Littérature québécoise








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On me conduit dans mes appartements


Mais la bonne humeur me revint comme par enchantement, lorsque, vers quatre heures, on résolut enfin de me conduire dans mes appartements.

Cela se fit le plus simplement du monde. On ouvrit à ma gauche une petite porte en fer, et j’avançai...

De là à la vraie prison, c’est à peine s’il y a trois pas, et vous n’avez qu’à le vouloir pour vous rendre tout de suite aux cellules. Rien n’est plus facile. Vous tournez à votre droite, vous montez un petit escalier branlant, et vous arrivez devant une grande porte grillagée. Vous frappez discrètement, et un garde vient vous ouvrir. Alors, vous pouvez vraiment vous vanter d’être en prison.

Imaginez un vaste corridor, d’au moins quarante pieds de long sur cinq de large. D’un côté, douze cellules bien résistantes, aux portes entrebâillées. De l’autre, un mur percé de fenêtres grillagées, par lesquelles on aperçoit la campagne québecquoise... Vous suivez ce corridor jusqu’au bout, vous obliquez à gauche, et vous voilà dans un second corridor, aux fenêtres donnant sur la ville et les champs, et riche également de douze cellules. Tel était mon nouveau domicile. C’est ce que l’on appelle, à la prison de Québec, le ward 17.

La prison de Québec comprend trois wards principaux : le 11, consacré à ces dames ; le 15, qui est celui des condamnés de droit commun ; enfin le 17, réservé comme qui dirait à l’aristocratie des prisonniers, c’est à savoir : les détenus qui attendent leur procès et les condamnés pour délits spéciaux.

Condamné pour délit spécial, et à ce titre placé dans le quartier des simples prévenus, je devais, aux termes mêmes du règlement affiché dans tous les couloirs, être dispensé de la livrée, ainsi que de l’alimentation des condamnés de droit commun. Aussi bien, de l’aveu même du gouverneur, jamais un détenu du 17, avant moi, n’avait encore été astreint à l’une ou l’autre de ces aggravations de peine.

Mais il paraît que M. le shérif n’était pas homme à s’embarrasser pour si peu. Ne pouvant tout de même pas m’envoyer au quartier des travaux forcés, il lui restait la ressource de m’imposer, dans le quartier voisin, exactement le même régime.

D’abord, on me demanda de dépouiller mes habits et de revêtir la livrée. C’est ce que je dus faire sur-le-champ, en la présence de mes nouveaux collègues, heureusement peu nombreux, et que cette double opération parut intéresser prodigieusement.

Quand cela fut fait, et que l’assistant de M. Morin se fût retiré en refermant sur nous la porte du corridor, je poussai un long soupir de soulagement. J’allais donc enfin être tranquille !

Pour la première fois alors, je songeai à considérer mes compagnons de captivité.

Ils étaient quatre, y compris le garde.

Encore, des trois prisonniers, l’un ne se trouvait-il là qu’en passant. C’était un pensionnaire du 15, un petit vieux à figure attendrie, que son amour de la goutte conduisait à la prison en moyenne trois fois par an, depuis plus d’un quart de siècle. Il devait à sa longue expérience de l’établissement un certain crédit auprès du gouverneur. Aussi le laissait-on circuler un peu partout dans la maison, chaque fois qu’il pouvait fournir le motif, ou seulement le prétexte, d’un travail à faire quelque part. – C’est lui qui tout à l’heure avait transporté ma livrée du parloir au premier étage. Trois fois par jour, il allait chercher à la cuisine, pour les prisonniers du 17, la soupe ou le skelley, qu’il mangeait avec eux. Le reste du temps, il se tenait généralement en bas, dans le 15.

Tout de suite, il me plut beaucoup pour sa bonne tête de pochard sympathique. Il paraît que j’eus l’heur aussi de ne lui point déplaire, car, sans hésiter, il se mit à ma disposition « pour tous les petits services » qu’il pourrait me rendre. Il commença par m’enseigner la vraie manière de porter la camisole, et c’est de lui que je tiens l’art, plus subtil qu’on ne pense, d’arborer sur le coin de l’oreille le panama pénitentiaire.

Ayant suivi minutieusement ses indications, je lui demandai si cela pouvait faire ainsi. Il faut croire qu’il fut content de son élève, car, sans ajouter un mot, il tira de sa poche un minuscule miroir.

– Regardez ! fit-il simplement, l’œil allumé d’un éclair d’orgueil.

J’avoue que je ne fus pas sans éprouver moi-même quelque fierté.

– C’est sûr, me dis-je, si je paraissais dans ce costume rue Saint-Jacques, vers les dix heures du matin, j’aurais du succès !

J’en avais déjà beaucoup, pour l’instant, auprès de mes deux autres compagnons, lesquels étaient naturellement dispensés de la livrée. Il faut vous dire aussi qu’ils n’étaient accusés que de meurtre et de vol respectivement. Délits véniels, comme chacun sait.

La connaissance fut vite faite.

– Vous en avez-ti pour longtemps ? questionna le prétendu voleur.

– Pour trois mois.

– Je voudrais ben être à votre place.

Diable ! pensai-je.

Cependant, le meurtrier, un gros homme de quarante ans, à traits empâtés, me regardait avec des yeux ronds, rêveusement. C’était un Italien des Calabres, ne sachant pas un mot de français. Il attendait là son procès depuis plus d’un an. On l’accusait d’avoir tué l’un de ses compatriotes, au cours d’une rixe, en le perçant de trente-sept coups de poignard. Sa figure exprimait l’idiotie complète, et un chancre hideux lui mangeait la lèvre supérieure et toute une partie du visage.

Telle était la compagnie que venait de me donner, pour trois mois à venir, M. le juge Langelier.

V



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