Littérature québécoise








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Jules Fournier

Souvenirs de prison



BeQ

Jules Fournier

(1884-1918)



Souvenirs de prison

Préface d’Olivar Asselin

Première série : La cellule no 14.

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 165 : version 1.01

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Mon encrier

Le crime de Lachine

« En 1908, désireux d’avoir ses coudées franches pour critiquer notre politique tant fédérale que provinciale, il [Fournier] succède à Asselin à la direction du Nationaliste, et, influencé par Bourassa, il devient lui-même un ardent nationaliste. Devant la violence de ses attaques, Lomer Gouin, premier ministre provincial, intente à Fournier un retentissant procès pour libelle (1909), à la suite duquel le journaliste devra faire un court séjour en prison... »

Histoire de la littérature canadienne-française par les textes. Centre éducatif et culturel, inc.

Pour mes fils

... Quand j’en aurai, et qu’ils seront en âge d’écrire dans les journaux.

Remerciements


L’auteur se fait un devoir d’offrir ici ses remerciements :

1. À tous ceux qui auront dit du bien de son ouvrage ;

2. À M. Jérémie Décarie, qui a bien voulu lui en prendre cinq cents exemplaires pour les écoles de la Province ;

3. À M. Gouin, qui en aura doublé le succès par ses tracasseries ;

4. À M. le juge Routhier, qui ne manquera pas de consacrer à ces Souvenirs un article élogieux dans la Revue Canadienne ;

5. Au gouverneur de la prison de Québec, M. Morin, qui s’en fera sûrement lire des passages par quelqu’un de ses gardes ;

6. Au citoyen intelligent et généreux qui lui enverra son chèque pour cinq cents dollars ;

7. À M. le juge Cimon.

Préface d’Olivar Asselin


Mon cher Fournier,

Quand j’étais journaliste, et que je m’efforçais de toujours dire la vérité, et que je la disais pour protéger le public contre les voleurs, j’allais en prison. Je fais maintenant dans l’Immeuble ; j’ai beaucoup menti depuis quelques mois ; jamais je n’ai été si considéré de mes concitoyens. Quand j’aurai dompté les derniers vestiges de ma timidité, que je saurai voler franchement, voler tout le temps, et voler tellement que je ne pourrai plus expliquer à personne l’origine de ma fortune, je serai mûr pour le ministère, je serai élu aux conseils d’administration des voies ferrées, je deviendrai le courtier attitré et le confident des soucis matériels de Saint-Sulpice1, je donnerai avec ostentation aux hôpitaux et aux églises et je serai cité en exemple au menu fretin du haut des chaires de vérité.

Quant à vous, sorti à moitié du journalisme, vous goûtez à la Patrie la protection du seul vrai Mécène que possèdent à l’heure actuelle les Lettres canadiennes-françaises : je veux dire M. Louis-Joseph Tarte, et je parle ici sérieusement, pour avoir moi-même passé à la Patrie la plus douce année de mon existence. Mais tant que vous tiendrez, de si loin que ce soit, à ce damné métier, vous ne pourrez vous empêcher de faire des fredaines, vous conserverez la démangeaison d’écrire des ouvrages comme celui-ci pour dénigrer tout ce que vénèrent nos compatriotes : les magistrats, les geôliers, les gardes, les prisons. Je vous ai fait, dans le passé, beaucoup de tort par mes mauvais exemples. Ma conscience ne me donnera de cesse que je ne vous aie, par de paternels conseils, arraché à l’existence de propre-à-rien où je sens que j’ai pu contribuer à vous conduire. Sortez du journalisme ; mettez-vous dans l’Immeuble. J’ajouterai une parole qui aura son écho dans les siècles futurs, sur laquelle les historiens de l’avenir se chamailleront sans répit et que la moitié de l’humanité jettera en opprobre à ma mémoire ; mais une parole que mon bonheur présent me fait un devoir de vous crier des profondeurs de mon âme... si la prison m’en a laissé une : Mentez, mentez, il vous en restera toujours quelque chose.

Après cela, voulez-vous que je vous dise ? je ne suis pas assez naïf pour croire que vous m’écoutiez... Vous resterez dans le journalisme, vous publierez vos Souvenirs, vous passerez encore par la justice de François Langelier (celui qui, au dire de son frère Charles, organisait avec le futur juge Lemieux les grandes bagarres électorales de 1886), et vous retournerez chez M. Morin. Et comme vous n’êtes ni Gaynor ni Greene, que vous n’êtes pas un client de M. Alexandre Taschereau, que vous n’avez tenté de voler ni $60,000 ni $50,000 à la Province, et que, malgré vos talents de séduction trop peu connus (avis au Sexe !), vous n’avez nullement ce qu’il faut pour gagner la Dame qui veille à la porte du procureur-général sous les traits aimablement sphinx-tériens du rond-de-cuir que nous savons (je ne le nomme pas, ne voulant pas faire de personnalités), permettez qu’au moins, à titre de frère en M. Morin, et en attendant que je raconte moi-même, dans le « Brief trayté de la Cocqueraile » ; quelques-uns de mes souvenirs d’incarcération, je vous indique les moyens d’obtenir cette fois, comme qui dirait, un peu de beurre sur vos épinards.

En vous lisant, mon cher Fournier, je constate que, durant une partie du moins de ma détention, j’ai eu chaque jour, de plus que vous, une chopine de lait, un œuf et une orange (le Gouverneur dira deux œufs, mais j’en appelle au jeune et sympathique escroc qu’on laissait mourir de faim et à qui je donnais l’autre). Promettez-moi seulement d’être discret – car autrement, tout le monde, Môssieu Pansereau le premier, voudra aller en prison – et je vous livre gratis le secret d’une pareille bombance.

Si vous avez soin de vous présenter chez M. Morin avec une belle entérocolite qui vous tire en moyenne un décilitre de sang par jour, le médecin (même le docteur Robitaille, dont le cœur valait mieux que l’oreille, je vous assure !) vous accordera tout à la fois le lait, l’œuf et l’orange. En vous battant du bec et des ongles avec le Gouverneur, en lui faisant entrevoir la destitution si les nationalistes arrivent au pouvoir, au bout de deux jours vous aurez le lait, de quatre jours l’œuf, et de six jours l’orange. Vous n’aurez plus ensuite qu’à vous laisser revivre ; vous lèverez dédaigneusement le nez sur le skelley et sur la jambe de botte, et c’est d’un ventre ferme que vous irez vous vautrer dans les pissenlits en fleurs du préau, pendant que Madame de Saint-André vous criera de sa voix d’honnête femme, à travers les barreaux du quatrième : « Bonjour Monsieur Asselin ! Bonjour Monsieur Fournier ! »

Ce rêve d’entérocolite, pour peu que vous l’ayez préparée par plusieurs années de très peu d’argent et de beaucoup de misère, vous vous en assurerez en passant préalablement deux jours dans les cellules de la police provinciale, au rez-de-chaussée du Parlement. (Vous savez en effet aussi bien que moi que la Province a jugé prudent d’installer sa police sous le même toit que ses législateurs, et que ce n’est pas sa faute si les agents qui devaient tenir l’abbitibisme en respect sont devenus les instruments des basses œuvres de M. Charles Lanctot). Il faut, bien entendu, savoir choisir sa cellule. Prenez celle des femmes, à droite en entrant. Elle a huit pieds sur six. Il y entre du froid par la fenêtre grillagée (et la garde qui veille aux barrières du Louvre...) Elle est basse ; elle est humide ; on y est à ravir pour attraper des affections enté... (voir plus haut).

– Mais, mon cher Asselin, direz-vous, n’entre pas là qui veut ; ce n’est pas tout le monde qui peut faire deux jours de cachot avant d’être, dans le langage des greffiers, admis à caution. Avouez que vous avez fait du luxe.

Je vous l’accorde, mon cher Fournier ; non cependant sans vous faire observer qu’en cherchant bien, dans la province de Québec, sous le règne glorieux du gouinisme, on finit toujours par trouver un juge assez consciencieux pour s’inspirer, dans ses jugements, non de la Loi, qui varie suivant l’intérêt du législateur ; non de la Jurisprudence, qui n’est en somme que la fantaisie de chaque tribunal reliée en veau ; non de l’Équité, dont la conception dépend et des hommes et des milieux ; mais de la volonté du Ministre, toujours infaillible dans la rétribution des magistrats qui lui servent d’outils. Prenez de préférence celui qui relève le plus directement et qui soit le plus à la merci du Procureur Général. Et surtout – ah oui ! surtout, – tâchez de rester nationaliste.

– Mais, demanderez-vous encore, ce magistrat d’exception, cet oiseau rare, en supposant que je le trouve, comment me faire citer devant lui ? Vous le savez, je suis un client de la famille Langelier, et dame, si je changeais, François pourrait y trouver à redire.

Jeune homme de peu de foi ! la plastique mâchoire de M. Alexandre Taschereau n’est-elle pas toujours là ?

Olivar Asselin.

Montréal, ce 12ème jour d’octobre 1910.

P.-S. – Je vous ai dit que je devenais homme d’affaires : ci-inclus ma note ; c’est cinquante piastres. Je ne vous vole pas : vous êtes un ami. – O.A.

Souvenirs de prison
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