Littérature québécoise








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Oneille



I


Pourquoi, lorsqu’on parle de Québec, est-on toujours porté à dire « la bonne vieille ville » ?

Cela n’est certainement pas dû à ses traditions guerrières et chevaleresques, ni à l’aspect grandiose de son site presque sans rival au monde – pas plus qu’à la physionomie quelque peu rébarbative que lui prêtent sa menaçante citadelle et sa longue ceinture de canons accroupis comme des dogues.

Cela n’est pas dû non plus à ses ruelles étroites et tortueuses, où les trottoirs ont l’air de se tasser le long des murailles pour laisser passer les piétons sur la chaussée.

Non ; ce titre de « bonne vieille ville », qui réveille on ne sait quelle idée de bonhomie familière et douce, Québec le doit principalement aux mœurs patriarcales, pour ne pas dire à l’allure un peu surannée de sa population.

Nulle part ailleurs ne rencontre-t-on, si nombreux et si caractérisés, ces respectables citadins aux habitudes régulières comme un mécanisme de jaquemart, flottant dans ces longues redingotes aux basques pendantes, si fort en vogue il y a quarante ans, bons bourgeois cravatés à la polonaise, qu’on dirait descendus tout d’une pièce de ces moulures bronzées dont Plamondon encadrait ses toiles vigoureuses, et Théophile Hamel ses portraits aux fins coups de pinceau.

Nulle part, sur le continent, ne retrouve-t-on, relevées comme ici par une pointe de sans-gêne pleine de saveur, ces charmantes manières, quelque peu ancien régime, qui rappellent vaguement l’exquise odeur de vétusté enfermée au fond des tiroirs aux souvenirs.

Mais en réalité quelle différence entre le Québec d’aujourd’hui et le Québec d’il y a cinquante à soixante ans, par exemple !

Les vieux ne s’y reconnaissent plus.

C’est de leur temps, paraît-il, qu’on était patriarcal pour tout de bon dans la « vieille ville ».

Si vous le voulez bien, nous allons remonter ensemble jusqu’à cette époque lointaine, pour étudier le caractère d’un de ces bons types du Québec de jadis, type que la tradition a fait légendaire.

II


L’original s’appelait Jean-Baptiste Oneille.

Il cumulait les fonctions de bedeau de la cathédrale avec celles de barbier de l’évêché.

Ce double poste, il l’occupa successivement sous Mgr Plessis, sous Mgr Panet et sous Mgr Signaï, jusqu’à sa mort, – environ une cinquantaine d’années en tout.

Un peu à cause de son nom qui, pour la forme, ressemble à celui d’O’Neil, et peut-être aussi à cause de sa tournure d’esprit qui tenait beaucoup de ce qu’on appelle l’Irish wit, on a cru longtemps qu’Oneille était d’origine irlandaise.

Le Dictionnaire Généalogique de Mgr Tanguay est venu démontrer, depuis, qu’Oneille était français et bien français.

Son père, Pierre Onel, – c’est l’épellation que donnent les anciens registres – perruquier, de Talmès, en Bourgogne, était venu s’établir dans le pays en 1753.

Jean-Baptiste était né trois ans après, et avait embrassé la profession paternelle, qu’il exerça toute sa vie à Québec, où ses bons mots, ses reparties, ses spirituelles saillies, ses fumisteries inoffensives et son inénarrable gaieté lui ont fait une réputation qui dure toujours.

Doué d’une vivacité d’esprit extraordinaire, et d’une originalité de caractère qu’accentuait encore la plus drolatique figure qui se puisse imaginer, il fit les délices de plusieurs générations québecquoises, tant dans le clergé que dans le monde des laïques.

Partout où il se montrait, il était irrésistible.

Demandez à ceux qui l’ont connu, si Oneille a jamais été pris sans vert.

Ce Gaulois était en outre doublé d’un philosophe.

Nul n’a pris la vie plus allègrement que lui ; nul plus que lui n’a envisagé l’existence par son côté plaisant, dans la double acception du mot.

Jamais contrariété n’a su altérer sa bonne humeur ; jamais déconvenue, jamais malheur même – car l’infortune a quelquefois frappé à sa porte – n’a pu déconcerter la sérénité de son heureuse nature.

Le fait est qu’il ne fut jamais si amusant que sur son lit de mort.

On cite de lui je ne sais quelles centaines d’anecdotes plus ou moins désopilantes. Il y en aurait de quoi faire un volume.

Malheureusement la plupart sont trop lestes ou trop grasses pour pouvoir être rapportées ici.

C’est à peine si l’on peut signaler par-ci par-là quelques traits de cet esprit si prompt à la riposte, et si fécond en charges divertissantes.

Sa vie tout entière fut une plaisanterie perpétuelle.

En 1784, on le trouve marié à une excellente femme du nom de Thérèse Aide-Créquy, et habitant une maison située à l’extrémité supérieure de la petite rue Saint-François, aujourd’hui rue Ferlantd, ainsi nommée d’après l’éminent historien.

La noce – ce qui ne surprendra personne – n’avait été qu’une longue suite de drôleries.

Impossible, naturellement, de tout raconter.

À la lecture du contrat, le notaire lui-même dut renoncer à soutenir la réputation de gravité traditionnelle dans sa profession.

Ce fut un éclat de rire d’un bout à l’autre.

– Comment ! objectait Oneille du ton le plus sérieux du monde ; comment, vous dites « dans le cas où il y aurait des enfants ! » Ce doute me fait injure. Il y aura des enfants, monsieur le notaire. Mettez qu’il y en aura !

Après avoir signé, il passa la plume à sa future avec un gros soupir ; et quand celle-ci eut à son tour apposé sa griffe, il s’écria d’un accent désespéré :

– Me voilà donc condamné à m’ennuyer toute ma vie !

– Comment cela, mon ami ? s’écria la jeune mariée toute surprise.

– Dame, écoute : l’Évangile dit que les époux ne forment plus qu’un. Or, quand on n’est qu’un, on est tout seul ; et quand je suis tout seul, moi, je m’ennuie !

Dès les premiers jours de son ménage, le fin matois trouva le moyen d’éviter une corvée qui l’aurait fait pester au moins deux fois par semaine pour tout le reste de son existence.

– C’est aujourd’hui jour de marché, lui dit sa femme, un bon matin ; nous manquons de beurre, il faut aller en chercher, n’est-ce pas ?

– Volontiers, ma chère.

– As-tu de l’argent ?

– Jamais de la vie, c’est contre mes principes.

– Alors voici vingt-cinq francs en or (on comptait encore par francs à cette époque) ; tu feras changer.

– Parfait.

Et voilà le nouveau marié parti pour le marché, un panier au bras.

Dix minutes après, il rentrait en disant :

– J’en ai pris trois livres ; tiens, nous en avons pour longtemps.

– Très bien ; et la monnaie ?

– Quelle monnaie ?

– La monnaie des vingt-cinq francs donc !

– La monnaie des vingt-cinq francs ?

– Eh bien, oui, qu’en as-tu fait ?

– Ce que j’en ai fait ?

– Oui ; vas-tu parler !

– Je ne sais pas, moi... Je n’en ai rien fait... On ne m’en a pas remis...

– Comment ! tu n’as pas rapporté de monnaie ! Tu as donné un vingt-cinq francs tout rond pour trois livres de beurre ! Eh bien, c’est du propre. Plus que ça d’hommes d’affaires... Tu n’es pas près d’y retourner au marché, mon homme. C’est moi qui me charge de la besogne.

C’était tout ce que le farceur voulait.

Il baissa la tête d’un air confus, mais riant dans ses barbes, – fier d’avoir si bien réussi.

Sa femme – qui fit toujours le marché par la suite – répétait souvent :

– C’est bien étrange ; Jean-Baptiste est intelligent, tout le monde le dit. Eh bien, il ne sait pas compter l’argent ; jamais il n’a pu faire le marché.

La bonne dame avait sans doute épousé le bedeau de Québec pour ses autres qualités, mais à coup sûr elle ne l’avait pas aimé pour les charmes de sa personne.

Il était d’une laideur épique.

Non pas, il est vrai, de cette laideur repoussante qui unit la bassesse de l’expression à la hideur des traits ; mais de cette laideur comique, burlesque, qui attire les regards et provoque l’hilarité.

Il avait de petits yeux gris, bridés, louchant ou biglant à volonté, et si bien maîtrisés que souvent l’un des deux riait à vous faire éclater, pendant que l’autre pleurait à chaudes larmes.

Ses yeux, du reste, n’étaient pas seuls à posséder cette étrange faculté de rire et pleurer simultanément ; il en était de même pour son visage tout entier.

Quand il le voulait, d’un côté, c’était Héraclite, et de l’autre, Démocrite, et vice versa.

Au milieu de cette bizarre combinaison, s’épatait un nez retroussé comme le pavillon d’un cor de chasse, au-dessus d’une lèvre supérieure qui semblait s’allonger avec effort pour maintenir une position normale.

Ajoutons une perruque rouge queue de vache, hirsute, mal peignée, qui ne sut jamais tenir en place ; et l’on aura une légère idée des attraits physionomiques de notre héros, au moins sur ses vieux jours.

J’ai dit que cette perruque était rousse ; entendons-nous, elle ne le fut pas toujours.

Dans cette circonstance, elle changea de couleur.

Oneille – comme perruquier la chose lui était facile – apparut un dimanche à l’église avec une perruque d’un beau noir de jais.

– Tiens, fit Mgr Panet, après l’office, vous avez bien rajeuni, maître Oneille ! Vous voilà avec des cheveux noirs ; j’ai eu peine à vous reconnaître.

– Hélas ! Monseigneur, répondit Oneille d’un air triste, je suis en deuil !

En effet, il avait perdu sa mère.

Les fermiers, qui à cette époque venaient vendre leurs denrées sur la place de la cathédrale, étaient surtout l’objet de ses mystifications.

Dieu sait quelles incommensurables couleuvres son aplomb sans pareil fit avaler à leur naïveté !

Un jour, l’un d’eux s’approche de lui :

– Connaissez-vous M. Oneille, le bedeau ?

– Comment donc, c’est mon meilleur ami.

– Vrai ? Y paraît qu’il est ben drôle, c’pas ?

– Drôle ! Y a pas de singe pour le battre.

– Sac à papier ! que je voudrais t’y ben voir c’t’homme-là !

– C’est facile, je peux vous le montrer tout de suite.

– Dites-vous ça pour tout de bon ?

– Beau dommage ! Vous avez votre voiture ? J’ai affaire au faubourg ; conduisez-moi, vous le verrez tant que vous voudrez.

Et les voilà partis parcourant la ville en tous sens, Oneille faisant arrêter la voiture à chaque instant pour entrer dans les magasins, hélant celui-ci, causant avec celui-là, – tuant le temps à petites étapes.

Il avait dit à son conducteur avant de partir :

– Tâchez de le reconnaître : je vous laisserai deviner.

Mais le malheureux ne devinait pas, on sait pourquoi.

En revanche il guidait son cheval d’une main, et de l’autre se tenait les côtes.

Cependant le temps avançait.

– Sac à papier, dit-il en désespoir de cause, est-ce que nous le verrons pas ben vite, vot’ monsieur Oneille ?

– Mais sapristi, vous êtes bien exigeant ; voilà deux heures et demie que vous le regardez.

– Où ça ?

– Ici ! c’est moi. Vous ne feriez pas fortune à deviner, vous !

On n’a pas besoin de se demander si le bon habitant faisait une tête.

– C’est égal, disait-il, quelques instants après, à ceux qui lui demandaient ce qu’il était devenu pendant tout ce temps ; c’est égal, j’ai perdu une matinée, mais j’ai ben ri pour trois mois.

III


Autre anecdote.

– M’indiqueriez-vous où je pourrais acheter du son ? lui demande, dans une autre occasion, un paysan à l’air niais, qui avait une poche à la main.

– Du son ? fait Oneille avec empressement ; vous ne pouviez pas mieux tomber, j’en vends.

– Vous en vendez ?

– Vous l’avez dit.

– Du bon ?

– J’en ai de plusieurs qualités ; venez voir.

Et les voilà, l’un devant l’autre, à grimper les escaliers en spirale du clocher à lanternes de la vieille cathédrale.

– Diable ! geint le campagnard tout essoufflé, vous le mettez ben haut, vot’son !

– Je le tiens à l’air, ça l’empêche de moisir.

Et le pauvre naïf montait toujours en grommelant :

– Aller remiser du son à c’te hauteur-là ! Ces gens de la ville ont des idées...

Enfin, l’on atteint la cage du carillon.

– Ouf !... fait le paysan à bout d’haleine.

– Tenez, mon ami, dit Oneille, en faisant tinter le battant d’une des cloches. Voici du son de différents prix, choisissez. J’en vends à tous les baptêmes et à tous les enterrements.

L’histoire ne nous dit pas lequel des deux dégringola plus vite les escaliers ; du blagué ou du blagueur.

Une autre fois, comme Oneille se promenait à l’entrée de la ruelle qui conduit au parloir du petit séminaire, un autre habitant, qui n’avait pas l’air d’avoir inventé la corde à tourner le vent, l’aborde en lui disant, le chapeau à la main :

– Respect que j’vous dois, Monsieur, pourriez-vous pas me dire par éous, qu’on rentre au suminaire ?

– Vous avez envie de faire vos études ? lui demande Oneille.

– Non, Monsieur, pas directement ; je voudrais tant seulement voir mon neveu, un p’tit Bolduc de Beauport.

– Ah ! vous êtes l’oncle du petit Bolduc de Beauport !

– Oui, Monsieur ; vous le connaissez p’têt’e ben ?

– Si je le connais ! Je suis le bedeau de la cathédrale : j’ai aidé à le recevoir prêtre dimanche.

– Il est reçu prêtre ! C’est pas possible.

– Pourquoi pas ?

– Mais il vient d’entrer ; y commence.

– Ça ne fait rien, ça ; vous savez pas qu’ils font faire les études à la vapeur maintenant ?

– Tout de bon ?

– Eh ! oui... par la steam... C’est une nouvelle invention américaine. Il n’y a rien de plus drôle. On vous déniaise un petit habitant de Beauport en quelques tours de roues.

– Vous blaguez !

– Ma parole d’honneur ! Une machine rare, allez !

– Vous avez qu’à voir !

– Vous voudriez la voir ?

– Ma foi, c’est pas de refus. Y font-y payer pour ça ?

– Pour voir la machine, non ; mais pour passer dedans, ça coûte quelque chose.

– Ça me surprend point. Ils ont-y essayé ça sur les grandes personnes ?

– Oui, mais il paraît que c’est pas fameux pour la santé.

– Comment ça ?

– Eh bien, la semaine dernière, ils ont déniaisé un habitant de Saint-Gervais ; et le lendemain il a fallu aller chercher le docteur Painchaud.

– Pourquoi donc ?

– Il avait attrapé le torticolis à lire dans les astres.

– Tiens, tiens... pas accoutumé !

– Justement.

– Eh ben, mon cher Monsieur, fait le brave homme, vous me croirez p’têt’e pas, mais, à la peine d’être ben malade moi étout, je donnerais la moiquié de ma terre pour me faire... pour me faire... instruire de c’te façon-là, moi.

– Vous n’avez pas besoin de ça, vous ; vous me paraissez à votre aise...

– C’est vrai que j’ai de quoi ; mais, je peux ben vous le dire, à vous, là : si j’étais tant seulement assez instruit pour lire dans le P’tit Albert, comme j’en connais, j’aurais de l’argent, tenez ! de l’argent... pour vous en donner, quoi !

– Vraiment ? c’est une idée, ça, fait Oneille sur le ton du plus haut intérêt : vous n’êtes pas plus bête que vous en avez l’air, vous... Eh bien, écoutez ; c’est pas de mes affaires, mais je ne veux pas que vous manquiez cette chance-là. Je vais vous conduire chez le directeur. Vous m’excuserez si j’entre pas : nous avons eu quelque chose ensemble dernièrement. Mais vous vous arrangerez bien avec lui : il ne jure que par les gens de Beauport.

On se figure l’ahurissement du brave directeur – M. l’abbé Gingras – en présence de cet homme qui, cinq minutes après, lui parlait du « p’tit Bolduc reçu prêtre dimanche, d’invention américaine, d’un habitant de Saint-Gervais malade du torticolis et des mouvements à steam du suminaire ».

Cette fois, l’on n’attendit pas jusqu’au lendemain pour faire venir le docteur Painchaud.

IV


La causticité d’Oneille n’épargnait guère plus les augustes personnages avec qui ses fonctions de figaro, de « barbier apostolique », comme il s’intitulait volontiers, le mettaient en rapports aussi intimes que journaliers.

Il les servait souvent à la jocrisse, et montait tout aussi bien une scie à un prince de l’Église qu’à un cocher de la place.

En premier lieu, il était maître partout.

– Mais je suis dans mon évêché, en somme ! lui disait un jour Mgr Panet impatienté.

– Et moi, s’écriait Oneille, est-ce que je n’y suis pas, dans votre évêché ?

– Je viendrai un peu plus tôt demain matin, n’est-ce pas ? demandait-il un jour à Mgr Plessis, qui venait d’éprouver un cruel désappointement, et qui, contre son habitude, le laissait un peu trop voir.

– Pourquoi donc ? fait l’évêque.

– Dame, Monseigneur, quand les visages sont plus longs, il faut un peu plus de temps pour les raser.

Un beau matin, pendant qu’il rendait ce service à Mgr Signaï, un domestique entre :

– Une dame désirerait voir Monseigneur.

– Je n’y suis pas !

– Dites que Monseigneur est dans ses absences, fait Oneille.

Le mot était piquant, car le bon archevêque passait alors pour connaître un peu les infirmités de l’âge.

Le fait est que les hardiesses du vieux bedeau, bien que sans méchanceté réelle, frisaient quelquefois terriblement l’impertinence.

Voici une de ses dernières malices à l’adresse du même Mgr Signaï, qui dut la subir sans se plaindre sous peine de coiffer le bonnet.

– Si vous ne voyez pas cela, lui avait dit le vieil évêque, c’est que l’âge vous affaiblit la vue.

– Hélas ! Monseigneur, répondit Oneille, il n’y a pas que ma vue, qui se détériore en vieillissant. Tenez, tout le monde ne se rend probablement pas compte de ça comme un bedeau, mais plus je vieillis, moi, plus je m’aperçois que je deviens bête.

Oneille avait si bon cœur, au fond, et il était en outre si bien passé à l’état de vieille institution, qu’on ne pouvait s’empêcher de lui manifester beaucoup d’indulgence.

On lui pardonnait tout.

Un jour, il faisait voir au directeur du séminaire, le même M. Gingras dont j’ai parlé plus haut, toute une famille de petits cochons qu’il élevait dans sa cour, en dépit des règlements municipaux.

– Mais, lui fit remarquer le bon prêtre, votre auge est trop petite, maître Oneille ; c’est à peine s’ils peuvent manger quatre là-dedans.

– Je le sais bien.

– Mais vous en avez cinq !

– Eh dame, ils feront comme au séminaire : pendant que les autres mangeront, il y en aura un qui fera la lecture spirituelle.

Et le vieux prêtre de sourire à la malice.

Au surplus, si l’on se fâchait, vite un mot pour rire, et les mécontents désarmaient tout de suite.

Une fois, pourtant, la disgrâce faillit être sérieuse.

Avouons qu’il y avait de quoi.

C’était un jour de Pâques.

Rien de solennel comme une cérémonie pontificale dans la cathédrale de Québec.

Cette nef élevée, où la voix des orgues roule si majestueusement ; ce vaste chœur où la pompe épiscopale se déploie avant tant d’éclat ; cet autel surmonté d’un baldaquin aux proportions et à l’aspect si magistralement imposants, tout contribue à produire un effet avec lequel on ne se familiarise pas.

Qu’on le demande aux habitués.

Ce jour-là, le coadjuteur, Mgr Turgeon, officiait, et l’archevêque, Mgr Signaï, occupait le trône archi-épiscopal.

Jean-Baptiste Oneille, en grand uniforme chevronné d’or et bordé de rouge, était assis dans le bas chœur, près du pain bénit, portant à la main, aussi gravement que possible, le traditionnel pedum à viroles d’argent.

Tout à coup – je ne sais plus à quel moment du service divin – voilà l’enfant de chœur le plus rapproché d’Oneille qui se met à bâiller.

Puis son voisin.

Puis un autre.

Puis un autre...

Enfin, voilà une longue rangée de petites bouches démesurément ouvertes sur toute la ligne.

Qui voit bâiller bâille.

L’épidémie traverse le chœur, gagne les rangs plus élevés, envahit les stalles.

Les séminaristes bâillent.

Les vieux prêtres bâillent.

L’archevêque lui-même – ô scandale ! – bâille sous son dais à se décrocher la mâchoire.

Ce n’est pas assez.

On se met à bâiller dans la nef ; et la maladie, se propageant d’un banc à l’autre, s’empare de tous les assistants.

Les chantres de l’orgue eux-mêmes ne peuvent plus ouvrir la bouche que pour bâiller.

C’était Oneille – il était si curieux à voir que tout le monde le regardait – qui avait donné le signal de ce bâillement général, et qui recommençait aussitôt que la contagion nerveuse faisait mine de décroître.

Quand on s’en aperçut, les uns rirent beaucoup ; mais Mgr Signaï ne le prit pas si gaiement.

L’archevêque indigné conclut sa verte semonce au coupable en lui défendant de jamais « remontrer sa face devant lui ».

Le lendemain, à l’heure de sa toilette, le prélat vit apparaître un être étrange, qu’il ne reconnut pas d’abord, et qui lui faisait des saluts grotesques.

Oneille avait tourné sa perruque, noué sa cravate, et passé son habit sens devant derrière, et, dans cet accoutrement saugrenu, se présentait à reculons, son rasoir et son pinceau à barbe à la main, se conformant à l’ordre qui lui avait été signifié de ne pas montrer sa face devant l’archevêque.

L’apparition était si cocasse, que celui-ci fut pris de fou rire, et rendit ses bonnes grâces au spirituel bedeau.

V


Comme on le pense bien, l’esprit d’Oneille n’était pas moins intarissable dans son atelier de coiffeur.

Un de ses clients arrive un matin, très pressé :

– Père Oneille, dit-il en entrant, pouvez-vous me raser en un temps et deux mouvements ?

– Ça dépend, répond le vieux ; pourvu que vous me laissiez prendre le temps pour faire les mouvements.

Le lendemain, c’est un jeune blanc-bec dont les joues s’estompent à peine d’un duvet de pêche, qui lui demande le prix d’une barbe...

Oneille le fait asseoir, lui enveloppe le cou d’une serviette, lui passe le blaireau plein de mousse blanche sous le nez, promène rapidement son rasoir sur le cuir, puis s’assied, prend une gazette et s’absorbe.

– Eh bien, fait le jeune étourneau, que faites-vous là ?

– Vous le voyez, je lis.

– Et ma barbe ?

– Parbleu, j’attends qu’elle pousse.

Il se faisait beaucoup d’inhumations, autrefois, dans le sous-sol des églises, et les fidèles qui fréquentaient la cathédrale de Québec se demandaient, depuis un certain temps, si cela ne pouvait pas avoir quelque effet antihygiénique.

On s’imaginait même sentir des émanations cadavériques, et les nombreuses plaintes qui arrivaient aux oreilles des autorités provoquèrent une enquête.

Naturellement le bedeau fut appelé à donner son témoignage, et on lui fit subir un interrogatoire pressant ;

– Avez-vous jamais senti quelque odeur dans l’église ? lui demanda-t-on.

– Des odeurs dans l’église ? oh ! oui, Monsieur !

– Quelle espèce d’odeurs ?

– Ah ! Monsieur, pas toujours de l’encens, allez.

– D’où cela semblait-il venir ?

– Cela semblait venir de par en-bas, Monsieur.

– Avez-vous senti cela souvent ?

– Oh ! oui, Monsieur, surtout le dimanche et les jours de grand-messe.

– Qu’en concluez-vous ?

– J’en conclu que ces odeurs-là viennent bien plus des vivants que des morts !

Comme c’étaient les élèves du petit séminaire qui servaient les messes à la cathédrale, quelques-uns d’entre eux, pour se donner des airs, s’aventuraient parfois à plaisanter le vieux bedeau.

Mal leur en prenait la plupart du temps.

Un de ces jeunes gens voulut un jour tenter la partie.

– Dites donc, père Oneille, hasarda-t-il, pourriez-vous bien me dire quelle est la différence entre des œufs au persil et un bedeau à perruque ?

– Ah ! ça, mon ami, fait le bonhomme en se grattant l’oreille, c’est bien embarrassant ce que tu me demandes là. Allons, explique-toi, je jette ma langue aux chiens.

– Eh bien, reprend le potache triomphant, des œufs au persil font une omelette, et un bedeau à perruque fait un homme laid.

– Tiens, tiens, ça n’est pas bête du tout, ça. Mais, à mon tour, petit. Sais-tu la différence qu’il y a entre un érable bien entaillé et un collégien mal appris ?

– Non !

– Je sais, moi, dit maître Oneille. Écoute : un érable bien entaillé dégoutte jusqu’à l’été ; et un écolier polisson dégoûte... jusqu’au bedeau.

J’ai connu cet élève, qui fut plus tard homme politique éminent, et même lieutenant-gouverneur quelque part.

Il m’a affirmé n’avoir jamais eu l’envie de recommencer.

J’ai dit, au début, qu’Oneille était un Gaulois doublé d’un philosophe.

Le trait suivant en donnera la preuve.

Un soir d’hiver, le tocsin – seul avertisseur à incendies du temps – appela les pompiers rue Saint-François.

La maison d’Oneille flambait.

– Le feu est chez Oneille ! criait-on, allons lui porter secours !

On le trouva à l’entrée de la rue, les bras croisés, et qui regardait en souriant les tourbillons de flamme et de fumée monter vers le ciel.

– Mais ce n’est donc pas chez vous qu’est le feu, père Oneille ?

– Si.

– Mais vous n’avez pas l’air de vous en occuper...

– Moi, ça m’est bien égal ; il n’y a que ma femme...

– Qui se désole ? Certes...

– Pas du tout, ça lui fait plaisir.

– Ah bah !

– Parole d’honneur ! les punaises l’embêtaient depuis longtemps, ça règle l’affaire.

Or celui qui prenait les choses avec ce stoïcisme bon enfant perdait, ce soir-là, à peu près tout son petit avoir.

Le brave homme a d’ailleurs, comme je l’ai dit plus haut, badiné jusqu’au seuil de l’éternité.

VI


L’année 1832 fut lugubre à Québec. On l’appelle encore, dans les souvenirs populaires, « l’année du grand choléra ».

Durant deux mois, la terrible épidémie décima la population et porta la panique à son comble.

Les victimes – des centaines par jour – s’affaissaient dans les rues, et succombaient après quelques heures de souffrances épouvantables.

On charroyait les cadavres à pleins tombereaux.

Presque aucuns de ceux qui étaient frappés n’en réchappaient.

Or le pauvre bedeau eut beau narguer le sort et la malchance, le fléau l’atteignit et le réduisit bientôt à la dernière extrémité.

Son confesseur ordinaire se trouvant absent, on courut à l’évêché mander un autre prêtre pour lui administrer les sacrements.

Ce fut à qui n’irait pas – non point qu’on craignît la contagion – mais chacun avait peur de ne pouvoir garder son sérieux pour la circonstance.

Enfin, un jeune prêtre du nom de Carrier – qui fut plus tard curé de la Baie-du-Febvre et joua un certain rôle dans les événements de 1837 – accepta la tâche, et se rendit auprès du moribond, qui se tordait dans des crises atroces.

– Allons, mon pauvre frère, lui dit-il, vous allez probablement paraître devant Dieu ; êtes-vous bien résigné à mourir ?

– Oh ! oui, il y a assez de soixante et seize ans que je vois la lune du même côté.

– Eh bien, il faut vous préparer du mieux possible. Vous avez la foi, je suppose...

– Oh ! oui, mon père, soupira le mourant... et même vous pourriez mettre une syllabe de plus sans mentir.

– Bien ; alors je vais vous administrer le sacrement de pénitence et l’extrême-onction...

– L’ordre et le mariage, si vous voulez ; dépêchez-vous.

– Eh bien, reprit le prêtre, vous allez d’abord m’ouvrir votre âme...

– Ça ne sera pas difficile, j’ai déjà le corps à l’envers.

Le pauvre abbé suait à grosses gouttes, et se tenait à quatre pour ne pas éclater.

Enfin, après avoir, tant bien que mal, entendu la confession du malade, il lui présenta la communion en lui disant :

– Maintenant, mon cher frère, vous allez recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur...

– N’oubliez pas la Sainte-Vierge ! fit le vieillard d’une voix faible comme un souffle.

Le jeune prêtre n’y put tenir plus longtemps.

Il se hâta d’administrer le patient, et s’enfuit.

L’infortuné bedeau avait pour intime, M. Faucher de Saint-Maurice, l’aïeul de l’éminent écrivain.

Quand l’excellent homme eut appris la maladie de son camarade, il accourut.

– Allons donc, mon pauvre vieux, dit-il en entrant ; il paraît que ça ne va pas ?

– Au contraire, mon ami, au contraire : ça va trop !

– Il faut prendre courage, dis donc.

– Oui, je fais des efforts.

– Toutes tes affaires sont arrangées ?

– Elles n’ont jamais été mieux liquidées, mon ami !

Impossible de le faire sortir de là.

Oneille se rétablit cependant.

Il ne mourut que quatre ans plus tard, en 1836, à l’âge de quatre-vingts ans et quelques jours.

Une heure ou deux avant sa mort, qu’on ne croyait pas si prochaine, sa fille s’offrit de lui faire la barbe : il aimait à se sentir la figure nette.

– Laisse donc, dit-il, chère enfant ; le bon Dieu sait bien que les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés.

Sa dernière parole fut un mot de profonde philosophie :

– Je ne vous dis pas adieu !

II



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