Littérature québécoise








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Grelot



I


L’arrivée du prince de Galles à Québec, en août 1860, fut l’occasion de grande liesse.

Les drapeaux flottaient à toutes les hampes.

Les rues étaient brillamment pavoisées.

Et, dans le port – de la pointe de Sillery à Indian Cove – du haut des mâts et le long des drisses, des milliers d’oriflammes et de banderoles de toutes couleurs se déployaient dans la brise et miroitaient au soleil, – qui était superbe.

Les campagnes environnantes avaient donné la main à la ville ; et, sur les quais, les parapets et les terrasses, de tous les points culminants à la fois, une foule énorme se pressait, impatiente de contempler le jeune et sympathique héritier de la couronne d’Angleterre.

De longues files d’uniformes rouges se rangeaient en haies le long des rues.

Des escouades de cavalerie galopaient de ci et de là, avec de grands cliquetis de ferrailles.

D’un bastion à l’autre, des appels de clairons s’entrecroisaient avec le roulement des tambours et les éclats joyeux des fanfares lointaines.

Tout à coup, les quarante canons de la citadelle et de la grande Batterie tonnèrent ensemble, en même temps qu’un immense hourrah, poussé par cinquante mille poitrines, saluait le pavillon de l’escadre royale, qui venait de doubler la pointe de l’île d’Orléans.

La scène fut grandiose.

Les cuivres retentissaient ; les cornets à vapeur faisaient rage de toutes parts ; les cloches sonnaient en branle ; tout ce qu’une ville en rumeur peut fournir de clameurs et de bruits divers éclatait en fracas strident, ou se prolongeait en grondements sourds, dominés de seconde en seconde par la voix mâle des canons.

Le gros de la foule s’était naturellement porté aux abords du débarcadère et dans la côte de la Montagne, par où le brillant cortège devait passer.

C’est dans ce dernier endroit surtout qu’ondulait le flot le plus bruyant et le plus bariolé.

Là surtout grouillait le populaire endimanché, – tous ceux qui n’ont peur ni des poussées ni de la cohue, la multitude rieuse et folle.

C’était un spectacle unique que cet entassement compact de têtes groupées en amphithéâtre, et que partageait en deux masses bien tranchées un espace maintenu libre par deux lignes de baïonnettes serpentant du haut en bas de la longue pente.

Au premier coup de canon, toute cette houle de têtes joyeuses s’était ébranlée dans une formidable acclamation ; mais au fur et à mesure que les gros cuirassés entraient majestueusement dans le port, le premier enthousiasme faisait place à une impression plus solennelle, et des murmures confus comme le bruit des vagues succédaient de temps en temps à la frénésie des vivats.

Pendant une des accalmies un étrange incident se produisit.

Un vieillard à cheveux blancs, hérissé, sale, déguenillé, avait réussi à rompre les lignes et descendait la côte entre les deux haies de soldats, l’œil féroce et la main armée d’un énorme gourdin qu’il brandissait d’un air farouche.

À cette vue, un éclat de rire colossal, inouï, se fit entendre.

Puis un cri plus délirant encore retentit d’un bout à l’autre de la montée :

– Grelot !...

Impossible de raconter ce qui suivit.

Ce fut un hourvari, un brouhaha indescriptible.

Le vieux vagabond, poursuivi par les cavaliers chargés de maintenir la consigne, zigzaguait d’un côté de la rue à l’autre, montrant le poing, battant l’air de son gourdin, tantôt poussant des hurlements de défi, tantôt courbant le dos sous la huée.

– Grelot ! Grelot ! Grelot ! criait-on.

Et le malheureux, étranglé de fureur, l’écume aux lèvres, descendait toujours, essoufflé, suant, clampinant, buttant, et lançant à droite et à gauche je ne sais quelles malédictions qui se perdaient dans les rires de la masse et les cris de :

– Grelot ! Grelot !

Enfin le misérable, épuisé et à bout d’haleine, trébucha sur un pavé, et tomba sur ses genoux...

Les cris redoublèrent :

– Grelot !...

J’étais sorti du collège quelques semaines auparavant.

Ce fut là ma première expérience sérieuse des choses de la vie.

La même population, au même moment, sans passion ni méchanceté, saluant par des acclamations enthousiastes un jeune étranger, beau, heureux, fêté, choyé, tout-puissant, et poursuivant de ses avanies un pauvre vieillard privé de raison, déshérité de tout, pliant sous le fardeau des tristesses de ce monde, – mourant de faim peut-être !

J’en ai gardé un souvenir ineffaçable.

II


L’individu qui venait d’interrompre la fête publique, en créant cette diversion, était un étrange original bien connu de tout Québec, dont il a fait la gaieté durant plus d’un demi-siècle.

Qui de ma génération ne s’en souvient pas ?

Qui ne l’a pas un peu taquiné ?

Il s’appelait Langlois – Michel Langlois – de son vrai nom ; mais nombre de Québecquois, de ses voisins même, l’ont toujours ignoré.

Tout le monde l’appelait Grelot, simplement Grelot.

Et cela suffisait : il était connu.

Comment ce burlesque sobriquet lui avait-il été appliqué ? Cela se perdait dans la nuit des temps et dans l’incertitude des suppositions.

Probablement comme tous les autres sobriquets. Un hasard vous l’attire ; vous vous en fâchez, et vous en voilà affublé pour le reste de vos jours.

On raconte qu’un dimanche, en sortant de l’église du faubourg Saint-Roch, sa paroisse, Michel Langlois, qui était alors un jeune homme de bonne mine et de moyens, paraît-il, fit la remarque, sur un ton de mécontentement assez naturel, qu’un maladroit venait de lui froisser son haute-forme, – un castor tout neuf.

Que diable ! tout le monde n’a pas la patience d’un ange.

– Satané grelot ! dit-il, il a bossué mon chapeau !

Pourquoi grelot ? on n’en sait rien.

Cette expression lui était peut-être venue sur les lèvres, à son insu, sans avoir dans son esprit aucune signification spéciale.

Il l’avait sans doute laissé échapper d’une manière inconsciente, sans y attacher aucune portée injurieuse.

Il avait dit grelot, comme il aurait dit toute autre chose.

Mais il avait dit grelot.

Et ce mot-là devait peser d’un poids terrible sur sa destinée.

Grâce à lui, le jeune homme respectable et bien mis, plein de force et d’espérance, qui l’avait prononcé, vit tout s’écrouler autour de lui.

Il manqua sa carrière, perdit sa fortune et même son nom, traîna durant soixante ans une existence de paria, et mourut fou.

Voici ce qui était arrivé.

Un gamin – il y en a toujours dans ces circonstances-là – qui avait entendu l’exclamation malencontreuse, frappé de la consonance des mots grelot et chapeau, se mit à fredonner, sans malice, mais sur un ton quelque peu gouailleur :

Satané grelot !

Qu’a bossué mon chapeau !

Satané grelot !

Qu’a bossué mon chapeau !

Michel, qui n’était pas d’humeur à goûter la plaisanterie, se fâcha, interpella le gamin, voulut lui imposer silence.

Ce fut bien pire.

L’incident tourna en charivari.

Les gamins – d’autres étaient venus à la rescousse – chantaient à tue-tête :

Grelot ! Grelot !

T’a bossué mon chapeau !...

Après les enfants, d’autres vinrent.

Les loustics de tous les âges s’en mêlèrent.

On ne chantait plus : « T’a bossué mon chapeau ! » on criait Grelot tout court :

– Grelot ! Grelot ! Grelot ! sur tous les tons et dans toutes les clefs, avec des accents suraigus de soprano et des ronflements de basse-taille, soutenus par un concert de glapissements, de miaulements et de hurlements sans nom.

Michel fut ramené chez lui par des personnes charitables, les vêtements en désordre, le chapeau fatal sur les yeux, et dans un état d’exaspération qui le retint trois jours au lit.

C’est là l’histoire qu’on racontait.

III


Après un pareil esclandre, le jeune homme fut longtemps sans se montrer en public.

Sa fierté humiliée, unie à une timidité naturelle, lui fit éviter même ses connaissances les plus intimes.

Il ne sortit que le soir, choisissant de préférence les rues désertes, glissant le long des murs, évitant les passants.

Ces allures insolites achevèrent ce que la scène de l’église avait commencé.

Des gavroches le suivirent en l’appelant : Grelot.

Il eut la mauvaise inspiration de s’emporter de nouveau.

Cela fit rire, et les cris redoublèrent.

Le pauvre diable rentrait chez lui dans des colères folles, ne sachant où donner de la tête :

– J’en tuerai quelqu’un ! grondait-il entre ses dents.

Québec n’a jamais été une ville affairée ; elle l’était encore moins dans ce temps-là qu’aujourd’hui.

Bientôt le malheureux Langlois fit les frais de l’amusement général, et devint le souffre-douleur de tous les désœuvrés.

Les cochers de place, les flâneurs qui baguenaudaient au coin des bornes, les commis debout aux portes des magasins, les soldats de la garnison, les élèves du petit séminaire, les enfants des écoles, ne pouvaient le voir passer sans crier, ou tout au moins murmurer l’ironique sobriquet, qui se répétait de bouche en bouche, parcourant la rue comme une traînée de poudre.

Alors c’étaient des accès de rage, des fous rires épileptiques, les femmes aux fenêtres, le diable dans le quartier.

À un moment donné, on entendait tout à coup des cris lointains, des tempêtes d’invectives, mêlés à des éclats de gaieté extraordinaire.

– Voilà Grelot ! s’écriait-on.

Et petits garçons et petites filles, badauds et curieux, de se précipiter sur les trottoirs, gravissant les côtes ou dégringolant les escaliers pour aller prendre part à la fête.

Et le tohu-bohu grossissait, grossissait toujours, plus tumulteux et plus hostile, autour du malheureux énergumène, qui s’épuisait en efforts d’un comique inouï pour se venger au moins sur ceux qui pouvaient se trouver à sa portée.

La masse des criailleurs se tenait généralement à distance suffisante pour éviter les coups ; mais quelquefois – le hasard a de ces justices – la poussée de la foule jetait les plus agressifs sous la main de l’homme aux abois, dont la force et la colère devenaient alors réellement dangereuses.

Souvent aussi, il rusait.

Il faisait semblant de ne rien entendre, marchait droit devant lui sans retourner la tête ; puis, quand il jugeait le moment venu, il exécutait une brusque volte-face, et fondait sur les plus rapprochés.

Alors – comme la badine de l’élégant avait fait place à une terrible canne de quatre pieds de long armée à l’extrémité inférieure d’un clou en fer forgé capable d’étriper un bœuf – malheur aux imprudents qui s’étaient avancés trop loin !

Plus d’un eut à s’en repentir.

On cite même un nommé Vaillancourt qui en fut quitte pour un œil crevé ; et – disons-le au crédit de l’humanité québecquoise – personne ne perdit grand temps à le plaindre.

Grelot – nous pouvons bien le désigner par le seul nom sous lequel il fut connu – possédait un vocabulaire d’interjections absolument renversant.

Il avait à son service une série de blasphèmes à faire dresser les cheveux.

Ses imprécations étaient homériques.

On aurait dit qu’il s’en faisait des provisions avant de sortir de chez lui.

Tout le répertoire injurieux de la zoologie et de la démonologie, tous les monstres de la création et tous les diables de l’enfer étaient mis à contribution.

Il dévidait cela comme un chapelet, à flot, à torrent, d’une voix de stentor, sans prendre haleine, jusqu’à épuisement de poumons et déchirement de larynx...

IV


Des années passèrent ainsi.

Pas besoin de se demander si le pauvre diable vieillissait vite. À quarante ans, il avait la tête d’un octogénaire.

Ses accès de fureur s’étaient compliqués d’une étrange manie.

À force d’être persécuté de cette façon, il arriva un temps où l’on aurait dit que le misérable ne pouvait plus se passer de ses persécuteurs.

Il semblait les rechercher pour mettre leur méchanceté de fumistes au défi.

Il affectait de fréquenter les places publiques, ne manquait jamais de se montrer surtout les jours de marché.

Dès le matin, on l’apercevait arpentant le trottoir en face des halles, devant le portail des églises, l’œil au guet et l’arme au bras comme une sentinelle à sa guérite, la démarche provocatrice.

Les étrangers même, qui n’avaient jamais vu l’original, ne pouvaient s’empêcher de retourner la tête.

C’en était assez.

– T’as envie de le dire, toi, mon pendard ! s’écriait le fou en levant sa terrible canne. Oui, tu ris, t’as envie de le dire, je le sais !... Eh ben, dis-le donc, visage de réprouvé !... Toi aussi, mon Ponce-Pilate ! criait-il à quelqu’autre passant, attiré par le bruit ; toi aussi, t’as envie de le dire... Eh ben, dites-le donc, tas de crasses !... Contentez-vous, vermine d’enfer !...

Tout naturellement il était bien rare qu’il ne se rencontrât là quelque farceur prêt à lui donner satisfaction.

– Grelot ! criait-on.

Alors le chambardement commençait.

Parfois, deux ou trois citoyens paisibles – qui n’auraient pas voulu pour tout au monde soulever le moindre scandale – causaient tout tranquillement au coin d’une rue, sur un quai, sur le pont d’un bateau à vapeur.

Grelot survenait, s’approchait tout doucement, s’arrêtait devant eux, tournait alentour, les regardait de travers, en un mot se livrait à tout un manège pour attirer leur attention, et n’était satisfait que lorsqu’il avait réussi.

Alors un simple sourire était suffisant.

Il se campait devant le groupe, la canne en arrêt, les yeux injectés de sang :

– Vous avez envie de le dire, c’pas ?... Oui, vous avez envie de le dire ; vous êtes de la rogne comme les autres !...

Et la litanie commençait :

Paquets de cordes ! pouilleux ! rapace ! œufs de serpents ! piliers de coins flambants ! crapules du fanal rouge ! etc.

Il fallait se disperser, prendre la fuite, ou la fameuse canne vous tombait sur les épaules, et d’aplomb, je vous prie de le croire.

Grelot n’avait pas la main molle, et n’y allait jamais pour rire.

On racontait une aventure fort cocasse arrivée à l’un des citoyens les plus sérieux de la ville.

Oh ! sérieux, et peu enclin aux plaisanteries, je vous en donne ma parole.

Il était même un peu marguillier quelque part.

Un jour – vers trois heures de l’après-midi – cet excellent monsieur entre dans la bonne vieille basilique, qui s’appelait alors modestement l’église de la haute ville.

À peine a-t-il fermé la porte derrière lui, qu’il aperçoit, debout dans la tribune des suisses, au port d’arme, raide et dans une gravité de pontife... Grelot avec sa canne.

Que faisait-il là ? Dieu le sait.

En tout cas, le spectacle était si comique, que notre brave paroissien, malgré son respect pour la sainteté du lieu, ne put réprimer entièrement un involontaire sourire, en trempant son doigt dans le bénitier.

Il portait la main à son front, et murmurait : Au nom du Père ! lorsque, tout effrayé, il se retourne.

Une voix menaçante lui grinçait à l’oreille :

– T’as envie de le dire, toi, mon vice ! Si c’était pas dans l’église, vieille potence, tu le dirais ! Eh ben, tu vas le dire tout de suite, mon cierge bleu ! ou bien tu vas avoir affaire à moi...

C’était Grelot, qui avait surpris le sourire, et s’était approché en tapinois, l’air décidé à tout.

On s’imagine facilement que notre citadin ne fut pas long à prendre le large.

Mais Grelot n’était pas homme à tenir les gens quittes à si bon marché.

Et les voilà tous deux parcourant les allées presque au pas de course, passant d’un banc à l’autre, enjambant les obstacles, bousculant les chaises, exécutant le plus bizarre chassé-croisé qu’il soit possible de rêver, le brave marguillier plus mort que vif, la figure effarée, la canne meurtrière dans les reins, faisant des efforts inouïs pour dépister l’énergumène, qui ne cessait de grommeler entre ses dents :

– Dis-le donc, crime !... Dis-le donc, vieille teigne !... Dis-le donc, feignant de la haute ville ! poison de sacristie !...

La scène ne prit fin que lorsque le pauvre monsieur eut franchi la balustrade du chœur, et se fut réfugié derrière le maître-autel, blanc de peur, hors de lui et tout en nage.

V


Lors de mes débuts dans le journalisme, étant reporter au Journal de Québec, je reçus de l’éditeur une verte semonce au sujet du pauvre Grelot.

À chaque instant, celui-ci – rien de surpenant – était arrêté et traduit devant le recorder ou les magistrats de police, accusé de voies de faits, ou simplement prévenu d’avoir troublé la paix publique.

Moi qui n’y entendais pas malice – je me suis un peu amendé depuis – j’avais, un matin, rapporté une de ses frasques et son résultat judiciaire dans un entrefilet commençant par ces mots :

Michel Langlois surnommé Grelot.

Une heure après la publication du Journal, les fenêtres de la boutique sautaient en éclats.

Un autre jour, c’était une dame, descendant de voiture en face d’un magasin de la rue de la Fabrique, qui s’évanouissait de peur devant la canne levée du terrible détraqué, qui avait cru la voir sourire.

Tous les jours on signalait quelque nouvel exploit du maniaque.

Bref, Grelot était devenu une véritable plaie publique.

Les autorités durent intervenir.

Le conseil de ville vota un règlement de police imposant une pénalité contre quiconque prononcerait le mot de Grelot dans le but de vexer le pauvre fou.

Eh bien, oui ! quelques vauriens furent condamnés à cinq chelins d’amende ; mais, comme cela ne faisait que rendre l’individu plus hardi et plus provocateur, les charivaris recommencèrent de plus belle, le désir d’éluder le règlement encourageant encore les tapageurs.

Voici comment ils l’éludaient, le règlement.

Les cochers avaient inventé celle-là.

Quand ils voyaient venir le pauvre homme, ils se rangeaient de chaque côté de la rue, et divisaient en deux le mot défendu :

Sur un trottoir, on criait : – Gre !

Sur l’autre, on répondait : – Lot !

– Gre !

– Lot !

– Gre ! gre ! gre !

– Lot ! lot ! lot !

Et en avant le chahut ! pendant que, seul sur la chaussée, pris entre deux feux, le pauvre diable se débattait comme trente-six démons dans l’eau bénite, ne sachant où donner de la tête et de la canne.

D’autres s’étaient avisés de l’interpeller tout simplement par son nom de baptême : Michel.

– Michel ! Michel ! criaient-ils.

– Ah ! Michel !

– Oh ! Michel !...

Comme l’intention était évidemment identique, l’effet produit était le même.

Rassemblement, bagarre, tempête, émeute, la police, le poste ; et le lendemain, le tribunal et la geôle.

Le malheureux ne comptait plus ses semaines de prison, – ses mois même.

Il s’y résignait facilement, du reste ; c’étaient les seuls moments de paix et de tranquillité dont il pût jouir.

Qu’y faire, après tout ?

D’autres fois, en hiver, les farceurs prenaient tout simplement les grelots de leurs harnais, et les secouaient tous ensemble au bout du bras, dans un gling glang glong infernal et sans répit.

Comment les en empêcher ? Ces concerts de grelots me rappellent une scène du plus haut burlesque, et dont Sabatier, le fameux pianiste, auteur du Drapeau de Carillon, fut l’acteur principal et Grelot, comme toujours, la victime.

On sait qu’en hiver la promenade à la mode, à Québec, c’est la rue Saint-Jean.

À cette époque du moins, vers quatre heures de l’après-midi, l’étroit boyau regorgeait de joyeux piétons et de riches équipages.

C’était le rendez-vous de toute la jeunesse élégante.

Or, par une belle journée de février – il me semble voir encore la neige rutiler au soleil – Sabatier, un peu plus guilleret que d’habitude, en doublant l’encoignure de la cathédrale, se trouva tout à coup nez à nez avec Grelot, que suivaient une trentaine de gamins en rigolade.

Le musicien ne fait ni une ni deux ; il lui saute au cou, hèle un cocher de place, et roule le bonhomme comme un colis dans le traîneau, où il le retient d’une main, en criant :

– Vite, Montreuil, tes grelots !

Ce fut l’affaire d’un clin d’œil.

À peine le vieux avait-il eu le temps de cracher cinq ou six de ses plus beaux jurons, que la voiture dévalait à toute bride vers la rue Saint-Jean, Grelot à moitié étranglé par Sabatier, qui, le tenant à la cravate d’une main, de l’autre agitait en l’air un long chapelet de sonnettes criardes, tandis qu’une nuée de polissons, s’accrochant par derrière à toutes les arêtes du véhicule, mêlaient leurs cris de singes au tintamarre enragé des grelots.

Et fouette, cocher !

Ce fut un spectacle comme il ne s’en voit plus.

Sabatier était populaire ; Grelot aussi, dans son genre.

En les voyant passer tous les deux comme un ouragan, l’un se débattant sur le dos, bleu de rage, et l’autre debout, sonnant ses grelots à tour de bras, en s’esclaffant jusqu’aux oreilles, il était impossible de ne pas rire aux larmes.

La voiture parcourut trois fois la longueur de la rue Saint-Jean, du haut en bas et du bas en haut.

Ce fut le docteur Hubert La Rue qui mit fin à la scène : il craignait une attaque d’apoplexie.

VI


Un des incidents les plus sérieux de la vie de Grelot fut son voyage à Montréal.

À quelle époque eut-il lieu ? Les renseignements recueillis sur ce point sont contradictoires.

Ce dut être vers 1850.

Mais l’époque est de peu d’importance.

Qu’il suffise de dire que, ne pouvant plus sortir de chez lui sans ameuter la population, et dégoûté d’une pareille vie, Grelot eut une inspiration bien naturelle.

Un beau matin, il se dit que la situation n’était plus tenable, qu’il valait mieux fuir devant la tempête, et il se décida à émigrer.

Le temps seulement de mettre ordre à ses petites affaires, et, le samedi suivant, après avoir secoué la poussière de ses sandales, et sans doute murmuré, sur un ton un peu moins poétique probablement, le fameux « Ingrate patrie, tu n’auras pas mes os ! » il se dissimulait, arme et bagages, dans un recoin de l’entrepont du John-Munn, qui était alors le roi du Saint-Laurent.

Le lendemain matin, notre homme mettait le pied sur le débarcadère de Montréal.

Quelle différence ! quel changement !

Il n’en revenait pas.

Tout ravi de pouvoir circuler dans la foule sans être en butte aux attaques malveillantes, il logea ses effets chez un hôtelier de la rue Saint-Paul, déjeuna avec un appétit qu’il n’avait pas ressenti depuis vingt ans, risqua un bout de toilette – ce qui ne lui était pas arrivé depuis nombre d’années non plus – et, comme c’était un dimanche, il se fit indiquer l’église de Notre-Dame, et partit pour la messe.

Le pauvre homme se pâmait dans une jubilation extatique.

Il avait donc trouvé ce après quoi il soupirait depuis si longtemps : la paix !

La paix, avec le droit de vivre au soleil comme tout le monde, sans entendre le mot méchant, la sanglante ironie, le maudit sobriquet, retentir à ses oreilles !

Une nouvelle existence lui souriait.

Il trouvait les rues belles, la vie bonne.

Il lui prenait des envies de sauter au cou des passants.

Il aurait voulu remercier les petits enfants de ce qu’ils ne l’assaillaient pas de leurs huées.

Il pardonnait tout le passé, en considération de la joie sereine et douce du présent.

Hélas ! cette joie n’était qu’une trouée lumineuse dans l’existence du paria.

Elle devait s’effacer vite, et le joug allait retomber plus lourds et plus accablant que jamais sur les épaules du misérable.

Il avait assisté et prié à l’office : une atroce déconvenue l’attendait à la sortie de la messe.

Ce fut l’exubérance même de sa joie qui le perdit.

Je l’ai dit plus haut, ses cheveux, qu’il portait longs, avaient blanchi avant l’âge.

La vie qu’il menait depuis si longtemps lui avait donné un regard rébarbatif et louche, un œil chassieux et rougi, une démarche inquiète.

Il se retournait à chaque instant, comme mû par un ressort à brusque détente.

Tout cela lui composait une allure hétéroclite que les étrangers ne pouvaient s’empêcher de remarquer.

Mais ce qui devait le compromettre plus que tout le reste, c’était son air de satisfaction débordante.

Il s’attarda sur le parvis, le parcourant de long en large, allant de groupe en groupe, la mine éveillée, saluant respectueusement à droite et à gauche avec une expression d’épanouissement béat, qui faisait le plus singulier effet sur cette physionomie depuis si longtemps désaccoutumée à sourire.

Par moment, il se rengorgeait dans une attitude qui semblait dire :

– Eh bien, vous autres là-bas, vous pouvez me lorgner à votre aise ; je vous défie bien de le dire !

Et, à la pensée de son cauchemar habituel, un éclair passait dans ses sourcils en broussailles, et une imprécation énergiquement mâchonnée venait expirer sur sa lèvre, dans une grimace moitié colère, moitié réjouie.

On l’observait du coin de l’œil.

La curiosité s’éveilla.

– Quel est ce type ? se demandait-on.

– Sais pas.

– Drôle de pistolet !

– D’où sort-il ?

– Ce doit être un étranger.

– Un original tout de même.

On se mit à l’examiner de plus près ; et – tout en chuchotant – petit à petit, le cercle des curieux se resserra autour de lui.

Si bien que le pauvre Grelot, qui commençait à craindre pour son incognito, songea qu’il était temps de s’éclipser.

Les rangs s’ouvrirent devant lui ; mais il était trop tard.

Un jeune commis voyageur, qui avait sans doute été témoin de quelqu’une de ses équipées dans la capitale, venait de le reconnaître.

– Tiens, tiens, tiens, fit-il à demi-voix, c’est Grelot !

– Qui ça, Grelot !

En entendant le mot fatal, Grelot bondit comme un jaguar piqué par une tarentule.

– Satan ! cria-t-il, la canne levée ; scélérat ! Tu dois venir de Québec, toi, vipère maudite !

Le reste se perdit dans un immense éclat de rire.

– Grelot ! Grelot ! cria-t-on.

– Embrouille ! embrouille !

– T’as qu’à voir !

– Veux-tu bien te taire !

– Tu dis ça pour rire !

– Répète donc !

– Grelot ! Grelot ! Grelot !

Une tempête, quoi.

La scène était nouvelle ; le succès devait être énorme.

Les vitrines de la rue Notre-Dame – rue bien étroite alors – ainsi que les fenêtres de la place Jacques-Cartier tintèrent longtemps aux exclamations bruyantes de la procession d’un nouveau genre qui reconduisit, jusqu’à son hôtel, le pauvre Grelot, vociférant comme un damné, et marchant à reculons, pour faire face, avec son arme, à la turbulente et impitoyable cohue.

Le lendemain soir, quand la cloche du John-Munn – à cette époque les cornets à vapeur étaient encore inconnus – sonna le départ pour Québec, dans un recoin de l’entrepont, qui semblait lui être familier, assis sur une vieille malle couverte en peau de loup-marin pelée et garnie de clous jaunes, un pauvre voyageur à cheveux blancs pleurait, abîmé dans le deuil de sa dernière illusion.

– Ils sont encore pires qu’à Québec, murmura-t-il en sanglotant.

VII


Pauvre homme !

Il est parti depuis pour un monde qu’il n’a certainement pas eu de peine à trouver meilleur que le nôtre !

Tant mieux !

Les heureux d’ici-bas ne songent pas assez aux lies amères qui s’amassent et bouillent dans les bas-fonds de ces existences que l’impitoyable raillerie des hommes et des choses a reléguées en dehors de la sphère commune.

Quel boulet formidable attaché aux pieds de ces pauvres êtres, sur cette route déjà si rugueuse parfois !

Quel cabanon que la vie ainsi emmuraillée dans l’hostilité et l’attitude agressive de tout ce qui vous entoure !

Quel sentiment de délivrance, quand, l’heure suprême approchant, le malheureux pâtira voit enfin l’ironie mordante se figer pour la première fois sur les lèvres d’autrui, et la main de celui qui pardonne à ceux qui ont pardonné descendre, bénissante et douce, sur les affres de son agonie !

Ce fut moins d’un an avant sa mort que je vis pour la dernière fois cette victime légendaire de l’irresponsabilité méchante des foules.

Je clorai mon récit par cette anecdote.

En 1861, je faisais mon droit – j’étais « en cléricature », comme on dit ici – dans l’étude de Me François Lemieux, ancien ministre, et oncle du criminaliste célèbre qui lui a succédé pour quelques années au parlement provincial comme représentant de sa ville natale, qui est aussi la mienne.

L’étude du savant avocat était située au premier étage de ce pâté de maisons groupé entre le palais cardinalice et l’hôtel des Postes, juste à cette encoignure irrégulière qui domine l’escalier de la rue Buade, et fait face aux remparts de l’Est.

Des fenêtres du sud, on découvrait une partie de la côte de la Montagne, à traves les arcades de l’ancienne barrière Prescott, aujourd’hui disparue.

Un jour d’été, que les croisées étaient ouvertes, un bruit de voix – criailleries et jurements bien connus – retentit tout à coup dans cette direction.

C’était Grelot qui gravissait la montée, suivi d’une cinquantaine de petits Irlandais et de petites Irlandaises, qu’il avait sans doute recueillis le long de la rue Champlain, – très reconnaissables à l’accent avec lequel ils criaient :

– Guerlow !

Le tumulte grandissait ; mes camarades étudiants et moi, nous nous mîmes aux fenêtres.

À ce moment, le vieillard montait l’escalier, se retournant presque à chaque marche pour montrer le poing aux polissons acharnés à ses trousses, se garer d’un projectile, ou pousser une botte dans le vide, avec un accompagnement d’invectives à donner la chair de poule.

– Gredins ! criait-il ; canailles ! scorpions ! race de pendus ! couvée de démons !...

– Guerlow ! Guerlow ! Guerlow !... répondait-on en chœur.

Notre patron – une brebis du bon Dieu, s’il en fût jamais – s’approcha aussi de la fenêtre, mais pour s’indigner.

– Peut-on tolérer pareilles cruautés, disait-il. Ils feront mourir ce pauvre insensé ; c’est révoltant, parole d’honneur !

Au même instant, le vieux, qui était parvenu au haut de l’escalier, se tournait vers lui, et s’écriait à bout d’haleine et avec un geste à peindre :

– Quand donc que le bon Dieu fera une fricassée pour empoisonner les chiens avec la carcasse de ces animaux-là ?

– Voyons, voyons, fit Me Lemieux avec un accent de pitoyable commisération, voyons, mon cher monsieur Grelot, laissez donc...

– Ah ! toi aussi, vieux flambard ! éjacula le vagabond au paroxysme de la fureur, et se précipitant vers la porte d’entrée, sa terrible carvelle en avant.

Je n’eux que le temps d’accourir et de pousser le verrou.

Une grêle de coups formidables ébranla la porte, pendant qu’un flot d’invectives sans nom arrivait jusqu’à nous dans des hoquets saccadés et râlants comme les dégorgements d’une gargouille.

– Gale ! hurlait-il la gorge éraillée ; chancre ! gangrène !... Huissier de sabbat !... Bedeau de messe noire !

La kyrielle n’avait pas de bout.

Notre patron était au désespoir.

– Sapristi ! sapristi ! s’écriait-il en se frappant le front, je n’ai pas plus de tête que les autres ; c’est contagieux !

Le lendemain – par parenthèse – il envoyait un chèque de vingt-cinq dollars au malheureux qu’il avait offensé sans le vouloir.

Quant à Grelot, après avoir épuisé sa colère impuissante contre la porte, qui par chance était solide, il reprit haleine un instant, s’appuya de nouveau sur sa canne, et s’achemina clopin-clopant sur la rue Buade.

Au premier coin – malheur ! – la bande, ayant passé par l’évêché, était là qui le guettait.

– Grelot ! criait-on.

Il revint sur ses pas, redescendit l’escalier, et prit à son tour le côté de l’évêché.

J’étais allé me mettre à la fenêtre du nord, et je le regardais aller, – sans mauvaise intention, je vous le jure : c’était trop pénible.

Le pauvre naufragé de la vie faisait peine à voir.

Il traînait ses loques en geignant comme un animal égorgé, s’accrochant aux murailles, trébuchant sur les pavés inégaux, nu-tête, ses longues mèches toutes blanches collées sur sa figure noire de sueur et de poussière.

Au rez-de-chaussée, il y avait un petit compartiment éclairé par une espèce de hublot grand comme les deux mains.

Au moment où le misérable passait devant l’ouverture, une voix formidable et sans pitié y lança un Grelot ! féroce qui cloua le vieux sur place.

La mesure était comble.

Le martyr, flageolant sur ses jambes, laissa tomber son gourdin, étendit les bras, leva les yeux au ciel et s’écria sur un ton de tristesse inénarrable :

– Il y en a jusque dans les murs !

Puis, après un moment d’affaissement tragique, il reprit sa route en soupirant :

– Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !...

III



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