Littérature québécoise








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II


Une fois, George Lévesque racontait une de ses prouesses d’élections :

– J’étais là, disait-il, torrieux ! avec ma petite jument noire, vingt vices ! une bête, chrysostome ! un peu dépareillée, comme on dit. J’avais emporté dans ma poche un réserveur, écoute ! à six coups, diable emporte !... J’étais alorsse ! décidé, malheur ! à tuer, t’entends bien... Oui, mille démons, j’aurais tué ! J’avais-t-un poignard dans le coffre de ma carriole, virginis !... un poignard, mardi !... un poignard,... enfin... que j’aurais enfoncé, millions de crimes !... dans le cœur, écoute, mon ami !.... de ma mère, pochetée de sacres !... C’était pas une rage, t’entends bien... c’était un désespoir de possédé !

Il débitait tout cela, moins par bravache, par forfanterie, que par habitude.

Aussi personne ne s’y trompait ; chacun savait que toute cette férocité de commande n’était qu’à la surface.

Il est des gens naturellement violents qui font des efforts constants pour garder leur sang-froid et paraître calmes et doux.

George Lévesque, au contraire, qui était la brebis du bon Dieu, aurait voulu passer pour un matamore.

Sa suprême ambition aurait été qu’on dît de lui : « Il faut prendre garde, oui ! ce diable d’homme serait capable de tout, s’il se fâchait ! »

Mais il ne se fâchait jamais ; et même lorsqu’il aurait voulu simuler l’exaspération ou la méchanceté, son expression de physionomie le trahissait.

Dans les élections pas plus que dans d’autres circonstances, George Lévesque n’a jamais eu de poignard sous le siège de son traîneau, et, s’il a jamais vu de révolver à six coups, il s’est bien donné garde d’y toucher, et surtout de s’en armer pour courir les assemblées politiques.

J’admets bien qu’il peut avoir, assez souvent même, assommé quelqu’un de ses semblables avec ses discours, mais jamais avec aucune arme plus meurtrière.

À l’entendre aussi, il était d’autant plus dangereux que sa méchanceté était servie par une bravoure à ne reculer devant rien.

Il était aussi hardi que redoutable :

– La paroisse de Saint-Simon, écoute ! je leur z’ai dit, victime !... ma façon de penser, batêche !... Je leur z’ai dit, t’entends bien, à la porte de l’église, torrieux ! Écoute ! vous êtes tous de la crasse, vice !... de la canaille, crime !... des bouts de corde, nom d’un choléra !... Alorsse, qu’ils m’ont pas fait gros comme ça, t’entends bien ! Même que le curé, bateau !... m’a invité à dîner, ma foi de gueux !... indubitablement !

III


Un jour – il y a de cela trente-cinq ans passés – le hasard nous avait amenés, mon frère et moi, à la Pointe-aux-Orignaux.

Naturellement, nous logions à l’hôtel de George Lévesque.

Il y avait joyeuse compagnie, et nous passâmes une assez agréable soirée, à écouter les histoires merveilleuses et les périodes ronflantes de notre amphitryon.

Il en résulta pour nous une nuit fort courte ; car, comme on nous avait dit que la marée du matin serait bonne pour la pêche à l’éperlan, dès l’aube nous étions sur la jetée, la ligne à la main.

Quelle pêche, mes amis !

Des éperlans longs de dix pouces, par centaines, par milliers.

Nous en tirions trois, quatre, cinq à la fois, – quelquefois deux accrochés au même hameçon.

Le même appât servait pour dix, vingt, trente. Il n’y avait qu’à lancer la ligne à l’eau. C’était une rage, une poussée, une pléthore, une foison !

Enfin, une pêche miraculeuse.

En une heure, nous avions rempli jusqu’au bord un grand baquet d’une masse grouillante, luisante et frétillante de petits poissons argentés dont la fraîcheur savoureuse faisait plaisir à voir.

Or nous commencions à nous sentir fatigués, et nous songions à abandonner la partie, lorsque George Lévesque apparut, tout blanc comme à l’ordinaire, avec son panama et son costume de coutil immaculé.

– Tiens, M. Lévesque !

– Eh ! vinguienne ! c’est vous autres, ça !... Déjà debout, torrieux !... Comment ça va-t-il, sac-à-papier, à ce matin ?...

– Pas mal, et vous, monsieur Lévesque ?

– Ah ! moi, je me porte toujours comme le quai de la Rivière-Ouelle, mardi !

– En effet, vous paraissez frais comme une alose.

– T’entends bien, George Lévesque et puis le quai de la Rivière-Ouelle, ça fait pas deux, ça, tonnerre de Kamouraska !... Ça fait rien qu’un, cré baguette ! Qu’est-ce que vous faites donc là, tas de crimes ?

– Nous pêchons.

– Vous pêchez, vice !... Pas du poisson toujours, torrieux !

– Pas du poisson !... qu’est-ce que c’est donc ça ?

Et, pendant que j’indiquais du doigt le baquet regorgeant d’éperlans, mon frère en tirait quatre autres d’un même coup de ligne.

– Ça, reprit George Lévesque, avec un air de suprême dédain ; ça du poisson, massacre !...

– Dame, ce ne sont pas des marsouins, mais c’est du poisson tout de même.

– Écoute, mon ami ; vous connaissez pas ça le poisson, vacarme !... C’est, t’entends bien, George Lévesque qui connaît ça !... indubitablement.

– Ah !

– Oui ! vous parlez d’éplans, tord-vice !... C’est pas de l’éplan, ça, bondance ! c’est de la farce, batêche ! c’est pour rire... C’est moi, t’entends bien, écoute ! c’est George Lévesque qui en a vu de l’éplan. Y a dix ans de ça, malheur !... Dans le printemps, comme aujourd’hui, cré virgule !... une marée, vainqueur !... une marée, enfin... au ras du quai, bout de corde !... Avec un banc d’éplans, torrieux !... qu’on voyait pas l’eau, alorsse !... Comme de raison, pas capable de faire, t’entends bien, le tour du quai. Nonobstant, fallait sauter par-dessus... Écoute, t’entends bien, mardi !... trois pieds d’épais... haut comme ça, vice !... un débord, victime !... Quelque chose d’impudique, t’entends bien !... J’étais là, écoute ! avec des seines, avec des retz, avec des lignes, avec des câbles, virginis ! avec des grappins, des crow-bars, des guindeaux et des palans, vacarme ! Et on envoyait fort, torrieux ! alorsse !... je vous en parle !... Ça, c’était une pêche, blasse ! De l’éplan, j’en z’ai eu, c’te fois-là... enfin... pour fumer toute ma terre, cré virgule ! ma terre et toutes celles de mes voisins, tonnerre de la Baie-Saint-Paul !... Dites pas, nom d’un chien ! que vous prenez du poisson, blasphème ! c’est de la bouillie pour les chats, c’te pincée de frémilles-là, pochetée de crimes !...

Nous l’écoutions bouche bée, mon frère et moi, entièrement subjugués par un pareil débordement.

Dieu sait jusqu’où il aurait poussé les choses si nous avions eu l’imprudence de le contredire.

Il aurait pu endiguer la Rivière-Ouelle et le Saint-Laurent par-dessus le marché...
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