Littérature québécoise








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Chouinard



I


En ce temps-là – je parle de 1848, pas d’hier, comme vous voyez – l’église de Saint-Joseph de la Pointe-Lévis possédait, entre autres ornements, un chantre du nom de Picard.

Je mets Picard parmi les ornements, non pas qu’il fût beau – ô mon Dieu, non ! – mais parce qu’il y avait en lui quelque chose de monumental.

Sa voix d’abord, dont les éclats de trompette faisaient tinter les grands vitraux de l’église.

Et puis son nez.

Picard avait de grandes jambes, de grands pieds, de grandes mains, de grands yeux, de grandes dents, un grand cou.

Quant à son nez, il n’était pas grand.

Il était monstrueux.

Je me dispenserai de le décrire, car il n’apparaît qu’incidentellement dans mon récit.

Qu’il me suffise de rapporter les paroles dont le vicaire, M. l’abbé Jean, se servait pour en donner une idée :

– Quand Picard entre au chœur, disait-il, ce n’est pas un homme avec un nez, c’est un nez avec un homme !

Or, un beau dimanche – à vêpres – Picard chantait au lutrin ; il « faisait chantre », pour me servir d’une expression aussi baroque que consacrée.

Je m’en souviens comme si c’était hier.

Le temps était délicieux – un temps écho, comme disent les Canadiens, pour indiquer la sonorité de l’atmosphère.

Le chant des psaumes roulait majestueux sous la grande voûte, et, par les fenêtres ouvertes, s’épandait au dehors en larges ondes vibrantes.

À un moment donné, dans l’intervalle d’un psaume à l’autre, ce fut au tour de Picard à entonner l’antienne.

Le long chantre mouche hâtivement son long appendice, se lève, ou plutôt se déplie avec solennité, tousse un peu pour s’astiquer le larynz, et puis lance, de sa voix de stentor et sur un diapason triomphant, ces quatre syllabes suggestives.

– Serve bone.

Beau nez !

Le calembour s’imposait à l’esprit le plus sérieux, et ne pouvait manquer de faire sourire.

Il fit plus.

La dernière note de l’intonation s’éteignait à peine, et le chœur n’avait pas encore eu le temps de reprendre la continuation de l’antienne, qu’une autre voix tout aussi retentissante que la première éclata dans le bas de l’église :

– Hourra pour Picard !

On voit d’ici le scandale : brouhaha extraordinaire, toutes les têtes tournées, fou rire partout.

Quel était l’individu assez irrévérencieux pour oser troubler l’office divin par une farce de ce calibre ?

On le sut bientôt.

Du reste, la voix n’était pas inconnue.

Elle appartenait à un pauvre innocent de bon garçon qui fut, durant des années, universellement connu dans toutes les campagnes échelonnées sur la rive sud du Saint-Laurent, depuis Québec jusqu’à Gaspé.

Ce n’était pas une farce qu’il avait voulu faire.

Oh non !

L’exclamation intempestive lui avait échappé.

Son esprit jovial, frappé soudainement par le comique de la situation, n’avait pas eu le temps de réfléchir ; et c’est on ne peut plus involontairement que le pauvre diable avait troublé le recueillement des fidèles par sa sortie burlesque.

Du reste, on lui aurait pardonné bien autre chose, à ce brave Chouinard.

Car il s’appelait Chouinard.

Olivier, de son prénom, – qu’il prononçait Livier.

C’était sa manière de dire moi, car il parlait toujours de lui-même à la troisième personne.

II


Bien qu’appartenant à la classe des pauvres diables, Chouinard n’était pas précisément un mendiant, car il ne mendiait pas.

Il se contentait d’accepter l’hospitalité qu’on lui offrait sur la route.

Et comme il passa toute sa vie à faire la navette entre Québec et Gaspé, et que cette hospitalité ne lui faisait jamais défaut, il n’eut jamais besoin d’autre domicile.

Quand au reste, ses goûts n’étaient rien moins que luxueux, et, son ambition se bornant à peu de chose, il se tirait parfaitement d’affaires, et ne manquait jamais de rien.

Était-il suivi par un bon ange chargé de glisser chaque jour dans sa poche les cinq sous du Juif-Errant ?

Non pas.

Ses cinq sous, il les gagnait bel et bien.

Et jamais peut-être millions n’ont été mieux ni plus honnêtement gagnés.

Les lois de l’État s’en trouvaient bien quelque peu enfreintes.

Le ministère des Postes aurait peut-être pu le poursuivre en contravention.

Mais la peccadille n’en valait pas la peine ; et tant pis pour qui aurait voulu molester l’ami Chouinard, car il était populaire.

Voici en quoi consistait sa petite industrie.

Il s’était constitué courrier privé et indépendant.

Et pour six sous – cinq cents, ce qui était dans le temps le port d’une lettre à la poste – il portait à pied cette lettre à Kamouraska, à Rimouski, au Bic, à Matane, et, naturellement, à n’importe quel point intermédiaire, la livrant en mains propres ou à domicile, sans jamais exiger d’autre rémunération.

S’il avait dix, vingt, trente lettres, tant mieux.

S’il n’en avait qu’une, il faisait le voyage tout de même, et avec une rapidité... Ses courses étaient quelques fois étonnantes.

Nul froid, nulle tempête, nuls chemins effondrés ne l’arrêtaient.

Pendant quelqu’une de ces terribles journées d’hiver, où les voyageurs les plus hardis osent à peine s’aventurer sur la route enveloppés dans leurs habits de fourrure et les peaux d’ours de leurs traîneaux, on entendait parfois un son de trompe éclater au loin, puis on voyait déboucher à l’entrée du village un piéton maigrement vêtu, une casquette en peau de chat sur les yeux, blanc de givre, enfonçant jusqu’aux genoux dans la neige mouvante, les doigts à demi gelés sur un cornet à bouquin, le dos courbé, luttant ferme contre la « poudrerie » qui lui cinglait la figure, et jetant à toutes les portes sa fanfare dans la bourrasque.

C’était Chouinard.

À la brume, il entrait – n’importe où.

Chez le riche comme chez le pauvre.

Avec cette différence que dans les maisons un peu cossues, il se présentait à la porte de service.

On ne le rebutait nulle part.

Haletant, geignant, épuisé, il secouait dans le tambour la neige dont il était couvert, essuyait ses bottes glacées au paillasson, faisait son entrée en souriant, détachait les glaçons de sa barbe et de ses cheveux incultes, s’approchait du poêle – les calorifères étaient alors inconnus dans ces parages – grelottait quelques instants, les mains dans le « fourneau », puis jetant un long regard autour de lui avec une expression de contentement naïf, il lâchait un gros rire enfantin, hi hi hi !... puis il ajoutait :

– Mauvais temps.

– Tiens, c’est ce brave Chouinard ! disait-on. Quel bon vent t’amène ?

– Bon vent, mais mauvais côté, hi hi hi !...

– D’où viens-tu comme ça ?

– Québec.

– Et où vas-tu ?

– Rivière-du-Loup.

– Porter une lettre ?

– Te cré !

– À qui donc ?

– M. Pouliot.

– Montre voir.

– Tiens... Non, pas celle-là ! M. Verreau, celle-là, Saint-Jean-Port-Joli.

Ou M. Dupuis, Saint-Roch-des-Aulnaies.

Ou quelque autre encore.

On lui faisait généralement ces questions non par pure curiosité, mais pour mettre son étrange mémoire à l’épreuve.

Il avait souvent quinze, vingt lettres dans son sac.

Or il ne savait pas lire, et jamais il ne se trompait dans la distribution.

Pas une erreur !

Une lettre qui lui était une fois confiée arrivait droit à son adresse, avec autant de sûreté – et même plus – que si elle eût été mise entre les mains du ministre des Postes lui-même.

Un chef de bureau reçoit une lettre, lit l’adresse, et se trompe quelques fois de case.

Chouinard, lui, ne s’en rapportait qu’à l’apparence extérieure de l’enveloppe, mais son coup d’œil était infaillible.

On ne l’a jamais pris en défaut.

III


Étant donné ce qui précède, Chouinard ne pouvait manquer d’être un favori au collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, dont la masse des élèves avaient leurs parents disséminés sur l’itinéraire habituel de l’extraordinaire courrier.

Son arrivée était une fête.

Grâce à sa prodigieuse mémoire, Chouinard connaissait – il s’en informait naturellement avec le plus grand soin – toutes les familles qui avaient un fils ou deux au collège de Sainte-Anne, et, au point de vue de la clientèle, il n’avait garde de négliger ce détail.

Il s’arrêtait au collège d’abord.

C’était une station de rigueur.

Puis il se rendait chez les parents, et donnait des nouvelles du « petit ».

Il était naturellement le bienvenu. On l’entourait :

– Vous l’avez vu, ce cher enfant ?

– Comment est-il ?

– S’ennuie-t-il beaucoup ?

– A-t-il grandi ? etc.

Livier savait tout et répondait à tout.

La famille était enchantée – la maman surtout – et chacun s’évertuait à faire plaisir à Chouinard.

On le choyait, on le dorlotait, on le gavait de friandises.

Sans compter qu’il repartait toujours, cela va sans dire, avec une lettre et quelque petit paquet pour le retour.

La lettre ne pouvait arriver à destination que longtemps après le passage du courrier ordinaire.

On le savait ; mais qu’importe !

Avez-vous remarqué comme une lettre d’ami ou de parent vous fait plus de plaisir à recevoir quand elle vous est remise par une main qui a touché celle qui l’envoie ?

C’est à ce sentiment qu’obéissaient d’instinct, il n’y a encore que quelques années, les Québecquois qui vous disaient :

– Mon cher, vous partez pour Montréal, veuillez donc vous charger de cette lettre.

Cette lettre vous coûtait d’ennui, d’embarras et même d’argent, cent fois les trois sous que ce monsieur aurait payé en mettant simplement son envoi à la poste ; mais il ne réfléchissait pas à cela.

Il espérait que sa lettre serait remise personnellement ; et cela doublait, par l’imagination, la satisfaction qu’il avait eue de l’écrire.

Et celui qui recevait la lettre donc !

– Vraiment, c’est lui-même qui vous a confié ceci ? Vous l’avez vu ? Vous lui avez parlé ? Comment est-il ? Que chante-t-il de bon ? etc.

– Vous avez vu mon père avant de partir ! me disait un jour, toute tremblante d’émotion, une bonne religieuse canadienne que je retrouvais à Blois, en France. J’ai presque envie de vous embrasser.

Elle recevait des lettres de sa famille toutes les semaines, cependant.

Mais quelqu’un qui avait vu son père, qui lui avait parlé, qui lui avait serré la main, ce n’était pas la même chose !

Avec cela qu’en confiant une lettre à Chouinard, on faisait une charité déguisée, – et personne n’ignore que c’est la plus agréable à faire après tout.

IV


Imaginez maintenant quelle réception nous faisions à l’ami Olivier, lorsque, par un de ces ennuyeux congés d’hiver, comme un oiseau voyageur tombant des nues, il arrivait au collège, et venait s’ébattre au milieu de nos groupes attristés, à Sainte-Anne, sur cette plage morne où l’on a d’un côté une montagne revêche qui vous bouche l’horizon, et de l’autre une plaine sans fin, plate et froide, qui vous l’escamote.

– Voilà Chouinard !

– Bonjour, Chouinard !

– Hourrah !

– Vivat !

– Ohé !

Et nous nous précipitions autour du pauvre garçon, qui ne savait bientôt plus où donner de la tête.

Tout le monde parlait à la fois :

– Des lettres ?

– Une pour moi !

– Pour moi !

– Pour moi !

– Vite donc, Livier ! vite donc !

Chacun se dressait sur le bout des pieds, trépignant d’impatience.

La poste ordinaire ne comptait plus.

Nous aurions eu dans nos poches des lettres bien postérieures à celles qu’il nous apportait : elles ne valaient plus rien.

– Oui, oui, oui ! criait le bon diable tout essoufflé, et se défendant de son mieux contre les assauts de tous ces diablotins. Attendez donc !... hi hi hi...

Puis il grimpait sur un banc, et commençait la distribution.

– Quins, ‘tit Pite, pour toi !

– Hourra ! merci, Chouinard !

– Quins, Couillard, lettre Saint-Thomas !

– Quins, Bernier, lettre du Cap... hi hi hi !

– Merci, Livier !

– Quins, Bacon ! quins, Gagnier ! quins, Arsène ! lettres vous autres...

– Merci, merci, merci !

– Hourra !...

– Tu as passé chez nous ?

– Te cré !

– Comment vont-ils à la maison ?

– Père acheté beau cheval !

– Et chez nous ?

– Chu vous ? Sœur robe neuve neuve... Belle ! belle !

– Ah ! ah ! ah !...

– Tu connais ça, Livier ?

– Te cré !...

– Hourra !...

– Et chez nous !

– Mère mal aux dents.

– Et chez nous ?

– Fait boucherie, semaine passée ; bon boudin, va ! Livier goûté... hi hi hi !...

– Et chez nous, Livier ?

– Fait baptiser dimanche. Beau ’tit frère...

– Bravo !

– Vive Chouinard !

– Hourra pour Livier !

– La bascule !

– La bascule !...

Ce qu’on appelait la bascule au collège de Sainte-Anne était une espèce d’ovation peu réjouissante à laquelle on soumettait les camarades qui, d’une façon ou d’une autre, avaient su provoquer quelque enthousiasme.

La cérémonie était simple et primitive.

Elle rappelait un peu le pavois des anciens Gaulois.

Aussitôt qu’on avait lâché le mot Bascule ! les plus rapprochés saisissaient le triomphateur – la victime, si vous aimez mieux – qui par un bras, qui par une jambe, qui par le collet, qui par le ceinturon.

Et puis, ho !...

Un élan le hissait sur les têtes, où dix, vingt, trente poignets solides le maintenaient en équilibre, pendant qu’on lui faisait faire le tour de la salle en procession, au milieu d’une tempête de rires, de chants et d’acclamations.

Si vous aviez été longtemps absent, si vous aviez fait quelque action d’éclat, ou si c’était l’anniversaire de votre naissance, ça y était !

– La bascule, ho !

Le système des compensations.

On s’en tirait tant bien que mal ; comme on pouvait.

Un peu étourdi, un peu moulu, et surtout bien chiffonné ; mais en général sans avaries sérieuses – au moins à la peau.

Chouinard faisait bien quelques résistances d’abord, mais pour la forme seulement.

Il était habitué.

Avec son dîner à la cuisine, et le petit tour de chapeau qui se faisait entre nous à son bénéfice, la bascule était de rigueur à chacune de ses visites.

Il en prenait gaiement son parti, et se laissait trimbaler de bonne grâce.

– Bande scérélats ! disait-il seulement, en feignant de se fâcher.

V


On a remarqué que notre héros avait l’habitude – comme presque tous les innocents, du reste – de s’exprimer dans une espèce de langage télégraphique, c’est-à-dire en supprimant les petits mots – articles et prépositions, par exemple – peu nécessaires au sens de la phrase.

Il avait en outre un certain défaut d’articulation ou d’oreille qui lui faisait commettre toutes sortes de contrepetteries.

Scélérats, disait-il ; p’tits maruleux ; êtes pires que des loups-ragous. Ferez rien que des vérolutionnaires !

Savez-vous comme il appelait le Drapeau de Carillon ? – Le Drayon de Caripeau.

Quant aux autres expressions qu’il défigurait plus ou moins, elles étaient innombrables.

Pour lui le pain killer se prononçait « pain de couleuvre ».

La corne de cerf se changeait en « gomme de saffre ».

Un typographe se transformait en « p’tit pot d’grès ».

Une maison de correction devenait une maison de « corruption ».

Du lemon syrup était pour lui du « limon de salope ».

Il n’aimait pas à se mettre des chimaigres dans la tête.

Il priait pour la « conversation » des pécheurs, etc.

– Eh bien, Chouinard, lui demandais-je un jour, chez qui as-tu couché, à la Rivière-Ouelle ?

– George Lévesque.

– Que fait-il de bon de ce temps-ci, George Lévesque ?

– Pustule toujours.

Il voulait dire « spéculer ».

– As-tu bien fait ma commission, Livier ? lui demande une bonne femme de l’Islet, qui avait envoyé un sac de noisettes à son petit garçon, au collège.

– Te cré !... Mais pas gardé longtemps, va !

– Comment donc ça ?

– Eh ben, mangé la classe, mangé l’étude, mangé la « création »... constupé tout de suite.

Les noisettes avaient été confisquées, voilà tout.

Un jour, il racontait que le curé de Saint-Alexandre était allé à Québec pour se faire ôter une « cathédrale » dans l’œil.

La cataracte probablement.

Une autre fois, il demandait au docteur Guay, de Lévis, s’il avait des pilunes pour le ver Saint-Hilaire.

Le docteur supposa qu’il voulait parler du ver solitaire.

Et ainsi de suite, à n’en plus finir.

Les résipères, les maladies de longueur, les enflammations de père Antoine, les enfants morts de conclusions, les vieux morts aux tropiques, les actes de contorsion, les rumeurs dans le ventre qui pourraient bien se changer en concerts, tout cela ne comptait pas.

C’était pour lui l’alphabet du genre.

Il faudrait un miracle de mémoire pour se rappeler la vingtième partie des coq-à-l’âne et des transfigurations de mots dont il émaillait sa conversation.

Mais revenons au collège.

La cérémonie de la bascule terminée, ce n’était pas tout.

– Maintenant, Chouinard, lui disions-nous, tu vas nous chanter quelque chose, n’est-ce pas ?

– Livier fatigué.

– Eh bien, prie le bon Dieu alors, tu chanteras après.

VI


Il faut vous dire que l’ami Olivier avait une manière à lui de prier le bon Dieu.

Mais une manière à lui !

Impossible de rêver pareil salmigondis de latin et de français mélangé à la diable, sans queue ni tête, ni sens ni logique.

Toutes les expressions du catéchisme et du rituel s’y rencontraient, s’y heurtaient dans un pêle-mêle sans nom et dans les combinaisons les plus imprévues.

Voici un échantillon de son savoir-faire sur ce point :

« Pater noster purgatoire credo in Deum l’ordre et le mariage sans exagération ni excuses, nostris infunde, péché mortel, péché véniel, christum robiscum, pauvre homme. – Ainsi soit-il ! »

Il excellait surtout à remplacer les mots latins par je ne sais quel français incohérent qu’il trouvait moyen d’extraire des phrases latines mal prononcées.

J’ai écouté prier bien des vieilles.

J’ai entendu des chantres d’une force rare.

Je n’ai jamais rien vu qui, sous ce rapport, pût être comparé à Chouinard.

Ses prières n’étaient souvent qu’une suite d’à peu près à dérouter le calembouriste le plus ingénieux des deux mondes.

Ne parlons pas de « P’tit Jésus dans la cheminée, rince l’écuelle » ; ou du « pied d’Jésus envenimé, dans la huche la cuillère », dona eis requiem. C’était là pour notre ami le premier mot du rudiment.

Il avait perfectionné tout cela à un point dont on se fera une idée quand on saura que sa Salutation angélique commençait par : Nagez, Maria, et finissait par : « La p’tite Laure à Narcisse et la grosse Philomène », et in hora mortis nostrae, amen.

Il puisait dans la messe, dans les vêpres, dans l’angélus, dans le bénédicité, partout.

Il traduisait : Et renovabit par « le traîneau va vite ».

A porta inferi, par : « apportez la ferrée ».

Sedes sapientiae, par : « ses treize sapins sciés ».

Mors stupebit, par : « marches-tu, bibitte » !

Benedictatu, par : « l’bom’ Baptiste Têtu ».

Vas spirituale, par : « va oùs’ tu pourras aller ».

Adjuvandum, par : « belle jument d’homme ».

C’est de lui cette traduction rajeunie par Berthelot : Mites fac et castos, « mitaines faites de castor ».

Il fallait le voir, dans le Confiteor, se frapper la poitrine en disant avec componction :

– Racule pas ! Racule pas ! voyons, Maxime, racule pas !

Il se faisait alors dans le comté de Kamouraska – division électorale où se trouve le collège de Sainte-Anne – une lutte politique qui est restée légendaire entre Letellier de Saint-Just, depuis lieutenant-gouverneur pour la province de Québec, et Chapais, qui mourut ministre des Travaux publics au cabinet fédéral.

– Pour qui es-tu, toi, Livier ? lui demandions-nous. Es-tu rouge ? es-tu bleu ?

Il répondait invariablement :

– Livier pour zitanies. Crie pas hourra pour Tellier ni Chapais. Crie : Hourra pour Nobis.

Mais nulle part ailleurs que dans le Pater son talent de traducteur ne brillait avec autant d’éclat.

C’était un vrai tour de force.

Qui es in coelis devenait « qui est-ce qui sait lire ».

Sanctificetur nomen tuum, « son p’tit-fils Arthur ramène-ty l’homme ».

Sicut in coelo et in terra, « si tu t’salis, salaud, tu t’néterrras ».

Et ainsi sans broncher jusqu’à Sed libera nos a malo, qui devenait, en passant par je ne sais quelle filière : « de Saint-Morissette à Saint-Malo ».

VII


Va sans dire que toute cette phraséologie burlesque se retrouvait aussi bien dans son chant que dans ses prières.

Car Chouinard chantait – je l’ai déjà laissé entendre – et avec une voix assez passable, ma foi.

– Allons, lui disions-nous, sitôt la kyrielle de prières défilée jusqu’au bout, chante-nous quelque chose maintenant.

– Livier ben fatigué.

– N’importe !

– Eh ben, Livier va chanter chanson major Jean Doguier, bataille Vous-salue-Marie.

Cela voulait dire : La chanson du major de Salaberry à la bataille de Châteauguay.

Et il entonnait à tue-tête :

Papineau, ce bon père,

Disait à ses enfants :

Nous gagn’rons la bataille

Si vous êtes pas peureux.

On voit que le brave Livier n’était guère plus fort sur la rime que sur l’histoire.

Puis venaient les cantiques.

Un surtout dont le refrain nous amusait toujours beaucoup :

C’est la sain sain sain,

C’est la te te te,

C’est la sain,

C’est la te,

C’est la sainte Vierge,

Qu’allume les cierges !

Il y avait aussi le cantique d’Adam, qui nous intéressait fort :

Adam, Adam, sors de ce bois,

Dis-moi pourquoi que tu chesses (sèches),

Dis-moi pourquoi et quelle est la saison

De ta trahison !

Cela rimait... comme la chanson de Papineau, à temps perdu.

Mais le plus défiguré, c’était le cantique du Jugement dernier.

Tout le monde connaît le refrain à grand effet :

J’entends la trompette effrayante

Qui crie : O morts, levez-vous !

Voici comment Chouinard le chantait :

J’attends la tempête effrayante,

P’tit christ, gros homards, rêvez-vous ?

Il nous chantait aussi ce qu’il appelait la messe des vieilles filles :

Kyrie,

J’veux m’marier ;

Eleison,

La grain’ me sonne !

Et cela continuait ainsi : le Gloria, le Credo, la Préface, le Sanctus, et l’Agnus Dei, tout y passait.

Une des choses qui le portaient à modifier les textes – on pourrait dire à massacrer les mots – c’était son scrupule à l’endroit de tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à un juron.

La moindre interjection un peu vive l’effrayait.

Toute consonance trop crue répugnait à sa délicatesse, et il l’évitait avec soin. Ou bien il l’adoucissait de son mieux à l’aide d’une variante, en passant une consonne au rabot, en glissant l’huile d’une cédille habilement introduite sous l’ossature d’une syllabe un peu raide.

Par exemple, vous ne l’auriez jamais fait dire : tomber sur... la dix-septième lettre de l’alphabet.

Il tournait la difficulté en disant : tomber sur le sud.

Il n’osait seulement pas prononcer le mot « queue ».

Il disait le manche d’un chien.

Tout au plus hasardait-il la tieue du chat, mais dans l’intimité seulement, quand il se permettait une légère incursion sur le domaine de la familiarité.

Il avait même des scrupules à prononcer le mot mort.

Un jour, le curé de la Rivière-Ouelle lui demandait :

– Est-ce que M. Dionne ne t’a pas donné un petit cochon de lait pour moi ?

Chouinard répondit :

– Vot’ petit cochon, monsieur le curé, il est devant le bon Dieu !

Dans ses chants surtout, la moindre apparence de jurement était invariablement évitée à l’aide de quelque pieux euphémisme.

Ainsi, dans le cantique bien connu qui commence par ces vers :

Oh ! l’auguste sacrement

Où Dieu nous sert d’aliment,

le mot sacrement lui semblait être ce que les Anglais appellent profane. Et il chantait :

Oh ! la yous’ qu’est l’z’agréments,

Beaulieu nous sert d’élément.

« Autour de nos sacrés autels » était pour le bon Chouinard un mot sacrilège. Il chantait :

Autour de nos saprés autels !

VIII


Après tout ce que je viens de dire, il est facile de conclure que, si le serve bone de Picard avait fait commettre au brave Livier une pareille incongruité dans l’église de Saint-Joseph, ce dimanche-là, il ne faut en accuser ni ses sentiments chrétiens ni son respect pour les choses saintes.

Au physique, notre original n’avait rien de particulièrement remarquable.

A part son gros rire naïf et ses petits yeux toujours émerillonnés de gaieté enfantine, c’était le premier venu.

Quand au costume, la casquette en peau de chat, à laquelle j’ai déjà fait allusion, constituait ce qu’il avait de plus saillant, si l’on en excepte cinq ou six peaux de lièvres dont il bourrait son pantalon dans les grands froids.

Un jour, pendant l’opération de la bascule, il arriva un accident.

Comme le pantalon était un peu mûr, une malencontreuse solution de continuité s’y produisit tout à coup, et les peaux de lièvres mirent le nez à la fenêtre.

Inutile d’insister sur le reste de la scène.

Il fut un temps, cependant, où notre ami put faire ses voyages avec plus de confort et sans prendre tant de précautions.

Chaudement enveloppé d’une grande casaque bleu-clair, avec pantalon en pinchina, képi bordé de jaune et bottes d’ordonnance – enfin en uniforme militaire complet – tel apparut Chouinard aux environs de Rimouski, un matin de novembre 1863, par une de ces journées pluvieuses et glaciales dont le vent de nord-est ne manque jamais de favoriser ces parages, à pareille saison.

– Comment, c’est toi, Olivier ! lui dit un avocat bien connu qui le rencontra, arpentant la grande route, la main devant les yeux.

– Oui, hi hi ! c’est Livier !

– D’où viens-tu dans cet accoutrement ?

– Viens de la guerre !

– Aux États ?

– Te cré !

C’était justement pendant la guerre de Sécession, et le pauvre diable était tombé dans les filets des nombreux embaucheurs qui parcouraient nos campagnes en quête de recrues.

– Quand es-tu parti ?

– Trois mois ! gros paquet d’argent... hi hi !...

– Et tu t’es battu ?

– Te cré !... Canons, fusils, pif ! paf !... Tombais, relevais, parlais anglais... Pas drôle, va !

– Tu n’avais pas peur !

– Non, Livier brave !... Les autres tuaient Livier, mais Livier tuait les autres étout... hi !

– Et puis ?

– Livier ennuyé... Livier sauvé.

Cette expédition avait donné à Chouinard le goût de l’uniforme, à ce qu’il paraît, car un jour, en remontant le fleuve, le capitaine Mormon du Druid – l’un des steamers du gouvernement – l’aperçut sur la grève, un peu en bas de Rimouski, qui faisait des signaux avec une tunique rouge de volontaire au bout d’une perche.

Ne reconnaissant pas l’individu à cette distance, et passablement intrigué, le capitaine donne ordre de stopper, met en panne et dépêche un canot à terre.

– Tiens, c’est Chouinard ! s’écrient les matelots en sautant sur le rivage. La farce est bonne ! Dis donc, espèce de feignant, pourquoi nous fais-tu arrêter comme ça ?

– Lettre pressée pour Québec, veux embarquer.

Histoire de rire, on l’embarqua.

Le capitaine grommela bien un peu pour la forme ; mais il finit par pouffer de rire avec les autres.

Surtout quand Chouinard, rendu en face du quai de la Rivière-du-Loup, lui demanda de relâcher un instant pour lui permettre d’aller porter une lettre à un de ses cousins.

Cette fois-là, Livier dut forfaire à sa réputation de postillon sans reproche ; mais en cela il n’était pas plus coupable que le gouvernement de Sa Majesté, qui, cette fois-là aussi, conspirait contre lui-même, le département de la Marine faisant concurrence à celui des Postes.

Chouinard fut trouvé un matin, gelé à mort sur les côtes de Matane.

Je ne sais où repose sa dépouille terrestre ; mais si jamais Dieu me fait la grâce d’une petite place au paradis parmi les honnêtes gens et les bons garçons, je suis bien sûr de le rencontrer là.

V



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