Littérature québécoise








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Cotton



I


Le touriste qui, par un beau jour d’été d’il y a trente-cinq ans, arrivait à Saint-Pascal, dans le comté de Kamouraska, ne manquait pas d’apercevoir, sur le plateau culminant de la plus haute des montagnes éparpillées dans la plaine, une espèce de hutte aux pans irréguliers, qui semblait adossée à l’arbre d’une croix monumentale se détachant sur l’azur – toute radieuse au soleil.

C’était la retraite d’un ermite.

Cet ermite s’appelait Cotton.

Il habitait là depuis cinq ou six ans, complètement seul, vivant de ce que les enfants du village venaient lui vendre, ou de ce que les bonnes âmes voulaient bien lui donner pour des prières.

On ne connaissait pas trop son origine.

C’était, au dire de quelques-uns, un ancien tailleur dont la famille vivait encore du côté de Rimouski.

Il avait bâti cette demeure aérienne de ses propres mains.

Comment s’y était-il pris ? Qui lui avait fourni les outils et les mille autres choses nécessaires à cette construction ?

Personne n’en savait rien.

Durant les premiers temps de son séjour à Saint-Pascal, vêtu d’une espèce de soutanelle brune, une corde autour des reins, tête nue, et un long bâton ferré à la main, Cotton descendait de son perchoir chaque dimanche, et assistait aux offices dans le bas de l’église paroissiale, avec de grands airs de dévotion qui attiraient bien l’attention sur lui, mais qui n’imposaient pas à tout le monde, comme on va le voir.

Un jour, il cessa de venir à l’église.

Il avait, paraît-il, eu maille à partir avec le curé, qui semblait n’avoir qu’une confiance assez limitée dans la vocation cénobitique de son nouveau paroissien.

À certaines époques, Cotton s’éclipsait tout à coup, et les gamins qui, pour quelques sous, lui montaient chaque jour du lait, de la galette et autres comestibles, frappaient vainement à la porte du solitaire.

Celui-ci revenait au bout d’un mois ou deux, porteur, assurait-on, de sommes assez rondelettes, à en juger par les nombreuses petites douceurs que ses scrupules d’ermite n’allaient pas jusqu’à lui refuser.

Où allait-il ainsi ?

Comment pouvait-il ainsi paraître et disparaître subitement sans que personne s’en aperçut ?

Et puis, où prenait-il cet argent ?

Là-dessus tout le monde se perdait en conjectures.

Les uns parlaient bien, il est vrai, de déguisements, de voyages à Boston, de quêtes, que sais-je ?

Mais, suivant la croyance la plus répandue, parmi les bonnes vieilles femmes surtout, Cotton était enlevé et rapporté par les anges – tout simplement.

La veille de son départ comme la veille de son arrivée, on avait plus d’une fois – c’était de notoriété publique – aperçu d’étranges lueurs envelopper tout le sommet de la montagne.

Quant à Cotton lui-même, sa discrétion sur ce point ne laissait rien à désirer.

Et non pas sur ce point seulement, car il s’était même toujours gardé de laisser connaître son vrai nom.

Les enfants lui avaient appliqué le sobriquet de Cotton, à cause de sa maigreur probablement (on sait que dans nos campagnes toute tige sans branches est un cotton), et il avait accepté cette appellation de bonne grâce, comme il en aurait accepté une autre.

II


Un jour de vacances, en compagnie de deux camarades de collège, Charles et George – ce dernier gibecière sur la hanche et fusil à l’épaule – je me dirigeais, dès le matin, vers la montagne de l’anachorète, déterminé à faire l’ascension, tâche assez facile, du reste, pour mes jarrets de seize ans.

Nous cheminions, allègres et causeurs, bien munis de tout ce qu’il nous fallait pour passer gaiement la journée.

Cette journée s’annonçait superbe.

Ce serait peut-être le moment de croquer une petite description ; mais j’ai peur de faire languir mon récit, et je craindrais, en outre, que ma peinture ne rendît pas justice entière au paysage que j’avais sous les yeux.

Imaginez une route un peu sablonneuse, bordée de beaux arbres fruitiers, des rangées de longs peupliers verts émergeant ci et là des massifs, de jolies maisonnettes toutes blanches, de grosses fermes respirant le confort et l’aisance, des granges lointaines où retentissait le clairon des coqs matineux, de la verdure à perte de vue, l’horizon coupé à différents endroits par des rochers isolés, et des montagnes bleuâtres se dressant à pic du niveau de la plaine ; et nous, marchant gaillardement vers la plus haute d’entre elles, le rire aux dents, humant la brise, buvant le soleil, sifflant avec les merles et turlutant avec les pinsons.

Voilà tous les matériaux ; que le lecteur fasse la description lui-même.

Ils se comptent par milliers ceux qui se sont condamnés volontairement à une vie de solitude perpétuelle, depuis saint Paul l’Ermite, qui, le premier, en l’an 250 de l’ère chrétienne, s’enfonça dans les déserts de la Thébaïde ; depuis saint Siméon Stylite, qui passa son existence sur le haut d’une colonne, en plein air ; depuis saint Antoine, saint Macaire et saint Pacôme, qui s’enfermèrent dans des grottes sauvages, ne vivant que d’eau et de racines jusqu’aux pieux cénobites qui se réfugient encore au fond des monastères pour s’y livrer aux jeûnes, à la prière et à toutes les mortifications de la carrière ascétique.

J’avais lu la Vie des Saints, toute remplie des miracles et des prodigieuses austérités de ces grands serviteurs de Dieu.

Mais, malgré mon âge avide de merveilles, j’avais toutes les peines du monde à me persuader que j’allais voir, là-haut, en plein dix-neuvième siècle, au centre d’un comté célèbre pour ses luttes politiques entre rouges et bleus, un vénérable successeur, en chair et en os, de ces mystérieux personnages dont l’existence extraordinaire a laissé de si vivants souvenirs dans la chrétienté.

Et, les remarques sarcastiques de mes amis aidant – eux étaient de la paroisse, – ce fut, je l’avoue, sans la moindre pensée de recueillement, qu’à la suite de mes deux guides, je me mis à gravir le sentier étroit et escarpé, qui, à travers les noisetiers et mille autres arbustes rachitiques, accrochait ses sinuosités au flanc de la montagne.

Quelques sapins déchiquetés par le vent du nord-est, si violent dans cet endroit du pays, quelques bouleaux transis, à moitié dépouillés par le couteau des passants, de petits frênes souffreteux, des érables nains, jetaient çà et là des lambeaux d’ombrages que nous recherchions avec avidité.

Parfois cette ombre tombait heureusement sur quelque roche saillante, où des restes de repas, dispersés sur la surface aplatie de la mousse, indiquaient un point de repos fréquenté.

À la bonne heure, alors !

Comme l’ascension était raide, on se sentait plus ou moins en nage ; et, n’étant pas pressés, nous faisions halte.

Nous détachions quelques baies sauvages oubliées sur le bord d’une crevasse ; nous improvisions quelque éventail découpé dans un rameau un peu plus touffu que les autres ; nous vidions un gobelet de cidre frais ; et, les jambes allongées sur le tapis vert, nous allumions nos pipes, ce vade mecum de rigueur pour tout potache en vacances.

Et, après un instant de causerie, rafraîchis et ragaillardis, nous nous remettions en route.

Oh ! ces promenades d’écoliers ! ces premières bribes de liberté ! comme le cœur s’y dilate, comme le corps s’y fortifie, comme l’intelligence s’y retrempe.

Exempt de tous soucis, sans regrets du passé et sans inquiétudes pour l’avenir, on s’y abandonne avec indolence au plaisir du moment, comme si la vie n’avait pas d’autre but ni d’autres exigences.

Oh ! les heureux instants qui passent si vite, et qui, hélas ! ne reviennent jamais !

III


Après nombre d’étapes plus ou moins prolongées, nous commencions à apercevoir le terme de notre excursion, c’est-à-dire que nous touchions au dernier épaulement de la montagne, quand George, qui depuis un instant nous priait de parler moins haut, nous fit tout à coup impérieusement signe de nous taire.

– Qu’y a-t-il ? demandai-je à voix basse.

– Pas un mot ! répondit George sur le même ton ; vous allez voir.

Puis, nous poussant dans un pli de terrain masqué par un fouillis de broussailles :

– Ne bougez pas, ajouta-t-il, et regardez bien là-haut, à cette pointe de roc qui surplombe à gauche.

Quand nous fûmes installés dans notre cachette, George épaula son fusil.

– Attention ! fit-il.

Puis, le dos tourné à l’endroit qu’il nous avait dit d’observer, et comme s’il eût fait mine d’ajuster une hirondelle, il pressa la détente.

Le coup résonna clair et sec ; puis on l’entendit, plus long et plus sonore, se répercuter plusieurs fois sur les rochers et dans les ravines, en faisant sortir de leurs retraites des foules d’oiseaux effarouchés.

– Regardez bien, nous dit George toujours à demi-voix.

Nous fixions avec le plus vif intérêt l’arête de l’escarpement.

– Eh bien, avez-vous vu ?

– Oui, une tête.

– Coiffée d’un béret bleu ?

– Oui ; elle s’est avancée un instant, puis reculée tout à coup.

– C’est bien cela ; nous pouvons monter maintenant.

– Pourquoi cette cérémonie ? demandai-je en sortant de l’enfoncement malpropre où Charles et moi nous nous étions blottis.

– Tu vas voir, répondit George ; ça te fera mieux juger de l’homme.

Et nous reprîmes notre ascension.

En quelques enjambées, nous eûmes mis le pied sur le dernier plateau.

Jamais je n’oublierai le spectacle qui nous y attendait.

Nous nous arrêtâmes stupéfaits d’admiration.

L’atmosphère, d’une merveilleuse transparence, semblait flamboyer comme le décor d’une féerie incandescente.

Dans ce milieu limpide et diaphane, le regard atteignait des distances extraordinaires.

Tout semblait flotter dans la clarté ; et pourtant les maisons, les clochers, les arbres, les routes, tous les mille accidents du paysage, et jusqu’à la ligne réverbérescente du Saint-Laurent, là-bas, coupant l’horizon, tout droit, comme pour accentuer les tons bleuâtres des lointaines Laurentides, tout se dessinait, ou plutôt se détachait en relief, clair, net, lumineux, et comme miroitant sous les effluves d’un soleil splendide.

Le plateau semblait désert.

La hutte était là, solidement assise sur ses quatre pans en épaisse maçonnerie, s’élargissant par la base, et béante.

Mais pas un signe de vie.

Nous jetons un regard à l’intérieur.

Personne.

– Suivez-moi, dit George, et du silence !

Nous fîmes le tour de la cabane, gravîmes quelques marches, et, au pied du léger talus sur lequel se dressait le piédestal d’une immense croix toute bardée de fer-blanc, nous aperçûmes, à genoux et nous tournant le dos, un être singulier, les bras étendus, dans l’attitude de la plus profonde contemplation.

Il ne bougeait pas.

George toussa.

Même immobilité.

Nous toussâmes à notre tour, et consciencieusement.

Alors l’homme eut un soubresaut, se leva, fit un grand signe de croix, se retourna vers nous comme un automate, puis, simulant la plus vive surprise, et prenant tout à coup les manières les plus obséquieuses :

– Ah ! pardon, mes frères ! dit-il d’une voix traînante et nasillarde qu’il s’efforçait de rendre aussi onctueuse que possible en affectant des intonations féminines, pardon de ne pas vous avoir entendus plus tôt. J’étais dans le Seigneur.

– Et quand vous êtes dans le Seigneur comme ça, dit Charles, c’est sans doute ennuyeux pour vous d’être dérangé ?

– Pas du tout, mon frère, pas du tout ! Je suis un solitaire, mais j’aime ceux que le Seigneur m’envoie.

– Du reste, fis-je avec une intuition dont je n’essaierai pas de dissimuler la perfidie, le saint ermite est peut-être en prière depuis longtemps.

– Depuis trois heures ce matin, mon frère ; j’y ai vu levé l’aurore.

– Ah !... Et vous ne vous dérangez jamais dans vos dévotions ?

– Jamais, mon frère.

J’étais fixé.

– Sapristi ! exclama George, vous devez être bien fatigué alors. Depuis trois heures du matin !

– Mâtin ! fit Charles qui aimait le calembour.

– Tiens, c’est vous, monsieur George ! fit l’ermite, comme par distraction. La santé va bien ?

– Comme vous voyez, merci.

– Oh non ! continua notre interlocuteur en revenant à la question qui lui avait été posée, cela ne me fatigue pas trop ; le joug du Seigneur est doux et léger...

IV


Je l’ai dit plus haut, l’homme que nous avions devant nous était un être singulier.

Il semblait osciller dans sa charpente osseuse et grêle.

Le dos voûté, le cou long, mince et fortement sillonné par la protubérance des tendons, l’œil chassieux et fuyant, la démarche hésitante, il paraissait avoir vieilli avant le temps ; et cependant, dans sa chevelure claire et filandreuse, comme dans sa barbe rare et mal peignée – toutes deux d’un roux jaunâtre et sale – pas un poil ne faisait mine de grisonner.

Rien d’animé dans cette figure aplatie et blafarde.

Le sang extravasé par-ci par-là dans les tissus cutanés, surtout aux pommettes, faisait contraste avec la pâleur des lèvres et l’entourage de bistre qui cerclait ses yeux éteints.

Les cheveux séparés par une raie au milieu du front – mode tout à fait inusitée à cette époque – se collaient sur les tempes et derrière les oreilles, s’allongeant en maigres mèches plates et se relevant un peu aux extrémités, sur le collet d’un vêtement de cotonnade brune, moitié blouse, moitié soutanelle.

Une façon de pantalon chinois en serge noire, qui lui tombait à peine à la cheville, des chaussettes de laine blanche, des pantoufles en cuir jaune, deux doigts de flanelle autour du cou, des tampons d’ouate dans les oreilles, complétaient l’accoutrement.

Le béret bleu avait disparu.

L’homme marchait la tête un peu inclinée sur l’épaule gauche, à petits pas, les genoux serrés, saluant à chaque parole, et frottant sans cesse l’une contre l’autre ses mains aux jointures noueuses, quand il ne les tenait pas dévotement croisées sur sa poitrine rentrante.

En somme, une tournure de papelard de haut grade.

Mais, en revanche, aussi hospitalier que possible.

Quand il eut compris à quels gais lurons il avait affaire, notre ermite ne tarda pas à mettre un peu de côté ses mômeries de commande, pour risquer un coude sur la nappe.

Et je ne parle pas ici au figuré, car le bonhomme nous avait fait mettre à table, s’il vous plaît.

L’intérieur de la cellule – si cela peut s’appeler une cellule – était d’une propreté exquise.

Je me demande comment il s’y prenait, dans sa solitude, pour entretenir son intérieur en pareil état ; car tout y était d’une blancheur immaculée.

La table, qui remplissait à elle seule presque entièrement l’unique pièce de la hutte, était recouverte d’une nappe très fine ayant l’air de sortir des mains de la blanchisseuse.

Les sièges même – de rustiques bancs de bois – se dissimulaient sous des housses en coton blanc d’une fraîcheur à nous faire hésiter d’en approcher nos nippes de collégiens, plus ou moins souillées par la poussière de la route et en particulier par notre embuscade dans les fougères.

Nous devions d’ailleurs aller de surprise en surprise.

À peine étions-nous installés, que l’ermite ouvrit un placard, en tira d’abord des couteaux, des fourchettes et des cuillers, puis de larges jattes de lait sur lequel une mince couche de crème commençait à se former, et enfin un de ces énormes gâteaux appétissants qu’on appelle, dans nos campagnes, galettes à pain bénit.

– Tenez, mes frères, disait-il, vous devez avoir faim, régalez-vous. Les saints anges du bon Dieu m’ont apporté cela ce matin. Et encore ceci, tenez !

Et nous vîmes apparaître un succulent pâté d’airelles, ou, pour me servir de la langue du pays, un succulent pâté aux bleuets, qui fut accueilli par des bravos enthousiastes.

Décidément l’anachorète Cotton faisait une invasion à fond de train dans notre estime.

Il grandissait à nos yeux dans des proportions inattendues.

Et, merveilleux effet de l’appétit sur certaines pratiques dévotes, nous faillîmes nous jeter à ses pieds pour lui demander sa bénédiction.

Réflexion faite, cependant, on se borna à porter un toast échevelé à cet étrange amphitryon qui semblait n’avoir qu’à dire : Sésame, ouvre-toi ! pour voir les parois de son mystérieux logis révéler des cachettes miraculeuses toutes pleines de trésors.

Le voyage nous avait préparé l’estomac ; nous fîmes royalement honneur à ce festin d’un nouveau genre.

Notre hôte nous regardait faire en souriant.

– Mais sapristi, qu’est-ce que cela veut dire ? vous ne mangez pas, vous ! s’écria George.

L’ermite, qui depuis un instant semblait avoir quelque peu oublié son rôle, rentra son sourire, et levant les yeux au ciel :

– Veuillez m’excuser, mes frères, dit-il ; jamais je ne mange avant six heures du soir.

Le cénobite reprenait le dessus.

– Six heures du soir, allons donc ! ce n’est pas possible.

– Oui, mes frères, il faut bien faire quelques petites pénitences pour gagner le ciel, voyez-vous.

– Pas de blague ! dit Charles ; si vous ne mangez pas, moi je ne mange pas non plus.

– Ni moi, appuya George.

– Ni moi, balbutiai-je en jetant un regard ému au provocant pâté aux bleuets, dont on n’avait encore qu’enlevé la couverture croustillante et dorée.

– Allons, mes frères, puisque vous le voulez absolument, je prendrai, pour ne pas vous désobliger, une tasse de lait. Fullum riquidum trumpit bijunium.

Et en apparence tout réjoui d’avoir pu glisser dans la conversation ce qu’il croyait être une citation latine, il se versa un demi-bol de lait, qu’il se mit à avaler à petites gorgées.

Notre ultimatum s’arrêta devant ce moyen terme souligné par une telle preuve d’érudition cléricale.

Et pour ma part, autant par satisfaction d’avoir échappé au danger que par admiration pour ce latin aussi ingénieux qu’original, je sentis se dissiper le nuage que l’imprudente susceptibilité de mes camarades avait amassé sur mon front, et le sourire me revint aux lèvres.

La concession nous parut suffisante et le compromis acceptable.

Rien ne vaut les concessions et les compromis pour mettre les gens d’accord.

Ce devrait être la base de toutes les politiques.

Le fait est que George avait été trop loin ; il le reconnut plus tard.

En tout cas, nous reprîmes les couteaux et les fourchettes, et notre consommation recommença, pantagruélique.

Le repas tirait à sa fin, et nous avions déjà passablement oublié que nous étions chez un ermite, lorsqu’un de nous – je n’oserais affirmer que ce fût Cotton lui-même – s’avisa de nous le rappeler en nous proposant de visiter la chapelle.

Cette chapelle consistait en un certain enfoncement triangulaire, ménagé dans les irrégularités de la construction, et s’ouvrait du côté de l’ouest.

Tout l’intérieur en était rempli par un petit autel très coquet, garni de candélabres, de cierges, d’images coloriées, de dorures et de fleurs artificielles, disposées avec beaucoup de symétrie et de goût.

La porte de cette chapelle minuscule était traversée par une tablette sur un bout de laquelle reposait, comme par hasard, une soucoupe où brillaient quelques pièces d’argent.

L’invitation était transparente, et non moins légitime à dire le vrai.

Nous fîmes un appel sérieux à nos pauvres goussets de collégiens, et nous en laissâmes de grand cœur tomber quelque menue monnaie – compensation à peine suffisante pour la généreuse hospitalité de l’anachorète.

Le saint homme nous parut parfaitement satisfait.

Nous rallumâmes donc les pipes, et la conversation tomba sur ce curieux mode d’existence.

En général, notre hôte répondait à nos questions assez volontiers, mais parfois aussi avec une répugnance visible.

D’après ce que je pus voir, ce n’était pas un contemplateur.

Il semblait peu sensible aux beautés pittoresques qui entouraient l’étrange demeure qu’il avait prise pour domicile.

Le spectacle de la grande nature, les merveilles de la création ne paraissaient pas avoir le don de l’émouvoir.

Cette éclatante journée même, qui répandait autour de nous une telle profusion de splendeurs lumineuses, le laissait froid et sans enthousiasme.

– Il fait beau, disait-il.

Et là se bornait son admiration.

Pour lui, tout ce qui concernait le bon ou le mauvais côté de son installation semblait se résumer en une question de beau ou de mauvais temps.

– C’est le vent du nord-est qui n’est pas gai ici, ajoutait-il. Les pluies battantes qu’il amène sont excessivement désagréables. L’automne surtout, c’est glacial. Et, à cette hauteur, pas besoin de vous dire si ça souffle. Souvent j’ai peine à me tenir à genoux pour faire mes prières.

Avions-nous affaire à un fou ?

Je le crois.

En tout cas, sa manie était inoffensive : nous la respectâmes.

L’après-midi était déjà avancé ; après avoir jeté un dernier coup d’œil au paysage et quelques coups de fusil aux échos des rochers que nous dominions, nous serrâmes la main de l’hospitalier Cotton, et nous reprîmes le chemin de la descente, pendant que, les bras étendus et les yeux levés au ciel, l’ermite nous criait de sa voix nasillarde :

– Que la bonne Sainte-Vierge et les anges du Seigneur vous accompagnent !

Maintenant, si, en voyageant sur le chemin de fer Intercolonial, il vous arrive de descendre à Saint-Pascal, et de vous diriger du côté de Kamouraska, vous apercevrez, à votre droite, à quelque deux milles de la gare, une montagne isolée, de forme oblongue, aux flancs très escarpés, surtout du côté du nord.

Cette montagne, beaucoup plus élevée que ses voisines, a ceci de particulier qu’on distingue, à son sommet, qui semble inaccessible, les vestiges délabrés d’une masure quelconque.

Demandez au premier gamin que vous rencontrerez sur la route quelle est cette montagne, il vous répondra invariablement, en ôtant son chapeau avec la politesse qu’on remarque chez tous les habitants de l’endroit :

– C’est la montagne à Cotton, Monsieur.

Mais personne ne pourra vous dire ce qu’est devenu l’ermite.

Espérons que les anges l’auront enfin emporté pour tout de bon.

VI



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