que tu t’es avisé de chanter :

Au banquet de la vie infortuné convive !

Décidément, tu n’avais pas le génie des affaires, et tu as eu tort de te plaindre.

II


Il est vrai que Grosperrin, lui, avait une seconde corde à son arc.

Il était savetier.

C’est en tirant sur le ligneul et en maniant le tranchet qu’il composait ses poésies.

En voici une que j’ai conservée dans mes cartons.

Elle s’intitule : La muse populaire de Grosperrin ; réponse à une lettre d’insultes, et a été lithographiée à Londres :

N’importe qui voudrait critiquer un poète,

Sans aucun fondement, ni rime ni raison,

On peut tout hardiment l’appeler sotte bête

Sans crainte de souiller ni plume ni crayon.

Si c’est un fou perdu, qu’on le traîne à Bicêtre ;

Si c’est un riche gueux, qu’il aille à Charenton ;

Ces établissements lui offriront peut-être

Un remède excellent pour une guérison.

Coquin ! tu veux de Dieu prendre le rang suprême ;

En enfer, tu voudrais contrefaire Pluton ;

Ton orgueil déplacé fait ta bêtise extrême ;

En faisant ton savant, tu n’es qu’un cornichon.

Je prévois que Cambrais ( ?) a déjà vu ta tête,

Sur laquelle est tombé le lourd coup de marteau ;

Si Grosperrin a l’air de bien faire la quête ;

Pourtant il ne veut rien de la main d’un nigaud.

Je n’attache aucun prix à ta grande sottise ;

Moi, pauvre cordonnier, je veux être écrivain ;

Ton cerveau se remplit de grosse balourdise,

Laisse-moi donc guider le faux républicain.

Crois-moi, tu n’es qu’un sot, qu’un fat, qu’un /

imbécile,

Pour oser dénigrer un versificateur.

Serais-tu par hasard quelque nouvel Achille,

Des pauvres ignorants le vrai perturbateur ?

Oui, vraiment, je l’avoue à ta mine enfrognée,

En toi je reconnais un faible médecin ;

Tu n’es qu’un charlatan, jamais ta renommée

Ne s’étendra plus loin que le bord du chemin.

Tu sais que, l’autre jour, sans même te connaître,

Je te crus plein d’esprit, te voyant par hasard ;

Aujourd’hui Grosperrin est devenu ton maître ;

Ta lettre n’est pour lui que celle d’un jobard.

Tu te dis fils de Dieu, parent de Ratapoile ;

Cette grandeur est née en ton vide cerveau.

Il vaudrait mieux te taire au café de l’Étoile ;

Sans prendre un pareil titre on paraît moins /

lourdaud.

Adieu, beau charlatan à tête sans cervelle ;

Je vais donc terminer ces compliments nouveaux.

Tu vois mon écriture, elle n’est pas trop belle ;

Mais le sens y réside et mes vers sont très beaux !

Quand Grosperrin parlait de son écriture, il se vantait, car il ne savait pas écrire.

Aussitôt qu’il avait composé son chef-d’œuvre dans sa tête, il le dictait à n’importe qui [qui] pouvait y mettre un peu d’orthographe, et le portait de suite chez l’imprimeur.

Citons maintenant des strophes pour le chant.

C’est intitulé : Le maçon de Paris.

Allons, maçons, mettez-vous à l’ouvrage ;

Voici l’instant du signal des travaux ;

Montrez-nous donc du cœur et du courage ;

Employez bien tous vos matériaux.

Tous les humains admirent votre ouvrage

Qui pour leurs yeux et des siècles entiers...

Allons, maçons, des grands flattez la rage,

Gâchez, gâchez, faites bien les mortiers. (bis)

Vous bâtissez ce qui s’offre à ma vue,

Tous ces palais, ces minutieux travaux !

Fatalement vous couchez à la rue,

Quand l’âge vient, accablés par les maux.

Faites aussi bien belle hôtellerie

Pour des milords ou des banqueroutiers,

Gloire au maçon qui de l’artillerie

S’en vient gâcher pour faire des mortiers. (bis)

Vous construisez forts à grosses murailles,

Vous élevez fortifications ;

L’insolent riche ose dire : Canailles !

Et vous payez lourdes locations.

Vous travaillez, l’ambitieux vous raille,

Il vous méprise, et même les portiers !

Allons, maçons, qui couchez sur la paille,

Gâchez, gâchez, faites bien vos mortiers. (bis)

Terrassiers, faites donc des tranchées,

Des ennemis punissez les méfaits ;

De leurs combats nos vaillantes armées,

Nous parlerons de leurs brillants hauts faits ;

On en louera la stupide vaillance ;

Vous serez plaints des féroces rentiers ;

Et puis après, en revenant en France,

Gâchez, gâchez, faites bien vos mortiers. (bis)

On voit à travers les obscurités de ce gâchis, que le poète-savetier était un démoc-soc bien conditionné, et savait prêcher pour sa paroisse.

Il prêchait, récitait et chantait.

Quand ses vers étaient imprimés, il partait en campagne.

Alors, on le rencontrait partout, dans la rue, sur la place publique, à la porte des églises, à l’embarcadère des bateaux à vapeur en été, aux abords du pont de glace en hiver, chantant à tue-tête ou récitant ses productions, faisant le boniment et distribuant ses brochures et plaquettes à droite et à gauche, moyennant deux, trois, cinq ou dix sous, suivant leur importance.

– Approchez ! criait-il d’une voix de stentor, avec un accent nasillard et traînant qui le faisait reconnaître à d’énormes distances, approchez, sieurs et dames ! vous allez entendre le célèbre philosophe Grosperrin, poète-cordonnier – fait dans le vieux et le neuf – le proscrit exilé par tous les tyrans de l’Europe, et qu’on a voulu assassiner tant de fois pour lui voler ses vers !

Prononcez vars.

Et l’individu entonnait sur un ton impossible une mélopée incohérente, sans suite ni mesure, et dont je me rappelle seulement le refrain avec deux vers du premier couplet :

Je te connais, je te connais,

Faux caractère,

En Angleterre !

Je te connais, je te connais,

Femme au pistolet des forfaits !

Pour m’attirer le motif de chaussure

Fut par ta bonne amplement usité, etc.

C’était l’histoire d’un prétendu guet-apens, qu’une Anglaise lui aurait tendu pour s’emparer de ses précieux manuscrits.

Après cette entrée en matière, le troubadour d’un nouveau genre se mettait à hurler à pleine gorge toutes sortes de chansons abracadabrantes et de pièces de vers archi-comiques.

Romances de saules pleureurs, refrains bachiques, grivoiseries au gros sel, stances de céladons, satires politiques, philippiques à l’emporte-pièce, il y en avait pour les goûts les plus divers.

Va sans dire que tout cela était saupoudré des excentricités les plus burlesques, et farci de lieux communs incommensurables.

Il chantait et déclamait alternativement.

De temps à autre, il s’interrompait pour recommencer son boniment ou faire admirer les passages les plus remarquables à la foule, qui l’écoutait bouche bée.

Il avait une chanson qui commençait comme ceci :

Petit enfant qui fus mis en ce lieu,

Dis, ce matin, as-tu fait ta prière ?

As-tu pensé d’implorer le bon Dieu

Pour qu’il ait soin de protéger ta mère ?

La reine d’Espagne, qui lui avait entendu chanter cela, le fit prier de passer par son palais.

Mais va-t-en voir s’ils viennent !

Grosperrin connaissait trop bien ce qui retourne des faveurs royales pour se laisser engluer comme un étourneau.

Il avait répondu aux envoyés de la reine par ces paroles aussi mémorables que bien senties :

– Allez dire à votre maîtresse que les vers du philosophe Grosperrin sont trop beaux pour servir de jouets aux persécuteurs de l’humanité !

La reine d’Espagne, qui était, comme on sait, d’une susceptibilité ridicule, ne lui avait jamais pardonné cela, disait-il.

Au reste, il n’en parlait que pour la forme ; ça lui était parfaitement égal.

III


Grosperrin avait des chansonnettes sur tous les sujets, – sur les cochers et les dentistes, sur le prince de Galles et sur Grelot, sur la citadelle et sur les patineuses, sur les volontaires et la rue Champlain, sur le beau temps et les amoureux.

Il avait un récit de la plus haute fantaisie sur une explosion de poudrière qui avait eu lieu, dans le temps, à Québec.

Mais au nombre de ses plus brillants succès, il faut compter sa complainte sur l’exécution de John Meehan.

John Meehan était un Irlandais querelleur, qui, un beau soir, gorgé de whisky, avait expédié ad patres un de ses camarades, à coups de talons de bottes dans la poitrine.

Il avait été condamné à mort, et l’échafaud était dressé au-dessus de la porte principale de l’ancienne prison, aujourd’hui le collège Morrin.

Une foule immense encombrait la place, fermant les issues, se penchant aux fenêtres, suspendue aux arbres comme des grappes humaines, et couronnant les toits, les murs et les terrasses d’une masse compacte et grouillante.

Quand le condamné parut, livide, entre le shérif et le prêtre, un silence de mort se fit partout.

Le malheureux s’approcha de la clôture de l’estrade, dit quelques mots d’une voix ferme, puis alla se placer de lui-même sur la trappe, au-dessus de laquelle, suspendu à une forte tige de fer, pendait le nœud coulant.

Le bourreau, en robe et cagoule noires, s’approcha.

Mais au moment où il passait la corde fatale au cou du supplicié, une voix formidable et bien connue retentit dans la foule.

Elle chantait :

John Meehan, pour expier ton crime,

La corde au cou, te voilà donc là-haut !

C’était Grosperrin, avec sa complainte pour la circonstance.

Or, si solennelle que fût celle-ci, personne n’y put rien ; et ce fut au milieu d’un éclat de rire homérique que John Meehan passa de vie à trépas.

Une des brochures de Grosperrin avait pour titre : Les vrais misérables, poésies incomparables du philosophe Grosperrin. Prix : 6d. ou 50 centimes, Jersey 1861.

Victor Hugo venait de publier les Misérables ; et comme Grosperrin se donnait habituellement comme le seul rival sérieux qu’eût le grand poète, de là ce titre.

– On parle beaucoup de Victor Hugo, disait-il. Pardi, c’est pas difficile de se faire un nom quand on a ses avantages. Il sait l’orthographe, lui. Il peut écrire ses vers lui-même. C’est sa supériorité sur moi. Mais tout le monde vous dira que ses poésies (prononcez pohêsies) ne peuvent pas être comparées à celles de Grosperrin, philosophe-cordonnier. Il le sait bien, du reste ; et c’est pour cela qu’il n’a jamais pu me sentir. Mais je m’en fiche un peu, par exemple ! Victor Hugo n’est pas autre chose qu’un aristo, tandis que moi, je suis un homme de génie. Voilà ! je ne le lui envoie pas dire.

La première pièce de cette brochure était adressée à son ami Garibaldi.

Les tendances politiques du poète s’y accentuent :

Garibaldi, toi rempli de courage,

Dans peu de temps tu seras opprimé.

Chaque tyran te fait sentir sa rage,

Et te voudrait déjà voir consumé.

Tous les soldats sont campés dans la plaine,

En attendant le moment des combats.

Défends, défends la liberté romaine,

Montre un chemin à tes vaillants soldats.

Tu n’as pas vu ce serpent qui, dans l’ombre,

Rampait vers toi pour pouvoir te piquer ;

Ses trahisons sont sans borne, sans nombre,

Un jour pourtant je sus te l’expliquer.

Te souviens-tu que ma fertile veine

T’avait crié : « Garde-toi bien des gros ! »

La liberté, la liberté romaine,

La liberté va descendre au tombeau !

Russe et corsaire en France fraternisent

Pour partager entre eux le monde entier,

Et se gonflant d’audace et de bêtise,

Chacun se dit : « Moi, j’aurai mon quartier ! »

Mais, l’ouvrier, accablé par la peine,

Sur les tyrans saute comme un taureau ;

Toi, défends donc la liberté romaine,

Soutiens-la bien sur le bord du tombeau !

Chasse ces rois pleins d’audace importune

Qui des humains sont l’horrible fléau ;

Ils sont soutiens des hommes de fortune

Qui n’ont pour but que d’augmenter nos maux.

Crois-moi, pour toi n’accepte point de titre ;

Sois sans détour et sers la vérité ;

Chasse ce roi couronné de la mitre.

Et puis soutiens toujours la liberté !

Qu’on me pardonne de reproduire encore les vers suivants ; c’est une des pièces que le poète philosophe aimait le plus à réciter.

Cela commence par une virulente apostrophe à Victor-Emmanuel :

Fameux tyran, suppôt de l’opulence,

La trahison, c’est ta reconnaissance ;

Si sur Cavour on sait la vérité,

On connaîtra ton cœur sans équité.

Car ce secret, sous le voile ou la nue,

Sera bientôt répandu dans la rue.

Le peuple armé, ses foudres à la main,

Voudra bientôt la mort du souverain.

Tu suis les pas de tes tristes ancêtres,

Ne sachant rien qu’être fourbes ou traîtres ;

Car tu commences à tromper l’être humain

En punissant qui t’a tiré de rien.

Certes, il manqua, selon moi, de franchise,

Ce chef ardent que punit ta sottise.

Car moi je hais qui dit qu’un roi vaurien

Vaut pour un peuple autant que le vrai bien.

Un souverain c’est une tyrannie.

La république élevait l’Italie.

Ton prisonnier, à Naples triomphant,

En prose a dit : je préfère un tyran,

Et dans le sang, poussé par l’anarchie,

Chassait un roi pour une monarchie.

Puis il s’adresse à Garibaldi :

Vois, imprudent, toi manquant au devoir,

Dieu te punit mais pourra te revoir.

Ne soutiens plus cette âme si ternie,

Ce roi, jouet d’une autre tyrannie ;

Et ne dis plus qu’un roi fourbe et faquin

Vaut à tes yeux un bon républicain.

Je te voyais triomphant, magnifique ;

Pourquoi n’as-tu créé la République ?

Tu serais là par les peuples vanté.

Vois donc ton roi, vois comme il t’a traité.

Tous tes amis, là, te font banqueroute ;

Tous ils t’ont vu prendre la fausse route.

Ton oppresseur, que je ne nomme pas,

Je crains pour toi qu’il presse ton trépas.

Si le destin veut pour toi le contraire,

Sois notre appui, notre ami, notre frère ;

Prête ton bras à nous, républicains,

Pour foudroyer d’ignobles assassins.

Un souverain qui promet une charte,

Sans l’écouter il faut qu’on s’en écarte.

Sa charte est belle et son cœur n’est pas bon ;

Il brise après sa constitution.

N’a-t-on pas vu Lafayette et Lafitte,

Flattés d’abord, persécutés ensuite,

Après avoir couronné l’Orléans,

Qui pour le peuple était pis qu’un tyran ?

Attrape, Louis-Philippe !

Ce roi sans cœur, couronné mais sans sacre,

Indignement ordonna le massacre.

Ce roi bourgeois ou manant souverain

Ensanglanta le quartier transnonain.

À Napoléon III maintenant :

Ne vit-on pas un flatteur flegmatique

Vingt ans plus tard frapper la République ?

Il croit s’entendre avec les potentats

Pour partager tous les faibles États.

Mais l’on verra que l’âme ambitieuse

Sur son déclin deviendra malheureuse ;

Car déjà l’oncle était un orgueilleux ;

N’est-il pas mort comme un vrai malheureux ?

Quand un Cartouche est protecteur du Temple,

C’est pour le peuple un bien fatal exemple :

Ceux qui seront l’instrument d’un fripon

Seront payés de cachot, de prison ;

Ou bien encor transportés dans une île.

Garibaldi, ton protégé t’exile ;

Tu l’as grandi, tu l’as fait nommer roi,

Et maintenant il se moque de toi !

Mais j’arrive à la conclusion ; elle est typique.

Les sentiments de rivalités que Grosperrin entretenait vis-à-vis de son émule de Haute-ville-House s’y révèlent avec une amertume toute pleine de franchise :

Hugo s’est enrichi de prose « misérable » :

Mon vers me ruinera, bien qu’il soit admirable.

Du nom des malheureux Hugo fait des palais :

Moi, pauvre cordonnier, je n’en aurai jamais.

Mes feuillets sècheront quoique pleins de lumière,

Et derrière un vieux mur couvriront de poussière.

De Hugo le grand ver engraisse son jardin,

Mais moi, le ver rongeur va dévorer le mien.

Un immense roman rend Hugo populaire ;

C’est un petit tyran qui flatte la misère.

Un poète enrichi ressemble à ce gredin

Qui nous promettait plus de beurre que de pain.

Ces poètes heureux sont marchands de paroles :

Dans leur caisse nos maux se changent en pistoles.

IV


Une chanson composée à l’occasion de l’inauguration du pont Victoria par le prince de Galles, avait le refrain caractéristique suivant :

Oh ! non, non, non,

Mille fois non,

Non, jamais on

Ne vit un pont

Qui fût si long !

Comme je l’ai dit plus haut, tout cela se chantait ou se récitait.

Mais cela se vendait surtout.

Beaucoup plus que des chefs-d’œuvre, naturellement.

Et force petites pièces blanches tombaient dans l’escarcelle du poète ambulant.

On se bousculait pour l’entendre.

Et quand il se proclamait solennellement le seul grand, le seul véritable pohêêête de l’univers, il ne manquait pas d’auditeurs pour le prendre au sérieux.

Dame, il était exilé à cause de cela...

Et puis on l’assassinait pour lui voler ses chansons !

– Sieurs et dames, criait-il, je vous les donne pour cinque sous ; ce n’est pas la peine de prendre mon sang, n’est-ce pas ?

Quelquefois il m’apercevait de loin.

– Ah ! monsieur Fraîîchette ! hélait-il ; c’est vous ? Tenez, prenez, je les donne pour rien aux confrères. À eux de faire quelque chose à leur tour pour le grand philosophe et poète populaire, ouvrier cordonnier – fait dans le vieux et le neuf... Très bien, merci, confrère !... Ma muse salue la vôtre !... Sieurs et dames, cinque sous seulement pour les œuvres de Grosperrin, qui valent des millions et font trembler sur leurs trônes les potentats engraissés des sueurs du peuple ! À cinque sous ! Qui en désire ? Ne parlez pas tous ensemble.

Et cela était débité sans interruption, à jet continu, comme un robinet lâché, avec une emphase diabolique, un aplomb monumental, et une voix, une voix... Il fallait qu’il eût le larynx blindé de fer-blanc pour y résister.

Et les cinque sous affluaient dans sa poche comme une bénédiction.

V


La première fois que je vis Grosperrin, il parcourait la rue Saint-Jean en calèche, avec son ruban rouge et une grosse caisse sur laquelle il tambourinait à tour de bras, tandis qu’un gamin exhibait à côté de lui une vaste pancarte, sur laquelle il était annoncé – en style approprié à la circonstance et au personnage – que le célèbre Grosperrin donnerait un concert, le soir même, à la salle de Tempérance.

La salle de Tempérance était cette petite salle située rue Saint-Flavien, rendue notoire quelques années auparavant, par les conférences de l’abbé Chiniquy et les scènes déplorables dont elles furent le signal.

Dès sept heures du soir, la salle était comble.

Dame, dix sous d’entrée...

Grosperrin s’était acquis le concours de deux jeunes filles – une longue, sèche, le teint parcheminé et le nez en lame de couteau ; l’autre courte, ronde et joufflue – qu’il avait recrutées dans je ne sais quel coin du faubourg Saint-Jean, et dont la toilette fit nos délices.

La petite, qui était largement décolletée, avait une robe verte trop courte qui lui allait à peine aux genoux, et laissait émerger un pantalon blanc dont les dentelles descendaient jusqu’aux talons.

Quant à la grande, je ne me rappelle pas tous les détails, mais il me suffira de dire qu’elle avait un parasol pour faire deviner le reste.

Naturellement elles étaient gantées, mais en coton blanc – avec des bouts de doigts qui faisaient le plus drôle d’effet dans le développement des gestes.

Grosperrin, lui-même, était ganté de la même façon ; et Dieu sait que lui non plus n’avait pas ménagé l’étoffe.

Les autres accessoires étaient réduits à leur plus simple expression ; mais en revanche l’estrade était éclairée par une chandelle de suif fichée dans un goulot de bouteille.

Cette chandelle, Grosperrin la mouchait de temps à autre, avec ses doigts, sans ôter son gant, pendant que le parterre criait :

– Une, deux, trois ! ça y est !

Je n’essaierai pas de raconter cette soirée.

On ne voit cela qu’une seule fois dans sa vie, et les souvenirs qui m’en restent se perdent dans l’enchevêtrement confus des plus renversantes invraisemblances.

Un détail cependant – dans l’intention de Grosperrin le clou du programme sans doute – me revient à la mémoire.

Ce fut l’exhibition d’un chapeau ; mais d’un chapeau colossal, prodigieux, titanesque, inouï.

Un bicorne de colonel ou de général, surmonté d’un plumet monstre, et qui mesurait au moins quatre pieds d’envergure.

C’était, disait Grosperrin, le chapeau que portait le colonel de Salaberry à la bataille de Chateauguay.

Il le plaçait sur une table, et tandis que les jeunes filles tenaient, chacune, une de leurs mains sur les extrémités, il s’éloignait, et prenant une pose tragique, s’écriait, avec un geste impossible et d’une voix à vous déchirer le tympan :

Chapeau, je te salue ! et ta noblesse antique

Pourra seule en mon cœur augmenter le plaisir !

Il y avait comme cela une tirade de trente à quarante vars.

Mais c’est la partie musicale – le chant – qui fit tout naturellement le principal succès du concert.

Oh ! la la !... des applaudissements à rendre sourde une armée.

Les deux jeunes filles faisaient de leur mieux pour donner la réplique au poète, qui les arrêtait net par des :

– Non, non !... Ce n’est pas ça... il faut recommencer... Plus haut !... Bon, fort, là, maintenant !... Allez-y donc !... Ferme !... Non, non, non !... Chantons autre chose, tenez ! etc.

Et il allait de l’une à l’autre, les encourageant de toute manière, soulevant la main à celle-ci, baissant le bras à celle-là, faisant mille signes de tête plus ou moins approbateurs, ou haussant les épaules d’impatience, et finalement se tournant vers l’auditoire en disant :

– Sieurs et dames...

Il oubliait qu’il n’y avait de sexe que sur la scène.

– Sieurs et dames, excusez-les, je vous en prie ; elles ont la tête bien dure, et je n’ai eu que huit jours pour les exercer !

Inutile de demander si nous nous tordions.

La salle croulait sous les éclats de rire et les tempêtes de huées.

Je n’ai jamais été témoin d’un hourvari pareil.

Tout à coup : Crac ! Obscurité complète.

Un loustic, qui connaissait les êtres, avait eu l’idée d’aller tourner la clef du principal conduit à gaz.

On s’imagine la confusion indescriptible qui s’en suivit.

J’ai oublié de dire que les deux jeunes chanteuses avaient été présentées à l’auditoire sous les noms respectifs de Philomène et d’Églyphire.

La cohue se dispersa en criant :

– Bravo, Églyphire !

– Ohé, Philomène !

Oh ! la joyeuse vie d’étudiant !

Oh ! les jours de jeunesse, comme vous êtes déjà loin !

Qu’est devenu Grosperrin ?

Vit-il encore ?

Je n’en sais rien.

Il disparut un jour, sans prendre congé de personne ; et l’on n’a jamais su ce qu’il était devenu depuis.

VIII



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