Littérature québécoise








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Drapeau



I


Tous ceux qui ont visité notre pays le diront comme moi, le bassin de Québec présente un des plus beaux coups d’œil qui soient au monde.

Ce soir-là, le hasard m’avait conduit sur le haut des grandes falaises de Lévis, d’où le regard embrasse ce merveilleux horizon, et ma rêverie d’enfant – j’avais quinze ans à peine – m’y avait fait oublier l’heure.

Le soleil plongeait tout rouge derrière les couronnements massifs et sombres de la ville qu’on a appelée le Gibraltar d’Amérique, allumant des lignes d’or et des aigrettes de flamme à l’angle des pinacles, des dômes et des clochers à jour étagés aux flancs du promontoire.

La basse ville s’enveloppait de nuit, jusqu’aux arêtes du cap Diamant, dont la masse noire enténébrait le fleuve, tandis que l’embouchure du Saint-Charles et son vaste estuaire se teintaient de rose et de lilas sous les lueurs du crépuscule, qui, des hauteurs de Charlesbourg, épanouissait son éventail dans le ciel.

Sur les pentes de Beauport, des alternatives de taches brunes et de flaques de lumière, variables d’aspect comme un décor de féerie, allaient se perdant, lentement et une à une, dans l’élargissement des ombres et l’effacement de la perspective.

À droite et à gauche, les lointains s’estompaient petit à petit dans le bleuâtre des brumes ouateuses.

Devant moi, la ville crénelée, assise dans le noir et le front nimbé d’apothéose, se ceinturait d’une myriade de petits points d’or multipliés à l’infini dans le frissonnement des vagues.

À mes pieds, du pont des navires à l’ancre ou du foyer rougeâtre des grands radeaux endormis dans les enfoncements de la côte, une voix isolée s’élevait par intervalles, mêlant sa note mélancolique aux derniers bruits du jour !...

Et la nuit descendait, descendait, noyant dans l’obscurité, comme une marée montante, les prés, les maisons, les rochers et les bois, tandis que le Saint-Laurent, de plus en plus assombri, et se laissant à peine deviner dans l’ombre, semblait, pour ne pas troubler la paix de l’heure sereine, retenir sa respiration de géant assoupi.

Tout à coup un éclair creva au flanc du bastion le plus élevé de la forteresse.

Puis, quelques instants après – le temps aux ondes sonores de parvenir jusqu’à moi – une détonation se fit entendre, puissante comme un coup de tonnerre, et, répétée d’échos en échos, alla s’éteindre en grondements sourds du côté du cap Tourmente, dans les solitudes revêches des montagnes du nord.

C’était le canon de la citadelle annonçant la demie de neuf heures, du haut de son immense affût de granit.

Les dernières vibrations flottaient encore dans l’atmosphère, lorsqu’un choc nerveux me secoua de la tête aux pieds.

Une voix tonitruante venait d’éclater au-dessus de moi.

Je levai la tête.

Et j’aperçus, aux dernières lueurs du couchant, un grand vieillard au geste farouche, qui, debout sur un escarpement voisin, brandissait un gourdin énorme en dégorgeant un flot d’invectives du côté de Québec.

Si la voix m’avait effrayé, l’apparition me rassura.

Drapeau ne m’était pas inconnu.

« Drapeau le fou », comme nous l’appelions dans notre langage d’enfants.

Sans l’avoir jamais vu de près, j’avais plus d’une fois entendu de loin ses harangues nocturnes.

– Damnés Anglais !... criait-il d’une voix formidable. Nation d’assassins ! tirez, tirez vos canons !... Si le bon Dieu est juste, il finira bien par vous chasser d’ici... C’est le feu de Sodome et de Gomorrhe qui nous vengera de vous, infâmes voleurs de pays !... Ah ! parce que vous avez la poudre et les balles, vous triomphez ! Eh bien, je n’en ai pas peur, moi, de votre poudre et de vos balles... Pointez vos canons, armez vos fusils, sortez vos baïonnettes ! Sortez-les toutes, vos baïonnettes ! Je vous attends de pied ferme, moi, entendez-vous, misérables ?... Venez-y donc ! cent contre un, comme de coutume, lâches !... Vous n’osez pas ?... Cachez-vous donc alors, brigands, canailles, maudits !...

Et les vociférations du maniaque allaient se perdre, dans les échos de la nuit, parmi les aboiements qu’elles provoquaient de loin en loin, au fond des chantiers populeux et dans les fermes solitaires.

Longtemps le vieux jeta ses folles provocations à la face de l’ennemi imaginaire, sa voix allant toujours s’affaiblissant, jusqu’à ce qu’on n’entendît plus que des grondements inarticulés, entrecoupés de soupirs semblables à des sanglots.

Enfin, il se tut, resta quelques minutes absorbé dans je ne sais quelle rêverie tragique ; puis, après avoir promené un regard inquiet autour de lui, il s’enfonça lentement dans le fourré, hagard et fredonnant, sur un ton moitié triste moitié rageur, une étrange mélopée qui commençait par ces mots :

Allant à l’école,

J’eus grand-peur des loups,

Hou, hou, hou !

II


J’eus l’occasion de revoir Drapeau par la suite, et j’ai retenu les autres vers de ce chant bizarre, qu’il semblait affectionner tout particulièrement, et que je n’ai entendu chanter que par lui :

Allant à l’école,

J’eus grand-peur des loups,

Hou, hou, hou !

La jeunesse est folle,

Hou !

Berthe se désole,

Seule au rendez-vous,

Hou, hou, hou !

La jeunesse est folle,

Hou !

Et les vieux sont fous !

L’oiseau bleu s’envole,

J’entends le hibou,

Hou, hou, hou !

La jeunesse est folle,

Hou !

Et les vieux sont fous !

Qui rit sous le saule,

Pleure sous les houx,

Hou, hou, hou !

La jeunesse est folle,

Hou !

Et les vieux sont fous !

À moi gaudriole,

Truffes et vins doux,

Les atouts !

Ris, jeunesse folle,

Hou !

Et pleurez, vieux fous !

Ce Drapeau était un vieux détraqué à figure morose et renfrognée, qui passait sa vie à voyager entre Lévis et Montmagny – une distance d’une douzaine de lieues – un peu sauvage, généralement taciturne, acceptant une aumône par-ci par-là, sans domicile arrêté, sans moyens d’existence connus.

Malgré son air peu sympathique, il n’était pas malfaisant.

Il se montrait même serviable à l’occasion.

Et, comme tout le monde connaissait sa bonne nature, personne ne le molestait ; chacun, au contraire, s’efforçait de lui rendre la vie aussi douce que possible.

Il voyageait un bissac sur le dos, courbé, pensif, l’air sombre.

Quand il avait faim, il s’asseyait au bord des routes, au coin des ponts, n’importe où, et cassait une croûte.

Le soir, il entrait chez les pauvres gens, et demandait à couvert.

L’hospitalité qu’on lui accordait volontiers, il la payait en sciant une voie de bois, en balayant le devant des portes, en faisant des commissions.

Mais il s’acquittait surtout, le soir, à la veillée, en chantant soit les couplets que j’ai cités plus haut, soit des lambeaux de complaintes plus ou moins lamentables.

Il chantait cela, comme s’il eût été seul, sur un ton et avec un accent qui impressionnaient singulièrement tous ceux qui l’entendaient.

Son regard vitreux se retournait alors pour ainsi dire en dedans, et le chanteur semblait mêler sa voix à quelque scène étrange, à quelque chose de dramatique qui se serait passé dans son intérieur.

Il risquait même quelquefois certains la ri don don assez croustillants, qu’il trouvait le moyen de rendre lugubres en traînant sa voix chevrotante à travers les mille fioritures d’agrément dont les campagnards aiment à enjoliver leurs couplets rustiques.

Ce qu’il entonnait avec un véritable entrain, par exemple, c’était ce vieux refrain des Ardennes, qui, comme tant d’autres chants populaires de France, s’est transmis parmi nous de père en fils, à travers nos trois siècles d’éloignement et de séparation :

À cheval, gens d’armes !

À pied, Bourguignons !

Montons en Champagne,

Les Anglais y sont !

Le fait est que sa principale manie – la seule véritablement désagréable qu’il eût d’ailleurs – c’était sa haine profonde des Anglais.

Haine féroce, folle.

Un seul mot en langue anglaise le mettait hors de lui.

S’il rencontrait un Anglais sur sa route, il lui montrait le poing et le menaçait de sa canne en jurant.

À part cela, comme je l’ai fait entendre il y a un instant, pas la moindre méchanceté.

Un regard l’intimidait.

Cet homme avait une histoire.

III


Le grand-père de Drapeau – Jacques-Placide – était né à Saint-Michel-de-Bellechasse, d’une famille de colons établie dans le pays depuis les commencements de l’immigration française, et originaire de Fonteney-le-Comte, en Vendée.

Pendant la guerre de Sept Ans, il avait pris les armes comme tout le monde, et combattu vaillamment pour la suprématie de la France dans le nouveau monde.

Deux ans il avait grignoté la ration de pain noir qu’on distribuait aux meurt-de-faim qui composaient la garnison de Québec.

Il avait vu de loin la fumée des campagnes incendiées.

Et, blessé sur le champ de bataille d’Abraham, il avait pu suivre des yeux les troupes anglaises entrant dans la ville derrière « monsieur le marquis » mourant.

Le soldat était retourné dans ses foyers, la fureur dans l’âme, et n’ayant qu’un espoir au cœur, celui de la revanche.

La France vaincue, le pays au pouvoir de l’ennemi, cela lui faisait l’effet d’un cauchemar ; et dans les cercles du village, aux veillées de la chaumière, le pauvre invalide s’efforçait de ranimer le courage de ses compatriotes en leur parlant toujours de ces secours de France qui devaient infailliblement nous rendre la victoire, mais qui n’arrivaient jamais.

Montréal avait capitulé.

Lévis, après avoir brûlé ses drapeaux dans l’île de Sainte-Hélène, s’était rembarqué pour la France.

Les semaines, les mois, les années même s’écoulèrent.

Et l’on espérait toujours dans l’angoisse et la détresse...

Enfin – au lieu de la flotte libératrice si longtemps attendue – une nouvelle terrifiante, incroyable, arriva :

Louis XV avait cédé le Canada aux Anglais !

Ce fut d’abord un haussement d’épaules général.

La France accepter sa défaite !

Tout un peuple livré comme une marchandise !

Le Canada aux Anglais, allons donc !

La chose était tellement invraisemblable, qu’on refusa obstinément d’y croire, jusqu’au jour où, du haut de toutes les chaires du pays, les ministres de la religion durent officiellement annoncer l’événement et prêcher la soumission au nouveau régime.

Ce fut un cri de protestation universelle.

– Jamais ! jamais ! s’écriait-on ; jamais nous ne serons des Anglais. Nous mourrons français. Vive la France !...

Drapeau, lui, pleurait de rage, et se rongeait les poings.

Devant l’attitude menaçante des populations, le clergé – qui craignait sans doute pour nous le sort des malheureux Acadiens – redoubla d’efforts pour engager le peuple des campagnes à accepter, comme celui des villes, un ordre de choses imposé par la force, et contre lequel toute résistance était inutile.

– C’est maintenant le pouvoir établi, mes frères, disait chaque pasteur dans son prône du dimanche ; c’est l’autorité légitime : Dieu vous commande de vous soumettre et d’obéir.

C’était là la thèse que développait le curé de Saint-Michel-de-Bellechasse, dans son sermon du 13 juillet 1763, lorsqu’un homme se leva dans la nef et interrompit violemment le prédicateur.

C’était le soldat Drapeau.

– Monsieur le curé, dit-il, voilà assez longtemps que vous prêchez pour les Anglais, prêchez donc un peu pour le bon Dieu maintenant !

Cette algarade fit scandale, comme on le pense bien ; et son résultat, grâce à la gravité exceptionnelle des circonstances, fut déplorable.

Deux paroisses – Saint-Michel et Saint-Valliers – qui avaient pris fait et cause contre leur curé commun, furent excommuniées en bloc par Mgr Briand, alors évêque de Québec.

La révolte dura des années ; et l’on montre encore l’endroit proface où furent inhumés, sans les prières de l’Église, cinq des rebelles – trois hommes et deux femmes – qui ne voulurent jamais faire leur soumission.

Ces naïfs croyants renoncèrent à leur salut éternel pour rester fidèles à la France.

Je respecte l’arrêt qui les frappa, sans doute ;

Mais lorsque le hasard me met sur cette route,

Sans demander à Dieu si j’ai tort en cela,

Je découvre mon front devant ces tombes-là !

Quant à Drapeau, il était sorti de l’église en chantant à tue-tête :

À cheval, gens d’armes !

À pied, Bourguignons !

Montons en Champagne,

Les Anglais y sont !

Le malheureux était devenu fou.

IV


Il avait un fils, – Pierre.

Celui-ci hérita de la terre paternelle, se maria et devint père de famille à son tour.

C’était un homme paisible et industrieux.

Il prospérait.

Mais, l’imagination montée par les divagations patriotiques de son père, il s’entretenait volontairement dans un état d’exaltation maladive qui devait, lui aussi, le mener à mal.

Il ne pouvait pas se faire à l’idée que le pouvoir de l’Angleterre, chez nous, fût permanent.

Il rêvait sans cesse je ne sais quel revirement, révolte ou contre-conquête qui chasserait l’étranger du pays et ramènerait sur nos bords la France victorieuse.

Quand il allait vendre ses denrées à Québec, il revenait toujours au comble de l’exaspération.

– Maudits Anglais ! grommelait-il ; il y en a plein les rues. Des guérites à toutes les portes ! Des baïonnettes dans tous les coins ! Toujours quelques frégates qui débarquent des canons. On n’est plus maître chez soi !... Québec n’est plus qu’une fourmilière de goddems. Est-ce qu’on ne fera pas sauter cette vermine ?... Ah ! si le Bonaparte pouvait donc venir !...

Napoléon alors commandait à l’Europe et faisait trembler le monde.

Les bulletins de l’immortelle légende arrivaient jusqu’à nous ; et, malgré tous les efforts des intéressés pour en atténuer l’éclat, ces interminables échos de victoires exaltaient les esprits et ranimaient l’espoir dans les cœurs toujours dévoués au souvenir de la France.

La France toute-puissante, c’était le salut, c’était la délivrance prochaine.

Les vieux Canadiens pleuraient rien que d’y penser, et murmuraient comme Crémazie plus tard :

Napoléon, rassasié de gloire,

Oublierait-il nos malheurs et nos vœux,

Lui dont le nom, soleil de la victoire,

Sur l’univers se lève radieux ?

Serions-nous seuls privés de la lumière

Qu’il verse à flots aux plus lointains climats ?

Oh ! ciel, qu’entends-je ? une salve guerrière !...

– Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?

Les jeunes patriotes, eux, soupiraient après le jour où ils pourraient sortir de sa cachette le fusil rouillé de leurs pères, pour recommencer, sans merci, la lutte éternelle et légendaire.

Un jour – en 1815 – Drapeau fils mettait le pied sur le marché de Québec avec un plein chargement de produits de la plus belle venue, – et tout joyeux.

La nouvelle était arrivée que l’empereur, échappé de l’île d’Elbe, venait de rentrer triomphalement à Paris.

Les Bourbons étaient en fuite.

L’Angleterre n’avait qu’à bien se tenir cette fois !

Enfin, les « maudits habits-rouges » allaient donc faire demi-tour !...

Drapeau les voyait déjà prendre leurs cliques et leurs claques, et plier bagage sans demander leur reste.

Pauvres gens, après tout !

Il les plaignait déjà, et se sentait presque disposé à leur pardonner...

Tout à coup :

Boum !...

Un coup de canon.

Puis deux.

Puis trois.

Puis quatre.

Enfin, vingt et un !

– Qu’est-ce donc ?

– Vous ne savez pas ?

– Non.

– C’est un bâtiment qui est entré dans le port ce matin, avec une grosse nouvelle, à ce qu’on dit.

– Vrai ? Qu’est-ce que ça peut bien être ?

– Sais pas.

– Eh ! vous autres, là-bas, savez-vous ?

– Quoi ?

– La nouvelle.

– Quelle nouvelle ?

– La grande nouvelle de ce matin, parbleu !

– Je la connais, moi, fait une vieille revendeuse ; on vient de la crier partout à la haute ville.

– De quoi s’agit-il donc ?

– On dit que le Bonaparte a été battu.

– C’est pas vrai !...

– Dame... c’est difficile à croire.

– Ce n’est malheureusement que trop vrai, fit un nouvel arrivé. Napoléon a été vaincu par le général Wellington. L’armée française a été écrasée à Waterloo, près de Bruxelles en Brabant. Les Anglais, les Russes et les Prussiens marchent sur Paris avec les Autrichiens.

Il prononçait probablement les autres chiens.

En ce moment une fanfare retentissait au loin avec des roulements de tambour.

Et la musique d’un régiment lança solennellement aux échos de la vieille ville française les premières notes du God save the King !

Cette nuit-là même – à une heure du matin – après avoir mis son cheval au râtelier, Pierre Drapeau rentrait chez lui, pleurant à sanglots et chantant d’une voix terriblement sinistre :

À cheval, gens d’armes !

À pied, Bourguignons !

Montons en Champagne,

Les Anglais y sont !...

Sa femme et ses enfants constatèrent avec désespoir que le pauvre homme avait perdu la raison à son tour.

V


Un malheur ne vient jamais seul, dit-on.

À celui-ci succéda toute une série de fatalités.

Une grange brûlée, une récolte entière perdue, l’épidémie sur les bestiaux ; enfin, les hypothèques, les huissiers, la ruine.

Drapeau mourut dans la misère ; et son fils Charles – celui qui nous occupe en ce moment – dut quitter la paroisse natale, le sac au dos, pour aller gagner son existence dans les chantiers.

Il vivota d’abord tant bien que mal, l’hiver dans les forêts de l’Ottawa, le printemps sur les trains de bois charriés par le fleuve, l’été dans les anses de la Pointe-Lévis, la gaffe du flotteur ou la hache de l’équarisseur à la main.

C’était une rude vie, mais qui ne lui aurait pas été trop dure, cependant, s’il n’eût été forcé de travailler pour des Anglais.

Cela révoltait sa vieille rancune de race.

Tout ce bois – ces beaux ormes, ces grands chênes, ces pins magnifiques – qu’il voyait charger sur les navires d’Angleterre, cela lui semblait un vol odieux commis au détriment de son pays.

Ce travail au profit de l’ennemi lui faisait l’effet d’une abdication, et lui pesait comme un esclavage.

Le salaire même qu’il recevait pour son labeur de chaque jour lui brûlait les doigts comme le prix d’une trahison.

Or, 1837 approchait.

Le nom de Papineau sonnait de bouche en bouche, et d’un bout à l’autre du pays le vaillant et incorruptible tribun était acclamé comme un futur libérateur.

Les insolentes prétentions de l’oligarchie autoritaire poussaient le peuple à la résistance.

Le vieux levain d’indépendance fermentait.

De tous côtés, l’on entendait sourdre les premières rumeurs d’une révolte qui ne devait s’éteindre, hélas ! que dans le sang des échafauds.

Comme on le pense bien, Drapeau ne fut pas le dernier à fourbir ses armes.

Après l’assemblée des Cinq comtés, trouvant que le district de Québec n’entrait pas assez vite dans la voie de l’insurrection, et l’esprit chauffé à blanc par les nouvelles plus ou moins authentiques qui arrivaient du sud et du nord de Montréal, il boucla son havresac, décrocha le fusil du grand-père, et partit pour Sorel et les paroisses de la rivière Chambly, en chantant :

À cheval, gens d’armes !

À pied, Bourguignons !

Montons en Champagne,

Les Anglais y sont !...

Où alla-t-il ?

Que fit-il ?

Prit-il part aux combats de Saint-Denis et de Saint-Charles ?

Alla-t-il rejoindre Chénier à Saint-Eustache ?

Personne ne l’a jamais su.

Seulement, Philippe Pacaud, qui s’était battu à Saint-Denis à côté de Nelson, me disait un jour, en parlant de cette mémorable journée :

– Il y avait là un nommé Drapeau qui nous donna le frisson par sa soif de massacre. Nous n’avions plus ni poudre ni balles : je le vis, dans l’espace de dix minutes, crever et fracasser le crâne à trois soldats anglais avec la crosse de son fusil ! « Point de prisonniers ! criait-il ; tue ! tue ! »

Était-ce le Drapeau que j’ai connu ?

En tout cas, quand ce dernier reparut à Lévis, les cheveux lui avaient blanchi, et il était devenu fou comme son père et son grand-père.

VI


À dater de ce moment, l’histoire du vieux patriote se résume en bien peu de choses.

Il menait, comme je l’ai dit plus haut, une vie nomade, et ne se faisait remarquer que par sa haine héréditaire pour les maîtres du pays.

C’était là le trait caractéristique de sa folie.

Tous les soirs – du moins quand il était à Lévis – on le voyait gravir une des grandes côtes, à la brume.

Puis, l’instant d’après, sur une des saillies à pic qui font face au rocher de Québec, sa haute silhouette apparaissait immobile et debout, se profilant en noir sur les tons fauves du couchant.

Il restait là longtemps, longtemps, attendant l’heure. Puis, aussitôt que le canon réglementaire avait lancé son coup de foudre, on entendait les imprécations du malheureux retentir au loin dans la nuit – toujours les mêmes.

Les gamins le suivaient quelquefois en riant, mais ne l’injuriaient jamais, – ainsi qu’ils en contractent trop souvent l’habitude à l’endroit des pauvres êtres privés de raison.

Cette folie, dont la source était si touchante après tout, semblait inspirer, même à cet âge sans pitié, une commisération involontaire et presque attendrie.

La voix terrible de l’aliéné et les gestes effrayants dont il soulignait sa farouche éloquence n’étaient-ils pas pour quelque chose dans cette attitude respectueuse de la jeunesse à son égard ?

Peut-être aussi.

En tout cas, lorsque après avoir épuisé son chapelet de malédictions à l’adresse du conquérant éternellement détesté, Charles Drapeau reprenait sa route en murmurant :

Allant à l’école,

J’eus grand-peur des loups,

ceux qui avaient assisté de près à la scène secouaient avec peine l’étrange impression qui leur en restait.

Pauvre Drapeau, il dort aujourd’hui son dernier somme dans le vieux cimetière de Saint-Michel-de-Bellechasse, côte à côte avec ses pères, attendant comme eux et avec eux la miséricorde de Celui qui pardonne à ceux qui ont beaucoup aimé.

Quand le prêtre – à ce que rapportent ceux qui virent le malheureux à ses derniers moments – essaya de faire jaillir une suprême lueur de raison de ce cerveau depuis si longtemps éteint, il ne put obtenir du mourant d’autres paroles que les syllabes du vieux refrain des Ardennes, vaguement balbutiées à travers les hoquets de l’agonie :

À cheval, gens d’armes !

À pied, Bourguignons !

Montons en Champagne,

Les Anglais y sont !...

IV



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