Littérature québécoise








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La cellule numéro 14


À cinq heures, notre garde, ayant achevé sa faction, céda la place à un collègue.

Rapidement, le nouveau venu fit le tour des deux corridors. Il venait de passer la journée en ville, et tournait la tête de tous les côtés en reniflant, à la façon d’un animal brusquement mis en captivité. On eût dit qu’il traînait encore avec lui, dans l’atmosphère étouffant de la geôle, des bouffées d’air libre... Je le plaignis.

Mais, vite apprivoisé, il tira de sa poche une bonne vieille pipe de plâtre, qu’il alluma avec ostentation, et, d’un pas plus tranquille, reprit sa promenade au long des cellules.

Après quelques instants de cette gymnastique, il vint me trouver :

– Savez-vous, me dit-il, qu’on enferme les prisonniers à cinq heures et demie tous les soirs ?

À ma grande confusion, je dus reconnaître que je n’en savais rien. (Hélas, me dis-je en moi-même, encore une chose que mes professeurs ne m’ont pas enseignée...)

– Eh bien, reprit-il, c’est comme cela... À c’t’heure, j’m’en vas vous montrer vot’ cellule... Par icite !

Je le suivis... Il marchait à pas mesurés et importants.

Vers le milieu du second corridor, il s’arrêta soudain, et poussa une porte.

– Ah non, fit-il en reculant, ici, c’est l’Italien.

Une odeur s’échappait de ce réduit, tellement nauséabonde, tellement suffocante... Mais n’insistons pas.

– Vous, continua le garde en se bouchant le nez, vous aurez celle d’à côté... tenez, le numéro quatorze.

... Et le voilà parti sans plus dire, me laissant seul en contemplation devant mon nouveau logement.

Ainsi donc, j’allais passer là trois mois, de cinq heures et demie du soir – m’avait dit le garde – à six heures du matin. Déjà cette cellule m’inspirait un profond intérêt. Mettez-vous à ma place.

J’y pénétrai avec empressement, et me trouvai dans une chambre de huit pieds sur trois, obscure et suspecte, dont un grabat formait tout l’ameublement... Sur un chevalet branlant, on avait jeté cet étroit maletas rempli de paille, et, par-dessus le matelas, une couverte en indienne, d’une saleté uniforme et repoussante. L’oreiller, également bourré de paille, était dans un non moins bel état : on l’aurait trempé dans la boue qu’il n’aurait pas été plus noir. Me plaindre, réclamer... il n’y avait pas à y songer : on m’eût ri au nez. J’en devais d’ailleurs avoir la preuve le lendemain.

Affaibli par un jeûne d’une journée et les fatigues d’un long voyage, j’eusse pu, pour de moindres épreuves, ressentir peut-être quelque découragement : devant une aussi complète, une aussi intégrale sauvagerie, ce qui me frappa tout d’abord, ce fut le comique de la situation. En ce moment l’effort de mes tortionnaires m’apparaissait en quelque sorte à la façon d’une œuvre d’art. Tant de perfection m’émerveillait. Je n’en revenais pas.

Je ne dis pas que cela dura longtemps ; mais ce fut bien là ma première impression. Devant cette couverte et cet oreiller, je demeurais bouche bée, pénétré à la fois d’étonnement et d’admiration.

Enfin je me laissai tomber sur mon grabat, non sans en avoir au préalable écarté la couverte (car je tenais à protéger mon pantalon rayé), et je me pris longuement le front entre les mains pour réfléchir à ce qui m’arrivait.

Soudain, je me sentis toucher à l’épaule par une main bienveillante.

– Vous pleurez-ti ?

Je reconnus le seul ami que j’eusse encore dans la maison, le vieux pochard du 15.

Il venait de ramasser la vaisselle, et se disposait à la remporter à la cuisine, ainsi qu’il faisait tous les soirs. Le temps pressait et il lui fallait se hâter. Mais il n’avait pas voulu partir sans venir me souhaiter bonne nuit.

Il me prodigua les encouragements (« Trois mois, c’est vite passé... » etc.), et, surtout, me donna d’utiles conseils quant à la façon de vivre en cellule.

– D’abord, dit-il, faut pas oublier de vous prendre tous les soirs un bon grand gobelet d’eau fraîche pour la nuit. On sait jamais : supposons que vous tombiez malade... Tenez, venez avec moi.

J’allai donc avec lui me chercher « un bon grand gobelet d’eau fraîche », que je posai délicatement sur le parquet à la tête de mon lit : car pas n’est besoin de vous dire que je ne pouvais guère le poser ailleurs que sur le parquet...

Quand cela fut fait :

– À c’t’heure, dit-il, j’vas m’en aller, parce que le garde parlerait... Eh ben, bonne chance ; découragez-vous pas !

Sur ces paroles de bonne amitié, mon vieux camarade me quitta, – mais pour revenir l’instant d’après, à ma grande surprise, et devinez avec quoi ? Avec une assiette pleine de skelley !

– Vous voyez, m’expliqua-t-il, c’est du gruau. J’ai vu que vous n’aviez pas mangé, au souper. Alors vous pourriez peut-être avoir faim cette nuit : je vous en apporte une assiettée. Mais cachez-la ben sous vot’lit, pour qu’on ne la voie pas...

J’eus bien garde de contrarier cet excellent homme. Je n’avais pas plus envie, en ce moment-là, de manger du gruau que de m’aller pendre ; mais je pris gravement l’assiette, et la glissai sous mon lit.

– Merci, lui dis-je, et bonsoir !

– Demain matin, fit-il en se penchant à mon oreille, demain matin je tâcherai de vous apporter un œuf.

Et il s’en alla, – pour de bon cette fois...

Il ne nous restait plus qu’une quinzaine de minutes avant d’entrer dans nos cellules pour la nuit... Je sortis donc au plus vite de la mienne, afin de jouir au moins de ces quelques instants de liberté relative. Malheureusement, j’avais à peine eu le temps de rejoindre mes deux intéressants camarades, dans le corridor opposé, que déjà le garde s’écriait en frappant dans ses mains :

– C’est l’heure d’aller se coucher... c’est l’heure d’aller se coucher...

– Mais il n’est pas encore cinq heures et demie... hasardai-je timidement.

– Ça ne fait rien, répliqua cet homme d’un ton péremptoire ; un quart d’heure de plus, un quart d’heure de moins, qu’est-ce que cela peut faire ?

VII



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