Littérature québécoise








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Le shérif


Il est depuis devenu juge. – On dit qu’il ne l’a pas volé.

Porte le nom patronymique de Langelier ; le prénom de Charles.

A écrit – avec ses pieds – un livre intitulé Souvenirs politiques, où il confesse publiquement une partie des turpitudes de sa vie.

Doit peser dans les 230.

XV



Que vos amis se taisent, ou bien... gare à l’Italien !


Placé entre ces trois personnages : le shérif, le gouverneur et le médecin, il ne me manquait rien de ce qu’il faut pour mourir promptement. Le seul malheur, pour ces messieurs, c’est que je ne tenais pas du tout à mourir. Il me restait, hélas, encore quelques articles à écrire dans les journaux...

Le gouverneur me disait :

– Vous êtes malade ? Eh bien ! voyez le médecin...

Là-dessus nous arrivait le docteur Robitaille.

– Vous savez, lui criais-je dans le cornet, je suis très souffrant.

– Ah ! oui, répondait-il, je comprends... Vous avez mal aux dents !

– Non, je suis souffrant... souffrant.

– Vous êtes mourant ? ? ?

...............................

Le troisième jour, je pris le parti de lui écrire.

Alors seulement il parut comprendre ; et c’est à dater de ce moment qu’il commença de m’envoyer des amers...

Deux jours plus tard, réduit à peu près à la dernière extrémité (je n’avais alors pas mangé depuis je ne sais quand...), je lui demandai, ni plus ni moins, s’il voulait m’assassiner.

– Voilà cinq jours, lui disais-je, que je vous supplie de me transférer à l’infirmerie. Vous voyez vous-même en quel état je suis : voulez-vous, oui ou non, me tuer ?

À quoi M. Robitaille répondait, en propres termes :

– Il vous faut d’abord voir le gouverneur. Moi, je ne puis pas outrepasser mes pouvoirs.

Derechef, je vis donc le gouverneur. Et le gouverneur me dit :

– Écoute... (car il me tutoyait toujours, le gouverneur !) écoute... Toi, on ne t’en veut point... Seulement, tâche (sic) que tes amis de l’Événement jasent un peu moins fort... Alors, tout s’arrangera.

– Mais, gouverneur, lui disais-je, ne pourriez-vous pas, en attendant, me changer de cellule ?... Tenez-vous tant que cela à me laisser empoisonner chaque nuit par l’Italien ? Sur les vingt-deux cellules libres du 17, ne pourriez-vous m’en donner une autre que celle que j’occupe à cette heure ?

– On n’est pas pour encourager les gens de l’Événement !... répondait alors le gouverneur d’un ton péremptoire.

J’te crois... Oh ! pardon, cher lecteur : je croyais parler à l’Italien... Je vous crois, veux-je dire... Je vous crois, qu’on ne voulait pas encourager les gens de l’Événement !

À ce moment, j’avais certainement pris, depuis mon arrivée, de six à huit cuillerées de skelley, plus trois ou quatre cuillerées peut-être d’un certain potage. J’ai rappelé plus haut le mot de ce garde qui, dès l’instant de mon entrée, me jugeait maigre à faire peur. Vous pensez un peu si après cinq jours de ce régime j’avais le ventre bedonnant et le teint fleuri !

C’est Bossuet, je crois, – à moins que ce ne soit M. Jérémie Décarie, – qui prétendait qu’une âme guerrière est toujours maîtresse du corps qu’elle anime. Il faut croire que je n’ai pas beaucoup l’âme guerrière, car je n’étais pas dans le 17 depuis deux jours qu’à tout moment j’éprouvais l’impérieux besoin de me jeter sur une chaise, ou au moins de m’appuyer au mur, pour ne pas tomber...

La faim sans doute, pour beaucoup, mais aussi, et bien davantage, le supplice des nuits sans sommeil passées à côté de l’Italien, avaient fini par me plonger dans un épuisement que, par amour-propre, j’aime mieux ne pas vous dépeindre.

Les gardes eux-mêmes, qui le remarquaient, ne purent s’empêcher d’en parler au gouverneur.

Mais en vain.

* * *

En vain aussi mon médecin écrivait-il, de Montréal, qu’un tel régime pourrait rapidement m’être fatal.

En vain le shérif lui-même était-il instruit de mon état : « Vous savez », disait-il un jour à deux de mes amis qui lui demandaient la permission de me venir voir, « vous savez, il paraît qu’il est malade, à la prison, votre ami Fournier, assez sérieusement malade, même... »

Or, deux jours plus tard, je n’avais pas encore quitté le 17.

* * *

– Tâche que tes amis jasent moins fort, m’avait dit le gouverneur. – De son côté, le shérif déclarait à mes visiteurs (affidavit de MM. Philippe Landry, sénateur, et Hector Authier, journaliste, aujourd’hui correspondant de la Presse à Québec) :

« Les amis de Fournier ont bien tort de faire tant de bruit autour de son nom, à propos de son emprisonnement. S’ils voulaient seulement se tenir tranquilles, ne faire aucune agitation quelconque dans les journaux, je suis convaincu qu’au bout d’un mois au plus Fournier serait libre. Il sortirait de prison libéré par le ministre de la Justice, auquel il faudrait présenter une requête demandant sa grâce. Cette requête serait référée au juge qui a prononcé la sentence. Je n’ai aucun doute que celui-ci serait favorable (sic). Précisément, hier, François me disait qu’il n’aurait aucune objection à recommander la mise en liberté de Fournier. Qu’est-ce que ça peut lui faire, à François, que Fournier soit en prison un mois au lieu de trois comme il l’a condamné (sic) ? Tout ce que voulait François, c’était que son jugement fût une leçon pour le public ; mais dès que le ministre de la Justice lui remettra la requête en grâce, il est prêt à faire un rapport favorable... » (Textuel).

En d’autres mots, ces messieurs, non contents de fouler aux pieds les règlements pour me rendre la vie dure, spéculaient encore sur mon état de santé dans l’espoir de m’arracher un consentement que je ne voulais pas donner.

On avait commencé par m’affamer et par me tuer à demi par un régime tel qu’on n’en impose pas de pire aux incendiaires ou aux faussaires, puis après cela M. le shérif Langelier me donnait à choisir... :

– Décidez vos amis à ne pas critiquer le jugement de mon frère ; arrêtez toute agitation autour de cette affaire, et dans trois semaines vous serez libre. Mais si vos amis font du potin, c’est vous qui paierez pour...

En d’autres mots encore, on me faisait dire, à la fois par le shérif et par le gouverneur :

– Que vos amis se taisent, ou bien... gare à l’Italien !

Le cou sur le billot – je veux dire en face de la cellule mortelle – je refusai ce marché honteux...

XVI



À l’infirmerie


Le 18 juin, dans l’avant-midi, mon médecin, venu de Montréal tout exprès dans cette intention, se présentait au bureau du shérif.

– Monsieur, dit-il à M. Langelier, on m’apprend que Fournier, malade à la prison, est cependant tenu au strict régime de la cellule et du gruau. Il ne m’appartient pas de décider si, même en bonne santé, l’on devrait ainsi le confondre avec les condamnés de droit commun, – les voleurs et les assassins. Beaucoup de braves gens prétendent le contraire, et, comme citoyen, je ne vous cacherai pas que je partage leur sentiment... Mais ce n’est pas à ce titre que je me présente à vous ; c’est uniquement en ma qualité de médecin. Fournier est mon client, je sais qu’il est très malade depuis longtemps, et j’ai cru qu’il était de mon devoir de vous en prévenir moi-même. En prolongeant l’épreuve que vous lui imposez, en refusant de l’admettre à l’hôpital, vous ferez plus que de compromettre sa santé : vous le conduirez très probablement à une mort prochaine. Je vous le déclare sur mon honneur de médecin...

« Je n’ajoute qu’un mot. – Continuez, si bon vous semble, à priver mon client du traitement que réclame son état. Cela vous regarde. Seulement, s’il meurt des suites de ce régime, soit pendant son emprisonnement soit quelques semaines après être sorti des mains de vos geôliers, je vous préviens que je ne me gênerai pas pour écrire dans les journaux de médecine, sous ma signature, que vous avez commis un assassinat. Maintenant, faites comme vous l’entendrez... »

Le soir même, on me transférait à l’infirmerie. Pure coïncidence !

* * *

Ce fut donc le 18 au soir que j’entrai dans ce nouveau séjour. J’en devais sortir le 29 au matin.

Durant ces dix jours, je n’eus pas trop à me plaindre de l’existence.

Dire que je goûtai le paradis sur terre, ce serait exagérer. Je sais bien qu’au paradis il y aura aussi un geôlier : seulement ce ne sera pas M. Morin ; et des cantiques : mais non pas ceux de madame de Saint-A... Et puis, nous y verrons probablement beaucoup de choses qui n’existent pas du tout à l’infirmerie de la prison de Québec.

Cependant, comparé à la réclusion cellulaire, ce régime était encore supportable.

Il me permit d’entreprendre une étude approfondie de la vie de prison. Les mœurs des prisonniers, leurs habitudes, leurs ambitions, leurs querelles, tout cela bientôt n’eut plus de secrets pour moi.

Vous croiriez peut-être que je trouvai dans ce spectacle quelque monotonie. Erreur, mon cher ami, complète erreur ! Rien au contraire n’est plus varié, plus amusant et plus mouvementé que cette vie-là. Je n’en finirais pas si je devais vous conter tout ce qu’il me fut donné de voir dans ce court espace de temps : les mille industries des prisonniers pour tromper leur ennui ou se procurer des effets de contrebande ; leurs amitiés, leurs rivalités, leurs combats ; les airs importants ou résignés des gardes ; les potins et cancans de la prison ; la romanesque idylle de L..., le petit épileptique, que sa fiancée venait voir deux fois par semaine au parloir ; les rêves de gloire de Z..., le barbier, qui avait été artiste-amateur et se croyait du génie ; enfin l’héroïque aplomb de X...

Figurez-vous que cet animal de X..., malgré sa jeune obésité, sa trogne agréable et son teint ruisselant de suif, avait tout de même trouvé moyen de se faire admettre à l’infirmerie. En peu de temps, il avait fait de cet endroit son domaine à lui, son royaume. Il y menait un genre de vie véritablement extraordinaire pour un prisonnier. Malgré les règlements, qui le condamnaient comme les autres au skelley, il se gavait à chaque repas de poulet ou de bifteck. Les vins même ne lui faisaient point défaut, et le dimanche il ne manquait jamais de sabler le champagne à la santé du gouverneur... – Sous l’œil distrait ou indulgent des gardes, il se croyait tout permis, jusqu’à l’évasion exclusivement. Mais comment songer à s’évader d’un tel séjour ? – Comme j’allais lui faire mes adieux, le matin de mon départ, je le trouvai dans une grande agitation. Il achevait, en ce moment-là précisément, un travail de longue haleine et de haute patience : c’est à savoir, la démolition d’une cloison en bois donnant sur l’escalier des prisonnières...

* * *

...Mais j’anticipe. Tous ces faits, avec beaucoup d’autres, feront le sujet d’une seconde série de Souvenirs, qui paraîtra, je l’espère, prochainement.

J’aurai aussi l’honneur, dans ce même ouvrage, de faire part au public de mes longues et patientes observations sur les nombreuses variétés de coquerelles qui peuplent l’infirmerie de la prison de Québec.

J’ai, je puis m’en flatter, bien étudié les mœurs de ces insectes et leurs habitudes. – Mes relations avec eux datent de ma première nuit à l’infirmerie. Je venais d’éteindre ma lumière, et j’avais à peine eu le temps de fermer l’œil, que je sentais... quelque chose me monter dans le cou, puis me traverser lentement la figure. C’était une maîtresse coquerelle, une aïeule certainement, – comme qui dirait, dans le monde des cancrelats, un gouverneur. J’étendis la main, et je vis qu’elle mesurait bien près de deux pouces. Je voulus la retenir entre mes doigts... Alors, un combat terrible s’engagea dans les ténèbres. Lutte épique, dirait Mousseau, mon député ; combat de Jacob avec l’Ange !... Je l’avoue à ma confusion, ce fut la coquerelle qui l’emporta ; elle finit par s’échapper.

À dater de ce moment, les coquerelles furent l’objet de ma constante attention. Matin, midi et soir, je ne guettais qu’elles dans l’établissement... Le soir, en particulier, c’était avec un intérêt toujours nouveau que je les voyais former leurs imposantes cohortes, pour monter, en rangs épais, à l’assaut des fromages épars en nos tiroirs. Touchante image de nos députés aux deux parlements !

Au moment que je quittai la prison, j’achevais justement d’en apprivoiser un couple. Ces admirables orthoptères, comme on dit vulgairement, me reconnaissaient entre tous les prisonniers comme leur bienfaiteur. Aussi dédaignais-je volontiers en leur faveur les rats et souris, qui pourtant ne manquaient point dans l’établissement.

* * *

Si j’avais eu des fils, je leur aurais dédié cette première série de Souvenirs, – qui pourrait tout aussi bien s’intituler les Mémoires d’un Affamé, – pour leur apprendre à savoir au besoin, dans la carrière, serrer d’un cran leur ceinture...

En souvenir des coquerelles et des rats, tribus fraternelles et jamais assouvies, je dédierai, de grand cœur, ma seconde série à notre députation ministérielle.

Cet ouvrage est le 165e publié

dans la collection Littérature québécoise

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

1 Simple allusion à un jugement que pas un journal n’a cité, mais dont j’ai la copie « par devers moi », comme dirait l’académicien Choquette, et où le juge Demers dit que M. Louis-Joseph Forget, sénateur, et un certain nombre d’autres, se sont rendus coupables de fraude en se vendant à eux-mêmes au rabais, sous le nom de Dominion Textile Co., les biens de leurs mandants, les actionnaires de la Dominion Cotton Co. — O. A.

1 « L’eau et le sel seront donnés ad libitum. » – « Règlements généraux pour l’administration des prisons communes, » chap. XIII, art. 6.

1 « Ce cochon de Morin », par Guy de Maupassant, 1 vol. in-18, édition Paul Ollendorf.

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