Littérature québécoise








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Dupil



I


La ville de Lévis est loin d’avoir toujours présenté l’aspect pittoresque qui la distingue aujourd’hui.

À l’époque dont je vais parler, l’église de Notre-Dame était presque isolée sur son immense plateau.

Et de là, en descendant jusqu’à la falaise qui borde le fleuve, c’était la Commune, avec ses ravins et ses broussailles ; tandis que vers l’est s’étendaient, jusque sur les hauteurs de Lauzon, une suite de prairies coupées de fossés le long desquels s’allongeaient de maigres clôtures de cèdre à moitié masquées par des fouillis d’arbustes et de plantes herbacées.

Après la fenaison, ces prairies étaient pour les gamins du voisinage un préau à perte de vue.

Et Dieu sait s’ils en profitaient !

Je me souviens avoir connu là une escouade de lurons qui ne se laissaient pas marcher sur les pieds, lorsqu’il s’agissait d’y aller gaiement.

Un soir que la petite troupe s’ébattait dans le champ le plus voisin de l’église, elle vit venir, longeant ce qui aurait pu être un trottoir, mais qui n’était encore qu’une rigole, un personnage dont l’apparition provoqua chez elle un intérêt soudain.

C’était un vieillard maigre et hâve, au dos voûté, mais d’apparence robuste, avec des cheveux poivre et sel qui s’échappaient en désordre d’un vieux feutre dégommé, et retombaient en mèches longues et sales sur le collet d’un paletot dont l’aspect débraillé accusait de nombreuses années de service et d’usure.

Une large ceinture de cuir retenait à sa hanche un pantalon jadis noir, dont les tiges effiloquées n’étaient pas faites pour dissimuler l’inquiétante maturité de l’ensemble.

Une chemise de flanelle en lambeaux, une paire de bottes outrageusement éculées complétaient le costume.

En somme, malgré la pacotille de ferblanterie qu’il portait sur son dos, le nouveau venu avait tous les dehors d’un vagabond ; et la canne ferrée qu’il tenait à la main n’était, ni par la taille ni par le poids, de nature à tranquilliser outre mesure bêtes et gens sur ses dispositions plus ou moins pacifiques.

Appuyé sur cette espèce d’épieu, il s’avançait lentement du côté de l’église, peinant dans la montée, faisant halte de temps à autre pour s’essuyer le front du revers de sa manche, tout en jetant du côté des moutards un regard oblique et défiant.

La rencontre ne paraissait pas lui sourire ; et l’on va voir que son instinct, ou plutôt son expérience, ne le trompait guère.

En l’apercevant, la marmaille eut un cri de joie :

– Dupil !

Et, le temps de le dire, toute la bande fut sur la clôture, rangée en batterie d’un nouveau genre, sous le feu de laquelle force était au vieux mendiant de passer, s’il tenait à continuer sa route.

Celui-ci, le sourcil froncé, se mit à promener alternativement sur chacun des jeunes espiègles un œil qui aurait pu troubler les plus hardis, s’ils n’eussent eu la clôture et le fossé pour protection naturelle.

Mais, comme rien ne bougeait, le vieillard poursuivit son chemin.

Quand il fut à quelques pas du groupe, un des enfants lui adressa la parole :

– Bonjour, père Dupil !

– Ah ! mes crapauds, s’écria le bonhomme ; vous savez ben que j’suis pas père. C’est vos serpents verts de parents qui vous montrent ça !...

Et il se mit à menacer les gamins de sa canne, en répétant :

– J’suis pas père, million de tempêtes ! vous le savez ben.

– Vous dites ça pour rire, père Dupil !

Cette fois, il fallut décamper, et prestement.

– Attendez voir, mes petits pendards, j’vais vous montrer, moi, si j’suis père !

Et voilà le bonhomme en train d’escalader la clôture avec son cliquetis d’ustensiles sur les épaules.

Pas besoin de se demander si les gamins détalaient.

En un clin d’œil, ils avaient franchi la largeur du champ, et mis leur peau en sûreté derrière une deuxième clôture.

L’homme les suivit en proférant une interminable kyrielle de jurons.

Quand il faisait mine de s’arrêter, les garnements n’avaient qu’à crier : Père Dupil ! et la poursuite recommençait.

Le vieux courait en titubant dans l’herbe nouvellement fauchée, harassé, la sueur au front, l’écume à la bouche, brandissant toujours sa redoutable canne, et crachant à pleine gorge tout ce que sa colère impuissante pouvait lui inspirer de menaces et de gros mots :

– Bande de malvats ! criait-il.

– Père ! répondait-on.

– J’suis pas père, canailles !

– Oui, vous êtes père.

– C’est pas vrai !

– Oui, c’est vrai !

– Non, non, non, non !

– Oui, oui, oui, oui !

– Non !...

– Vous blaguez, père.

– J’suis pas père !... crasse des crasses, c’est-y possible !

Et il reprenait sa course.

Mais il avait beau courir, les polissons, plus agiles du jarret, se tenaient facilement à distance en passant d’un champ dans un autre, et réussissaient toujours à mettre à temps une nouvelle barrière entre eux et lui.

Au sixième clos, le vieillard, épuisé, put sauter encore le fossé, brisa une perche de la clôture, enjamba le reste en blasphémant...

Mais il ne put aller plus loin...

Il s’affaissa sur le revers du talus, la tête dans ses mains, s’arrachant les cheveux à poignées, et grommelant toujours dans des hoquets étouffés :

– J’suis pas père, tas de rapaces ! j’suis pas père !...

II


Les enfants s’en revinrent par un autre chemin – contents d’eux-mêmes.

Ils avaient tant ri !

Hélas ! j’en étais malheureusement.

Et maintenant que, devenu vieux, je me prends à songer à tout ce qui a dû remuer au fond de cette existence bouffonne, avant de lui donner le pli tragique qu’elle a conservé jusqu’aux derniers moments, toutes les agaceries dont le pauvre traîne-misère a été l’objet de notre part me semblent autant de sacrilèges ; et je me sens porté à demander pardon à Dieu d’avoir peut-être versé une goutte amère de plus sur ce cœur déjà si profondément saturé de fiel et de vinaigre.

Les données manquent pour raconter la vie de Dupil.

Cette hostilité constante, qu’il voyait ou croyait voir fermenter autour de lui, l’avait rendu très défiant, très concentré.

Ce n’est que dans ses moments de colère et d’imprécations qu’il soulevait un peu le couvercle de son passé, et laissait entrevoir la source de ses griefs.

Car griefs il y avait.

Dupil était une victime.

De qui ?

De tous peut-être.

La Beauce était son pays natal.

Tout jeune, la mort de ses parents l’avait fait héritier d’une aisance au-dessus de la moyenne.

Il avait commencé par exploiter avec assez de succès un joli patrimoine, et l’avenir s’annonçait à lui, sinon très brillant, du moins sous d’excellentes couleurs, lorsque des difficultés survinrent.

Sir John Caldwell – un homme politique qui a laissé dans le pays des souvenirs peu enviables – le « maudit Carouel », comme il l’appelait, était alors propriétaire de la seigneurie de Lauzon, dans les limites de laquelle se trouvait enclavé l’héritage de Dupil.

Cela date de loin, comme on voit.

Or, à propos de quelque chose ou à propos de rien, sur un point ou sur un autre, réclamation légitime ou chicane d’Allemand, un différend s’éleva entre le gentilhomme puissant et l’humble roturier.

Une mesquine persécution d’intendant peut-être.

Il en résulta un procès.

Un de ces procès envenimés, interminables – instance sur instance – où demandeur et défendeur, appelant et intimé, gagnant ou perdant, tout le monde s’appauvrit – excepté les avocats.

Ce fut l’histoire du pot de terre et du pot de fer.

Dupil devait être condamné ; on le comdamna.

Pour le grand seigneur, c’eût été une plaisanterie.

Pour le petit propriétaire, c’était la ruine, ou peu s’en faut.

Perte de temps, relâchement dans les habitudes, affaires négligés, culture interrompue, mémoires de frais à payer, tout cela amena la gêne, les emprunts à usure, les hypothèques, et enfin les huissiers.

On vit une de ces dégringolades dont nos campagnes – peuplées de Bretons têtus et de plaideurs normands – nous offrent tant d’exemples.

Ce procès – où Dupil n’avait vu qu’une molestation criante – l’avait exaspéré ; les désastreuses conséquences qui s’ensuivirent le blessèrent profondément dans son sens intime de la justice.

III


Cette blessure, qui devait saigner toujours, fut en plus aggravée par une circonstance malheureuse.

Un prêtre – le curé de l’endroit, si mes renseignements sont exacts – avait, à ce qu’on disait, joué un rôle, involontaire sans doute, dans le malheur de Dupil.

Appelé à la barre des témoins, il avait dû prêter, dit-on, un serment aussi décisif que contraire aux intérêts de son paroissien.

De là, dans l’esprit de celui-ci, l’impression que le prêtre et l’Anglais – la « canaille de curé » et le « maudit Carouel » – s’étaient conjurés pour le ruiner.

De là aussi la haine féroce dont le malheureux enveloppait non seulement le clergé tout entier, mais encore tout ce qui de près ou de loin touchait au culte et à la religion.

En outre, tout cela se compliquait, paraît-il, d’une affaire romanesque.

Vers l’époque du fameux procès, autant qu’on pouvait en juger, un chagrin d’amour semblait être venu ajouter sa cuisante brûlure aux plaies déjà envenimées du pauvre homme.

– Elle ! elle !... murmurait-il quelquefois avec un de ces soupirs qui déchirent la poitrine. Elle aussi !... elle en était !... Ils l’ont tournée contre moi. C’est la faute au curé ; c’est la faute au bon Dieu !...

Et ses doigts se crispaient de rage, tandis qu’une grosse larme traçait un sillon malpropre sur sa joue noircie par le soleil et la poussière des routes.

Un jour, après une des scènes dont j’ai donné un pâle échantillon au début de cette histoire – scènes qui se renouvelaient toutes les fois que le vieux se risquait à clabauder à travers les rues de Lévis – il se laissa tomber tout en nage sur un coin de trottoir, et quelqu’un l’entendit qui disait avec des sanglots dans la gorge :

– Oh !... Rose !... Rose !... si t’avais voulu, le bon Dieu m’aurait pas fait tout ça !...

Quoi qu’il en soit des détails, Dupil dut quitter la Beauce.

Le cœur débordant d’amertume et de ressentiment, il était venu s’établir à Québec, et, avec les débris de son avoir, s’était monté un petit magasin dans le faubourg Saint-Jean.

Trois mois après, un incendie rasait la maison, et, comme à cette époque on ne parlait guère d’assurances à Québec, Dupil était jeté sur le pavé, presque nu et sans un sou vaillant.

Alors sa pauvre cervelle, n’en pouvant supporter davantage, se détraqua complètement.

Il avait maudit le prêtre : il fit plus.

Il montra le poing au ciel, et se repliant sur lui-même dans un désespoir sourd, il accepta une existence de proscrit, de lépreux, jurant à Dieu une haine qu’il devait emporter au tombeau, après plus de soixante années de misère et d’isolement sauvage.

IV


Quand j’ai connu Dupil – vers 1848 – il était déjà tout cassé.

Je crois le voir encore, sale et terreux, déguenillé, l’œil torve et la bouche amère, son brûle-gueule aux dents, chambouler à travers les rues, bâton en mains et ferblanterie en bandoulière.

Il fabriquait cette ferblanterie lui-même.

Où ? je n’en sais rien.

Il devait bien avoir un taudis quelque part, – le domicile légal réduit à sa plus simple expression sans doute, – mais dans quelle direction ? dans quel coin ?

C’était un mystère.

Il portait sa marchandise, enfilée comme des grains de chapelets, dans une tige de fer courbée en cercle ; et, pour mieux se prêter à cette opération, de même que pour moins tenter les voleurs, je suppose, ses plats, ses écuelles et ses tasses n’avaient point de fond.

Quand il faisait une vente, le fond se taillait et se soudait séance tenante, après marché conclu.

Une femme du peuple eut un jour la malencontreuse inspiration de lui faire cette remarque :

– Mais ils n’ont pas de fond vos gobelets, père Dupil.

– J’suis pas père ! répondit-il furieux ; mais j’peux leur en mettre, des fonds, à mes gobelets, – et à toi aussi, espèce de bourrique !

Va sans dire que j’atténue considérablement les expressions ; on a déjà compris que Dupil ne se piquait guère de langage académique.

Il ne faisait pas bon, aux femmes moins qu’aux autres, de le taquiner, car il ne se gênait guère pour appliquer aux plus irréprochables la rime riche dont Vert-Vert abusa un jour si effrontément à l’adresse des bonnes visitandines de Nevers.

Comme le lecteur a pu en juger aussi, un des principaux traits caractéristiques de la folie de Dupil, c’était une répulsion non moins rageuse qu’incompréhensible pour le mot père accolé à son nom.

Le nom de Père Dupil l’exaspérait hors de toute expression.

Cela se rattachait-il au désappointement de cœur éprouvé dans sa jeunesse ?

Ce mot réveillait-il au fond de sa pensée un pauvre rêve encore saignant et mal enterré ?

Je l’ignore ; mais il suffisait de lui dire : Bonjour, père ! pour le mettre en fureur.

– J’suis pas père ! criait-il en grinçant des dents. J’suis pas père ! J’ai jamais été père !... Laissez-moi tranquille, passez vot’ chemin, rognes de vauriens !

Et il se précipitait sur les gens avec son bâton.

Quelquefois même, il lui arrivait de tomber sur des personnes inoffensives qui, ne le connaissant pas, lui avaient adressé la parole de la façon la plus innocente du monde.

Sur la route solitaire, n’est-ce pas ? vous rencontrer un vieux mendiant, comment ne pas lui dire un petit bonjour en passant ?

Et, si vous ne connaissez pas l’individu par son nom, vous lui dites tout naturellement :

– Bonjour, père !

Alors il fallait voir la colère de Dupil et la stupéfaction de l’interlocuteur devant l’accueil fait à sa politesse.

Mais c’est lorsqu’il se rencontrait avec les enfants de l’école – j’en ai donné une idée plus haut – que le chahut était beau à voir et à entendre :

– V’là le père Dupil !

– Ohé, père Dupil !

– Hourra pour le père Dupil !

– D’où venez-vous donc, père Dupil ?

– Combien les plats, père Dupil ?

– J’suis pas père, race d’assassins ! criait le bonhomme, furibond. J’suis pas père, enfants de potence !...

Les cris redoublaient naturellement.

Alors le vieillard devenait affolé.

– Justice ! hurlait-il ; justice !... justice du diable, si y a pas d’justice du bon Dieu !... Y a donc pas d’maire par ici !...

Et il s’élançait dans le tas des diablotins, qui s’éparpillaient en criaillant comme une volée de moineaux surpris par un chat.

Quelquefois un retardataire malchanceux se faisait harponner au passage ; et alors, malheur à lui !

Il rentrait au logis étrillé d’importance.

L’exemple ne servait pas à grand-chose cependant. C’était toujours à recommencer.

Aussitôt que Dupil émergeait à l’horizon, en avant le charivari !

V


Il y avait parmi nous un loustic numéro un, qui s’appelait Onésime Bégin – bon garçon, au fond, mais agaçant à faire damner un saint.

Il avait parié de mettre ce pauvre Dupil sur le gril, et de l’y faire rôtir à petit feu, sans s’attirer de représailles.

En d’autres termes, il devait lui crier : Père Dupil ! dans les oreilles à satiété, sans le fâcher.

Le pari fut bientôt décidé, car le soir même, Dupil faisait son apparition dans le quartier.

Il y a de cela plus de quarante ans, et je crois y être encore.

Maître Onésime était prêt ; il n’hésite pas, et aborde le vieux :

– Bonjour, monsieur Dupil, fait-il poliment, sa casquette à la main.

Dupil, peu habitué à ces manières, s’arrête et regarde de travers.

– Bonjour, monsieur Dupil, répète Onésime.

– Qu’est-ce que tu veux, toi ? fait le bonhomme sur un ton rogue et d’un air soupçonneux.

– Je veux vous parler de ces individus-là qui sont toujours à vous appeler père.

– Fiche-moi la paix !

– Voyons, monsieur Dupil, pas besoin de vous fâcher : je vous appelle pas père, moi. J’sais bien que vous êtes pas père. Vous faites bien de pas vous laisser appeler père. A-t-on jamais vu ?... Est-ce un nom ça, père ?... Pourquoi père, quand on ne l’est pas ?... C’est pas moi qui me laisserais appeler père ! Ils sont toujours là à crier père, père par-ci, père par-là... On n’entend que ça : père, père, père !... Père Dupil, père Dupil, père Dupil, père Dupil !...

Et l’abominable galopin allait, allait, allait, avec un volubilité infernale, – ironique, provocant, répétant le mot chatouilleux à tue-tête, avec une insistance diabolique et des intonations à exaspérer une borne.

Pas besoin de se demander si le vieux était dans l’eau bouillante.

La canne lui frétillait dans les doigts comme une anguille.

Il se tenait à quatre, cela se voyait.

Nous nous attendions à une explosion : elle eut lieu.

Bonté divine, quelle râclée !

Jamais je n’ai vu pareille série d’entrechats et de sauts croches exécutés avec un entrain plus consciencieux et des torsions de corps plus dégingandées.

Dupil tenait mon Onésime par l’oreille, et vli ! vlan ! vlon ! sur le long et sur le large, de droite et de gauche, sur les bras, sur les jambes... une grêle, quoi !

Le pauvre diable d’Onésime hurlait comme un possédé.

Il avait perdu sa gageure... mais en revanche il pouvait se vanter d’avoir gagné un fameux savon.

Un dimanche après-midi, ne voilà-t-il pas que la marmaille découvre le vieux Dupil endormi sur une pile de planches, auprès d’une maison en construction.

Il avait probablement caressé quelque peu la dive bouteille – cela lui arrivait – et, sur le dos, la face au soleil, il dormait comme un loir et ronflait comme un orgue.

La fumisterie ne fut pas longue à organiser.

Vite, les chenapans se procurent des broquettes, et des fers à repasser pour pouvoir enfoncer celles-ci sans bruit ; et, cinq minutes après, mon Dupil était cloué au bois, de la tête aux pieds, par toutes les bribes et toutes les franges de ses haillons, – paralysé des bras et des jambes, fixe, immobile, incapable de remuer autre chose que les yeux.

Dupil dormait et ronflait toujours.

Alors un cri formidable retentit dans ses oreilles :

– Père !...

– Père Dupil !...

– Père ! père ! père !...

Je n’essaierai pas de peindre la scène du réveil.

Les farceurs faillirent avoir un meurtre sur la conscience.

Quand le docteur Goulet vint délivrer le malheureux, il le trouva évanoui, la figure noire et congestionnée comme un noyé sortant de l’eau.

Le pauvre vieux fut longtemps, paraît-il, entre la vie et la mort.

VI


Devenu homme – quand les circonstances m’eurent entraîné loin de Lévis – je perdis tout naturellement de vue le vieil original.

À mon retour, je le croyais au cimetière depuis longtemps, lorsqu’un beau matin je vois entrer dans mon bureau un mendiant tout courbé, tout hésitant, l’air humble et la figure accablée.

Je n’eus pas le temps de manifester ma surprise par une seule parole.

– J’suis pas père, dit-il sans lever les yeux, et avec un accent de tristesse qui me fit mal ; j’suis pas père ; la charité, s’il vous plaît.

Alors il me passa dans le cœur un remords dont je sens encore la piqûre d’épine.

– Avec plaisir, mon pauvre brave homme, lui dis-je en lui offrant une pièce de monnaie ; tenez, prenez, et pardonnez-moi de vous avoir fait de la peine quand j’étais petit.

– J’suis pas père ! me répondit-il sur le même ton de désolation inconsciente.

Le pauvre vieux ne savait presque plus dire autre chose.

Le mot était passé chez lui à l’état d’épiphonème machinal, qu’il répétait à chaque instant, à tort ou à raison, sans y songer.

Son irascibilité avait fait place à un apaisement morne et résigné.

Plus de colères folles, plus de jurements effrénés.

Si quelqu’un le taquinait encore en l’appelant père, il se contentait de protester, sans les emportements d’autrefois.

Il protestait toujours, par exemple.

– Combien vendez-vous vos théières, père Dupil ? lui demande un jour une petite fille qui est maintenant une sage mère de famille.

– J’suis pas père, répondit-il les yeux baissés ; mais je les vends dix-huit sous.

Il protestait même – comme on l’a vu – sans prétexte aucun.

Il lui fallait dire à tout le monde qu’il n’était pas père ; une idée fixe, un besoin.

C’était là le côté plaisant des manies du pauvre Dupil.

Hélas ! elles en avaient un autre beaucoup plus sérieux et d’un caractère bien plus pénible.

C’était sa rancune persistante contre la Providence.

– Pourquoi détestez-vous donc tant le bon Dieu ? lui demandait quelqu’un.

– Parce qu’il est comme les prêtres ; il est pas juste !

– Allons donc, comment pouvez-vous parler ainsi ?

– Parce que je le sais ; tenez, vot’ bon Dieu, c’est le maître, c’pas ?

– Sans doute.

– Eh ben, s’il est le maître, pourquoi qu’il laisse faire toutes les crasseries qu’y a dans le monde ? Il est pas juste !

– Mais il y a le ciel, mon ami.

– Le ciel ? ah ! ben ouiche !... Toujours le même maître, pas vrai ?

– Naturellement.

– Eh ben, si c’est le même maître, c’est comme par icitte : le plus gros mange l’autre.

Impossible de le faire sortir de là.

Aussi, quand il demandait l’aumône, ne se servait-il jamais de la formule « pour l’amour de Dieu ».

Dans les premiers temps, quand on lui mettait un sou dans la main en disant : « Pour l’amour de Dieu ! » il le rejetait avec indignation et blasphème.

Plus tard, il se contentait de le remettre en balbutiant sur un ton très doux :

– Non, merci ; si vous l’donnez pas par charité, gardez-le.

Une fois, en ma présence, un marchand de Lévis lui mit entre les mains un billet de banque de dix dollars en lui disant de le garder, s’il l’acceptait pour l’amour de Dieu.

Et le misérable, pâle de faim et grelottant sous ses guenilles, remit tranquillement l’argent, sans même avoir l’air de le regretter.

Depuis que le pauvre diable ne se servait plus de son gourdin que pour se défendre des chiens hargneux, il était devenu très timide, très peureux.

Si quelque femme, effrayée par sa présence peu rassurante, lui montrait un manche à balai, il détalait aussitôt en criant :

– Tirez pas ! tirez pas !

C’était l’enfance sénile, après la monomanie rageuse.

Le vieux Dupil est mort, recueilli par un de ces prêtres qu’il haïssait d’une haine si intense ; et durant ses quinze derniers jours sur la terre, il a vu, au chevet qui avait remplacé son sordide grabat, flotter, charitable et consolante, cette robe noire qu’il avait tant maudite.

Il s’attendrit.

Il pleura même.

Il baisa la main qui lui montrait du doigt une vie future toute de justice et de réparation.

Mais ce fut tout ; il resta jusqu’au bout inexpugnable dans le dernier retranchement de sa conscience.

Au seuil même de l’éternité, quand l’âme la plus endurcie se retourne pour demander à n’importe qui une consolation suprême, la charité sacerdotale penchée sur son agonie ne put lui faire retirer son anathème.

Il pardonna à tous, excepté à Dieu.

Mais la grande miséricorde éternelle a eu sans doute pitié de cette âme dont tant de rudes secousses avaient éteint le flambeau, sans malheureusement y effacer la lueur des souvenirs tragiques.

VII



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