Michel Chodkiewicz, Quelques aspects des techniques spirituelles dans la Tariqa Naqshbandiyya, (texte intégral)








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Michel Chodkiewicz, Quelques aspects des techniques spirituelles dans la Tariqa Naqshbandiyya, (texte intégral)
En 874/1469 Jâmî (ob. 898/1492), alors âgé d'une soixantaine d'années, retrouva à Tachkent le Shaykh `Ubaydallâh Ahrâr (ob. 895/1490) et demeura quinze jours auprès de lui. Or ce face-à-face de deux semaines, selon le récit que nous en donne l'auteur des Rashahat `ayn al-hayât (1) fut à peu près totalement silencieux. Que se passe-t-il pendant ce colloque muet ? Nous l'ignorons, bien sûr et non pas en raison d'une lacune accidentelle de nos sources mais parce que ce qui est advenu en la circonstance était par nature au delà des mots. Ce que nous savons, en revanche, et d'autres exemples le confirmeront, c'est que cet épisode illustre symboliquement l'aspect le plus secret dans la tarîqa Naqshbandiyya et laisse entrevoir le rôle et l'importance des techniques initiatiques dont je me propose de parler ici.

Si les particularités du dhikr naqshbandi ont assez souvent retenu l'attention des chercheurs (2), il n'en va pas de même d'autres pratiques dont l'intérêt n'est pas moins grand. Lorsqu'on examine la littérature de l'ordre naqshbandî, qu'il s'agisse de traités ou d'ouvrages hagiographiques, on ne peut pas ne pas être frappé par la récurrence de certains termes et notamment des mots tawajjuh, râbita, et nisbah dont l'emploi est beaucoup plus exceptionnel dans les écrits émanant d'autres turuq et dont le sens chez les Naqshbandî est manifestement assez différent de leur acception usuelle (3). Il suffit de consulter l'index des travaux occidentaux consacrés à l'histoire du tasawwuf pour constater que ces istilâhât n'y ont été traitées que très cursivement ou pas du tout. L'étude des méthodes auxquelles ces mots font référence et des données doctrinales qui sous-tendent paraît pourtant indispensable pour une bonne compréhension du climat spirituel propre à la Naqshbandiyya; et je crois en outre qu'elle offre l'occasion de mettre en évidence des données communes à toutes les turuq et de mieux comprendre la fonction du Shaykh dans le soufisme : car ce qui caractérise la Naqshbandiyya, on va le voir, c'est essentiellement une formulation plus explicite et une mise en oeuvre plus systématique de notions et de moyens qui appartiennent au patrimoine indivis des ahl-Llâh.

Ce qui complique un peu les choses, c'est que les trois vocables que j'ai mentionnés n'ont pas toujours une signification identique, fût-ce dans les écrits d'un même auteur (4). Tel est particulièrement le cas de tawajjuh et de nisbah, qui sont parfois interchangeables, comme le sont aussi tawajjuh et râbita (5). Le dépouillement d'une large quantité de textes et la pratique observée aujourd'hui dans certaines branches de la Naqshbandiyya autorisent cependant à retenir provisoirement une définition simple, correspondant à l'acception la plus courante chez les Naqshbandî et que nous tenterons ensuite d'approfondir.

Le tawajjuh, c'est l'orientation du cœur du maître vers le disciple. La râbita ou, pour être plus précis, la râbitat al-Shaykh, "l'attache au Shaykh", c'est, symétriquement, l'orientation du cœur du disciple vers le maître. La nisba désigne à proprement parler selon l'étymologie la relation qui s'établit entre l'un et l'autre mais, dans le lexique de la Naqshbandiyya, représente généralement l'effet de cette relation, c'est-à-dire le hâl, l'état produit chez le disciple par l'influx spirituel provenant du maître.

Le "cœur" dont il est question ici n'est bien entendu ni le muscle cardiaque des anatomistes ni le siège métaphorique des émotions et des passions mais l'un des centre subtils - latâ'if - que l'anthropologie sacrée du soufisme en général et de la Naqshbandiyya en particulier identifie dans la structure totale de l'être humain. L' "orientation" du coeur à laquelle je viens de faire allusion n'est donc pas une simple attitude psychologique plus ou moins vague mais réfère à des techniques définies dont l'usage est soumis à des règles rigoureuses. Dans le cas du tawajjuh, qui est l'apanage des maîtres, la transmission de ces techniques reste cependant discrète à la différence de ce qui se passe pour la râbita, que laquelle il existe une abondante infformation écrite. Dans les manuels de la tarîqa le tawajjuh, lorsqu'il est mentionné, par exemple comme l'un des éléments essentiels de la conclusion du pacte initiatique, n'est pas autrement décrit que par une formule du genre `alâ l-kayfiyya al-ma`rûfa `indahum, "selon la modalité qui est bien connue d'eux" (= les maîtres) (6). Il faudrait en fait parler de "modalités" au pluriel, cette projection de la himma, de l'énergie spirituelle du Shaykh vers le coeur du disciple pouvant revêtir des formes assez diverses impliquant ou non la présence physique des deux protagonistes, s'opérant ou non à des moments déterminés à l'avance, visant tantôt un individu et tantôt l'ensemble des murîd-s, produisant des effets d'intensité variée et dont certains sont immédiatement perceptibles tandis que d'autres ne se manifestent que plus tardivement. Le cas le plus habituel, notamment lors du rattachement d'un nouveau disciple à la tarîqa est toutefois, conformément à une brève description qu'en donne le Shaykh Khâlid (ob. 1249/1827) (7), celui où murshîd et murîd se font face les yeux fermés.

Attribut de la mashyakha, la pratique du tawajjuh est naturellement, comme elle, subordonnée à la condition formelle d'une investiture préalable, d'une ijâza. Nous rencontrons souvent dans les textes des expressions du genre amarahu an yatawajjaha li l-murîdîn, adhina lahu bi l-tawajjuh wa l-irshâd (8). L'existence de cette règle est évidente dès les débuts de la Naqshbandiyya : Bahâ' al-dîn Naqshband (ob. 791/1389) se vit confier par son maître Amîr Kulâl l'éducation (tarbiyya) du fils aîné de ce dernier, Burhân. Par déférence à l'égard de Kulâl, il se refusait cependant à user de son tawajjuh. Sur l'ordre d'Amîr Kulâl, il finit par s'y résoudre et, nous disent les Rashahât (9), les effets de son tasarruf (un mot souvent utilisé comme synonyme de tawajjuh) se firent sentir à l'instant même, intérieurement et extérieurement, chez son élève. Un élève exceptionnellement doué puisque, dans la suite du même récit, il est indiqué que la force spirituelle de Burhân devint telle qu'il "volait" les états (ahwâl) de tous les compagnons de Bahâ' al-Dîn qu'il rencontrait, "les laissant comme nus" : une inversion du tawajjuh en quelque sorte. La seule manière de se protéger contre ce rapt singulier consistait, nous apprend l'une de ses victimes, à se concentrer fortement sur l'image du Shaykh Bahâ' al-Dîn, dont l'énergie repoussait l'assaillant. (10)

Une autre anecdote rapportée dans les Rashahât (11) illustre bien une forme de tawajjuh qui s'accompagne, cette fois, d'un contact physique. A ses débuts dans la voie un des disciples majeurs de Bahâ' al-Dîn, `Alâ al-Dîn `Attâr, s'interrogeait sur l'illumination du coeur, qu'il n'avait encore jamais éprouvée. Un de ses condisciples compara cet état à la nouvelle lune au troisième jour de son apparition. `Alâ al-Dîn relata cette rééponse à son maître qui déclara qu'elle n'exprimait rien de plus que le degré de réalisation spirituelle atteint par celui qui l'avait formulée. Mais Bahâ' al-Dîn, s'il ne dit rien de plus, fit quelque chose de plus : il posa son pied sur celui de `Alâ al-Dîn `Attâr qui fut alors saisi d'une extase au cours de laquelle, selon ses propres termes, "il contempla en lui-même toutes les créatures".

Cette aptitude à agir silencieusement sur le disciple, un autre très grand maître de la Naqshbandiyya, `Ubaydallâh Ahrâr l'exprime de manière très imagée en affirmant que nul n'est qualifié pour la mashyakha s'il n'est capable de "manger le murîd", c'est à dire, précise t-il, de gouverner (tasarruf) l'intérieur du murîd de manière à en éliminer les qualifications blâmables et à s'y substituer les qualifications louables (12). Commentant un propos de Sa`ad al-Dîn Kâshgarî, il explique en quoi consiste ce tasarruf dont l'exercice méthodique est pour lui une des caractéristique de la Naqshbandiyya : "Le murshid, dit-il, oriente son coeur vers l'intime (bâtin) du disciple. Par la vertu de ce tawajjuh se produisent dans l'intime du disciple une connection (irbibât, mot où l'on retrouve significativement la racine de râbita) et une jonction (ittisâl) avec le coeur du maître qui aboutissent à ce qu'ils ne fassent plus qu'un (ittihâd). Alors le coeur du disciple est illuminé par le reflet en lui des rayons du soleil du coeur de son maître". Et il souligne aussitôt que cette opération n'a pas seulement pour but d'actualiser les virtualités spirituelles (isti`dâd) déjà présentes chez le disciple mais que, dans la Naqshbandiyya, ses effets sont à la mesure de l'isti`dâd du maître lui-même. (13)

L'importance du tawajjuh dans la méthode initiatique de l'ordre Naqshbandî est attestée par des textes trop nombreux et trop souvent répétitifs pour que nous les passions en revue. Je me bornerai à un dernier auteur, capital celui-là puisqu'il s'agit d'Ahmad Sirhindî (ob. 1134/1624), le Mujaddid al-alf al-thânî. Ses Maktûbât font souvent allusion au tawajjuh, parfois en référence à une expérience personnelle (comme dans un lettre où, parlant d'un maqâm qu'il a atteint, il déclare y être parvenu "par l'effet du seul tawajjuh" de son maître) (14), le plus souvent dans le cadre d'exposés de la tarîqa. "Les paroles [des maîtres], écrit-il, sont un remède pour les maladies qui affectent le coeur et leur regard guérit les déficiences spirituelles. Leur tawajjuh délivre les disciples de l'attachement aux choses de ce monde et de l'autre " (15). Ailleurs, commentant un propos fameux de Bahâ' al-Dîn Naqshband selon lequel la tarîqa Naqshbandiyya commence là où les autres turuq finissent, il explique que cet indirâj al-nihâya fî l-bidâya est un des effets du tawajjuh des maîtres en soulignant que cette "orientation ", en dépit de ce que le mot suggère, transcende les six directions de l'espace. Le propre des maîtres, ajoute-t-il, c'est de pouvoir "donner la nisba", c'est à dire transmettre sans parler al-hudûr wa l-shu`ûr , la "présence" - ou la "concentration" - et la connaissance. Pour le Mujaddid, c'est essentiellement "par la voie du silence" que, dans la tarîqa Naqhsbandiyya, le maître est source de grâce pour son disciple; et de citer une sentence de `Ubaydallâh Ahrâr fréquemment répétée par ses successeurs selon laquelle "celui qui ne tire pas profit du silence des maîtres ne peut tirer profit de leurs paroles" (16).

En quoi consiste le tawajjuh ? Quel est son "mode d'emploi" ? J'en ai parlé volontairement de façon un peu provocante, comme d'une "technique" pour souligner qu'il est répétable et transmissible et afin de le distinguer clairement des karâmât auxquelles il peut être associé chez les awliyâ'. Les textes je l'ai dit, sont fort discrets là dessus mais les informations orales qu'on peut recueillir aujourd'hui encore permettent d'en combler partiellement les lacunes. Sous la forme la plus élémentaire, le tawajjuh, comme la râbita dont il sera bientôt question, implique un usage méthodique du khayâl, de la faculté imaginative. Schématiquement, il comporte deux phrases. Dans la première, le murshid ou le khalîfa dûment investi "voit" son propre coeur rempli de la "lumière muhammadienne" (Nûr Muhammad, nûr muhammadî) qui lui parvient par le canal de la silsila et en particulier de son propre maître qui en est le dernier maillon. Dans la seconde, il "voit" la forme, ou l'image (sûra) du disciple et réfléchit vers le coeur de ce dernier cette lumière surabondante. J'insiste cependant sur le fait qu'il ne s'agit pas là d'une "recette" dont le premier venu pourrait s'emparer : pour les Naqshbandiyya, la régularité de la transmission initiatique et de l'ijâza conditionnent l'efficacité de cette pratique et son emploi non autorisé expose à de graves dangers le donner et le receveur.

Ce mode non-verbal de tarbiyya que je viens d'evoquer n'est pas, cela va de soi, un privilège exclusif des maîtres naqshbandîs. Dans l'histoire du tasawwuf, nombreuses snot les descriptions de phénomènes analogues à propos, notamment, des grands awliyâ' fondateurs d'ordre comme `Abd al-Qâdir al-Jilânî (17). Je me bornerai à mentionner deux exemples moins connus. Le premier concerne Jandî (ob. c. 700/1300), disciple de Sadr al-Dîn Qûnawî (ob. 673/1274), lui-même élève d'Ibn `Arabî. Dans son commentaire des Fusûs al-Hikam, Jandî déclare au sujet de Qûnawî : tasarrafa bi-bâtinihi l-karîm tasarrufan `ajîban hâliyan fî bâtinî (...) fa-afhamanî Llâhu min dhâlika madmûn al-kitâb : la compréhension des secrets des Fusûs a été donnée à Jandî instantanément, et résulte d'une infusion directe de la science spirituelle de son maître. Or Qûnawî, lorsque Jandî lui fait part de cette expérience, explique que lui-même, autrefois, a reçu également d'un seul coup, par la grâce du tasarruf d'Ibn `Arabî, le pouvoir de comprendre les Fusûs (18). L'emploi du mot tasarruf indique clairement qu'il s'agit, de la part d'Ibn `Arabî puis de celle de Qûnawî, d'un transfert volontaire et orienté et non pas d'une effusion incontrôlée de la baraka.

Le second exemple, particulièrement expressif, concerne un égyptien du 13è siècle, le Shaykh Safî al-Dîn. Dans une risâla inédite, mais dont Denis Gril a établi le texte, cet auteur raconte comment, jeune murîd, son maître Al-Harrâr fut pour la première et la dernière fois convoqué par son shaykh : arrivé en présence de celui-ci, il fut saisi d'un hâl pendant lequel il vit son shaykh le détruire à coups de pioche puis le reconstruire. Quand il sortit de ce hâl, le shaykh le congédia définitivement : en ce qui le concernait, l'éducation du disciple était terminée (19). Là aussi, le récit ne laisse aucun doute sur le caractère délibéré de l'action invisible qui opère cette palingenèse.

Ce qui est propre à la Naqshbandiyya ce n'est donc pas ce pouvoir de mashâyikh, c'est le fait qu'il exerce de façon systématique, et quasi institutionnelle : le tawajjuh y est une pratique régulière et non un charisme spontané. Il joue obligatoirement un rôle non seulement dans la relation individuelle maître-disciple mais aussi dans les séances collectives et spécialement lors de la récitation cérémonielle du khatm (20). Il donne lieu à de véritables programmes de "rendez-vous" à distance entre le shaykh et ses disciples éloignés. La conscience de son importance conduit même parfois à une relative dépréciation des rites ordinaires de rattachement initiatique, le tawajjuh créant un lien qui peut dispenser des formes extérieures : pacte (`ahd) ou talqîn al-dhikr (21) .

Comme le tawajjuh, la râbita se rencontre, sous cette dénomination ou non, dans bien d'autres turuq et avant même l'apparition des turuq. Le Naqshbandî, nous le verrons, s'en prévaudront d'ailleurs pour répondre à ceux qui les accusent d'innovation blâmable (bid`a). Najm al-Dîn Kubrâ (ob. 617/1220-1221), déjà, employait ce mot dans ses Fawâ'ih al-Jamâl pour expliquer comment, alors qu'il se trouvait seul en retraite cellulaire (khalwa), il avait pu interroger son shaykh sur un problème qui lui était venu à l'esprit et entre sa réponse (22). Dans un des petits traités édités par M. Molé, Kubrâ mentionne de même, parmis les conditions de la voie rabt al-qalb bi l-shaykh (23). Ibn `Atâ Allâh ( ob. 709/1309), suivi en cela par d'autres auteurs de la tarîqa shâdhiliyya comme Sha`ranî (24), énonce, parmis les règle à appliquer pendant le dhikr, que le murîd doit « imaginer son shaykh devant lui (takhayyala shaykhahu bayna `aynayhi) » et puiser (yastamidd) par son cœur dans le cœur du shaykh en croyant fermement que, ce faisant, c'est en l'être même du Prophète qu'il puise car le shaykh est son locum tenens (na'ib). Ce passage d'Ibn `Atâ Allâh correspond si adéquatement à la notion naqshbandiyah de râbita, bien que le terme ne soit pas prononcé, que je l'ai retrouvé emprunté mot pour mot par un auteur Naqshabandi dans un ouvrage rédigé au 18e siècle (25). Une règle identique est formulée par Ahmad al-Dardir (ob.1201/1786) dans sa Tuhfat al-Ikhwân (26). Le mot et la notion de rabita sont l'un l'autre présents dans un certains manuels de l'ordre qâdiri (27) et Sanusi, dans son Salsabil, mentionne, à coté de la Naqshbandiyya d'autres turuq où cette pratique est attestée. (28)

Sur ce point encore la Naqshabandiyah se singularise surtout en faisant de la pratique de la râbita al-shaykh, qui ailleurs apparaît comme une règle d'excellence ou un moyen préliminaire propre à faciliter le dhikr, un tariq mustaqill, une voie autonome conduisant par elle-même à la réalisation spirituelle (29). Certains maîtres vont même jusqu'à considérer que la rabita est supérieur au dhikr. Voici à cet égard un texte caractéristiques : « la râbita consiste pour le murid, à rendre présente l'image de son shaykh parfait, celui dont il est attesté qu'il a atteint la station de l'annihilation (fana) et de la permanence (baqa) parfaites, et à puiser à la source de sa forme spirituelle (ruhaniyya) et de ses lumières. Elle a des effets plus puissants encore que le dhikr pour obtenir l'arrachement extatique (jadhba) et l'ascension du novice vers les degrés de la perfections » (30). Mawlâna Khâlid, sans être aussi catégorique, déclare pour sa part : « elle est un des plus importants moyens pour atteindre le but après l'attachement rigoureux au Livre et à la Sunna. Certains des maîtres se sont même limités à elle dans leur progression spirituelle et la direction de leurs disciples tandis que d'autres ordonnaient d'autres pratiques tout en déclarant explicitement qu'elle était la voie la plus directe pour parvenir à l'extinction dans le shaykh (al-fana fi l-shaykh), laquelle est le prélude à l'extinction en Dieu (al fana fi-Llah). (31)

Les descriptions de la râbitat al-shaykh sont toutes à peu près identiques : « C'est le face-à-face (muqabala) du cœur du murid et de celui de son maître et le fait de conserver son image présente dans la faculté imaginative même lorsqu'il est absent » (32). Tu installeras fermement et conserveras l'image de ton shaykh dans ta faculté imaginative, qu'il soit absent ou présent ; ouis par cette faculté, tu projetteras l'image du shaykh au centre de ton cœur » (33). Ces phrases, extraites d'ouvrages écrits par un auteur de la fin du 19e siècle, ne diffèrent guère de celles qu'on trouve dans les textes des siècles précédents. Puis-je rappeler ici que le langage que nous trouvons ici sous la plume de musulmans a son exact équivalent chrétien ? Parlant de son « Maître » invisible, Sain Félix, Paulin de Nole, au quatrième siècle, déclare : Videbo corde, mente complectar pia, ubique proesentem mihi. (34)

J'emprunterai des indications plus précises, mais conformes en tous points, elles aussi, au modèle traditionnel, à un document qu'un maître naqshbandî kurde, le shaykh `Uthmân Siraj al-Dîn al-Thânî, a distribué à ses disciples lors de son passage à Paris en novembre 1982 (35) : « s'adonner à la râbitat al-shaykh, consiste à placer devant toi (par l'imagination) son image en croyant fermement que la forme spirituelle (ruhaniyya) du Prophète est présente dans la partie supérieure de sa poitrine et que les grâces et les lumières divines qui descendent sur le cœur du Prophète retombent sur le cœur de ton shaykh. Tu ouvriras donc ton cœur à la façon d'un réceptacle orienté vers le cœur de ton shaykh (…) Tu demeureras ainsi entre un quart d'heure et une demi-heure, ou davantage selon tes possibilités (…) » Suivent les recommandations habituelles : « au sortir de cet exercice, ne pas faire de mouvements précipités, ne pas boire de boissons fraîches qui « éteignent la chaleur du cœur ». L'auteur insiste ensuite sur le fait que la râbitat al-shaykh doit progressivement devenir permanente, « que l'on soit en mouvement ou au repos, de joue ou de nuit, debout ou assis ». Un peu plus loin, il donne des précisions successives : dans la première, on perçoit la forme du shaykh devant soi ; dans la deuxième au-dessus de l'épaule droite ; dans la troisième au-dessus de la tête ; dans la quatrième enfin elle apparaît dans le cœur.

Tout énoncé relatif à la râbita renvoie, implicitement ou explicitement, au thème de la haqiqa muhammadiyya comme source ultime « des grâces et des lumières ». Sans aborder ici un problème qui nous conduirait à exposer en détail les relations entre walaya et nubuwwa (36) on peut déjà prévoir que les formulations du rôle du maitre – celui d'un miroir où le disciple contemple le reflet de la Réalité muhammadienne, notion elle-même forte suspecte aux yeux des qaha' – paraîtront inquiétantes aux `ulama al-zahir. N'y a-t-il pas, en dernier ressort, identification pure et simple du shaykh au Prophète ? Le maître Naqshabandi n'est-il pas un mutanabbi ? Mais il y a plus grave. Employant une image expressive et constamment reprise après lui, `Ubaydallah Ahrar, traitant de râbita, dit que le shaykh doit être une qibla pour son disciple. (37) N'y a-t-il pas une forme d'idolâtrie ? Sirhindi déclare : « Si l'image du murshid survient spontanément pendant le dhikr, il faut la conduire jusqu'au cœur et s'adonner au dhikr tout en préservant cette image dans le cœur. » (38) Associer l'invocation du Nom de Dieu et l'image d'une créature, n'est-ce pas là du shirk pur et simple? (39) Enfin comment trouver, dans le Coran ou la Sunna, une justification à l'usage périlleux de cette faculté turbulente qu'est le khayal ? (40)

A ces objections, les auteurs Naqshabandis ont répondus à maintes reprises en donnant, tout d'abord, ce qu'ils considèrent comme les appuis scripturaires de la rabita. Le texte coranique le plus souvent cité dans leurs écrits ou leurs propos, et ce depuis les origines (41) , est le verset 119 de la Sourate 9 (ya ayyuha l-ladhina amanu ttaqu Llâha wa kunu ma'a l-sadiqin.) (42) « Etre avec les véridiques » est le fondement de la suhba, du compagnonnage initiatique. Mais la suhba ne doit pas s'entendre seulement de la fréquentation physique des mashayikh : obligation permanente du murid, où qu'il soit, elle implique l'istihdar, l'acte qui « rend présent » le sadiq – c'est-à-dire la rabita. Parmi les hadith-s qui justifient cette contemplation intérieure du maître figure presque tuojours celui énonce : afdalukum (ou : khiyarukum) al-ladhina idha ru'u dhukira Llahu la-ru'yatihim, « les meilleurs d'entre vous sont ceux qu'on ne peut voir sans se souvenir d'Allah » (ou « sans invoquer Allah). (43)

C'est ce hadith qui donne son sens, bien que Ahrar ait interprété autrement ce propos, à une phrase d'un des premiers maîtres naqshbandîs, le shaykh Nizam al-Din, où il parle du Jamal, de la beauté, comme d'une condition de la mashyakha. (44) Cette beauté, ce n'est rien d'autre en fait que la Beauté divine elle-même, universellement présente mais que voile l'opacité de l'homme ordinaire et que révèle la transparence du saint. (45)

Quant à l'usage méthodique du khayal il se fonde sur le hadith où le prophète déclare que l'ihsan, la perfection, consiste à adorer Dieu « comme si tu Le voyais ». Mais, souligne un disciple de Khalid, le Shaykh Husayn al-Dawsari, Dieu en raison de Sa transcendance, ne peut-être Lui-même l'objet de la râbita (46) . Celle-ci doit donc nécessairement s'exercer sur une forme finie. Quant à l'accusation selon laquelle il s'agit d'une bid'a, les auteurs Naqshbandis, et notamment Khalid et Dawsari, qui ont l'un et l'autre consacré une risala à ce sujet, la rejettent en invoquant d'innombrables précédents, les noms de Junayd (47), de Ghazali (48), de `Abd al-Qadir al-Jilani (49), de Suhrawardi (50) et, naturellement, de maîtres Naqshabandis comme Jurjani (51) ou Nabulusi. (52)

Reste à évoquer un tout autre aspect des polémiques relatives à la râbita : quelles conditions doit-on remplir pour en être l'objet ? Tous les textes s'accordent pour dire qu'elle peut s'exercer sur des vivants ou sur des morts. On sait d'ailleurs que les uwaysiyya, qui sont guidés par la ruhaniyya d'un saint défunt, sont des cas fréquents dans la Naqshabandiyah, à commencer par le fondateur éponyme lui-même. Mais suffit-il qu'ils aient été régulièrement investis d'une fonction d'irshad, de direction spirituelle ? Idéalement, le Shaykh, on l'a vu dans certaines de nos citations s'identifie au wali et en possède tous les attributs. Mais ces perfections sont-elles une condition de la validité de la rabita ? La position de Mawlana Khalid est, sur ce point, extrêmement rigoureuse puisqu'il interdit avec force aux membres de la Naqshbandiyya Khalidiyya, même lorsqu'il sera mort, de prendre pour objet de leur rabita une autre forme que la sienne propre. Cete exigence, formulée dans des lettres souvent reproduites dans les textes de la Khalidiyya (53) sera à l'origine de déchirements dramatiques et entraînera l'expulsion par Khalid de deux de ses khulafa. L'un d'eux, Isma'il al-Shirwani, se repentira et deviendra par la suite le maître du célèbre Shamil. (54) L'autre `Abd al-Wahhab al-Susi, s'obstinera à prescrire la rabita sur sa personne et non sur celle de son maître et tentera vainement d'obtenir l'intercession du Shaykh `AbdAllah al-Dihlawi. En dépit de sa condamnation par Khalid, il continuera toutefois d'être considéré, dans une branche au moins de la Khalidiyya, comme un successeur régulier (55). J'ai pu d'autre part constater qu'aujourd'hui la règle posée par Mawlana Kahlid n'est guère respectée : il est de pratique courante pour un murid de prendre le khalifa dont il dépend directement – et non le shaykh lui-même – comme objet de sa rabita. Faut-il voir là une déviation par rapport à un principe fondamental ? Au siècle dernier, déjà, un disciple de Khalid citait, sans y faire d'objection, une phrase de Sha'rani selon laquelle » lorsque notre cœur est lié au shaykh, qu'il soit vivant ou mort, nous en retirons profit même si ce shaykh n'est pas reconnu comme tel dans la science divine ». Car, déclare-t-il en substance, c'est en Dieu seul que, par le moyen de ce lien, nous cherchons notre appui ; or Dieu ne peut nous décevoir. Et faisant allusion à un verset de la sourate al-Nur, il rappelle que Dieu est présent jusque dans le mirage (sarab) qui abuse l'assoiffé : wa wajada Llaha `indahu (Cor. 24 :39). (56)

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