3. L’engagement de Tchekhov: avant tout celui d'un artiste libre








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3. L’engagement de Tchekhov: avant tout celui d'un artiste libre

« Je ne suis ni un libéral, ni un conservateur, ni un progressiste, ni un moine, ni un indifférent...Je voudrais être un artiste libre et rien de plus, et je regrette que Dieu ne m’ait pas donné les forces nécessaires. Je hais le mensonge et la violence sous toutes leurs formes [...]. Il n’y a pas que chez les marchands et dans les maisons d’arrêt que le pharisaïsme, l’esprit obtus et l’arbitraire règnent en maîtres. Je les retrouve dans la science, dans la littérature, chez les jeunes. Pour la même raison, je n’éprouve pas d’attrait spécial pour les gendarmes, pas plus que pour les bouchers, les savants, les écrivains ou les jeunes. Enseignes et étiquettes sont, à mon sens, des préjugés. Mon saint des saints, c’est le corps humain, la santé, l’esprit, le talent, l’inspiration, l’amour et la liberté la plus absolue, la liberté face à la force et au mensonge, quelle que soit la façon dont ceux-ci se manifestent. Voici le programme auquel je me tiendrais si j’étais un grand artiste.»

Anton Tchekhov

Lettre à A. Plechtcheiev, 4 octobre 1888

4. Constantin Stanislavski à propos d’Anton Tchekhov

« L’opinion prévaut encore aujourd’hui que Tchekhov est le poète du quotidien, le poète des gens grisâtres, que ses pièces dépeignent une page affligeante de la vie russe, qu’elles sont un témoignage de l’engourdissement spirituel où végétait à l’époque notre pays. L’insatisfaction paralysant n’importe quelle entreprise, la désespérance abattant toute énergie, les espaces immenses où le slave peut donner libre cours à ce spleen qu’il a de naissance ; tels seraient les thèmes de ses œuvres. S’il en est ainsi, pourquoi donc une telle définition de Tchekhov contredit-elle aussi catégoriquement le souvenir que le défunt m’a laissé, l’image que j’ai gardée de lui ? Je le revois bien plus courageux et souriant que renfrogné, et cela en dépit du fait que je l’ai connu pendant les périodes les plus pénibles de sa maladie. Là où se trouvait Tchekhov, pourtant malade, régnaient le plus souvent le mot d’esprit, la plaisanterie, le rire, et même les farces... Qui savait faire rire mieux que lui, mieux que lui dire des bêtises avec le plus grand sérieux ? Qui plus que lui détestait l’ignorance, la grossièreté, les jérémiades, les cancans, l’esprit petit bourgeois et les éternelles tasses de thé ? Qui plus que lui avait soif de vie, de culture où et sous n’importe quelle forme qu’elles se manifestassent ?...

Il en va de même dans ses pièces : sur le fond sombre et désespéré des années 1880-1890 s’allument ça et là des rêves lumineux, des prédictions encourageantes d’une vie future qui vaut bien qu’on souffre pour elle, dut-on attendre deux cents, trois cents ou même mille ans... Je comprends encore moins qu’on puisse trouver Tchekhov vieilli et démodé aujourd’hui, et pas davantage

qu’on puisse penser qu’il n’aurait pas compris la révolution ni la vie enfantée par elle... Le marasme asphyxiant de l’époque ne créait aucun terrain propice à l’envolée révolutionnaire, mais quelque part sous terre, clandestinement, on rassemblait ses forces pour les affrontements qui menaçaient. Le travail des progressistes consistait uniquement à préparer l’opinion, à insuffler

des idées nouvelles, à dénoncer la totale illégitimité de l’ordre établi. Et Tchekhov fut l’un d’eux...»
La Cerisaie, selon le metteur en scène Peter Brook
« La conscience de la mort est compensée par un désir de vivre »

Tchekhov est un parfait réalisateur de films. Au lieu de couper d'une image à une autre - ou d'un lieu à un autre - il passe d'une émotion à une autre, juste avant qu'elle ne devienne trop lourde. Au moment précis où le spectateur risque de trop s'attacher à un personnage, l'inattendu survient, rien n'est stable. Tchekhov dépeint des individus et une société en changement perpétuel, il est le dramaturge du mouvement de la vie, souriante et sérieuse à la fois, amusante et amère - totalement libre de la « musique », de la

« nostalgie » slave que préservent encore les cabarets parisiens. Il a souvent déclaré que ses pièces étaient des comédies - point central de son conflit avec Stanislavski. Il détestait le ton dramatique, la lenteur pesante imposée par le metteur en scène.

Mais il est faux d'en conclure que La Cerisaie devrait être montée comme un vaudeville. Tchekhov observe à l'infini les détails de la comédie humaine. Médecin, il connaissait le sens de certains comportements, il savait discerner l'essentiel, rendre compte de ce qu'il diagnostiquait. Bien qu'il montre de la tendresse et une compassion attentive, il ne fait jamais de sentimentalisme. On n'imagine pas un médecin versant des larmes sur les maladies de ses patients. Il apprend à maintenir en équilibre la compassion et la

distance. Dans l'œuvre de Tchekhov, la mort est omniprésente - il la connaissait bien - mais rien de négatif ou de déplaisant dans cette présence. La conscience de la mort est compensée par un désir de vivre. Ses personnages ont le sens du moment présent, et le besoin de le goûter pleinement. Comme dans les grandes tragédies, une harmonie s'établit entre la vie et la mort.

Tchekhov est mort jeune, après avoir voyagé, écrit et aimé énormément, après avoir participé aux événements de son époque, aux grands projets de réforme sociale. Il est mort peu après avoir demandé du champagne, et son cercueil fut transporté dans un wagon portant l'inscription « huîtres fraîches ». Sa conscience de la mort et des moments précieux qui pouvaient être vécus donne à son œuvre lesens du relatif : en d'autres termes, ce point de vue d'où le tragique paraît toujours un peu absurde.

Dans l'œuvre de Tchekhov, chaque personnage a son existence propre : aucun ne ressemble à un autre, particulièrement dans La Cerisaie, qui présente un microcosme des tendances politiques de l'époque. Il y a ceux qui croient dans les transformations sociales, et les autres, attachés à un passé qui disparaît. Aucun d'entre eux ne peut atteindre la satisfaction ou la plénitude et, vues du dehors, leurs existences ne sont pas loin de paraître vides, dépourvues de sens. Mais des désirs intenses brûlent en chacun d'eux. Ils ne sont pas désillusionnés, bien au contraire : à leur manière, ils cherchent tous une meilleure qualité de vie, sentimentalement et socialement. Leur drame est que la société - le monde extérieur - bloque leur énergie. La complexité de leur comportement n'est pas indiquée par les mots, elle émerge de la construction en mosaïque d'un nombre infini de détails. Il est essentiel de comprendre que ces pièces ne parlent pas de personnages léthargiques. Ce sont des personnages bourrés de vie dans un monde léthargique, obligés de dramatiser le plus infime événement à cause de leur désir passionné de vivre. Ils sont loin d'avoir renoncé.

La Cerisaie selon le metteur en scène Stéphane Braunschweig
La dernière grande pièce de Tchekhov est aussi la seule à ne pas porter le nom d'un personnage : c'est en effet, et selon toute apparence, une singulière maladie qui en tient le rôle-titre.

On en connaît les symptômes : des cerisiers qui ne produisent plus que de la blancheur à perte de vue, pas une cerise, de la beauté sans revenus et, à côté, des gens qui parlent trop fort ou qui désobéissent, des gens qui ne sont plus à leur place, et d'autres encore qui croient à la magie et perdent tout comme des enfants distraits et généreux. Un monde "sans dessus dessous ; on n'y comprend plus rien" comme dit Firs, le très vieux laquais, ce rescapé "d'avant le malheur, d'avant la liberté", cet historien paradoxal en quelque sorte, qui, refusant la liberté, a refusé l'Histoire, ce nostalgique d'ancien régime qui voit dans l'abolition du servage toute l'origine de la maladie. Mais la maladie dont parle Tchekhov, médecin et dramaturge, semble moins relever de l'Histoire que de la pédiatrie, et aussi, surtout, du théâtre.

Sinon, pourquoi les prétendus remèdes préconisés par le marchand Lopakhine ou par l'éternel étudiant Trofimov (passage à une économie de marché, ou bien abolition de la propriété privée) ne viendraient-ils pas plus facilement à bout des symptômes ? Et pourquoi la fin de la pièce nous laisse-t-elle tellement l'impression que ce sont eux qui ne guériront jamais ?

La Cerisaie, c'est le lieu d'une enfance, non pas perdue, non pas regrettée, mais jamais quittée. Aucune nostalgie. C'est le lieu des fables où l'on croit que l'on sera toujours épargné par la mort. C'est un théâtre d'enfants pour des enfants. C'est le rêve des acteurs qui ont voulu être des géants. La pièce de Tchekhov, dont la scène primitive n'est autre que la mort d'un enfant de sept ans, c'est comme le deuil à faire de ce rêve, c'est le vacillement inquiétant, fou et joyeux, de toutes les certitudes, c'est un chemin non pas vers la vérité, mais vers la clairvoyance, comme accoucher de la vie. Et c'est encore passer du rire de l'enfance, du rire qui ne connaît pas l'angoisse de la mort, à l'autre rire, celui d'Epikhodov riant de ses malheurs, le rire monstrueux du clown, peut-être aussi celui de Tchekhov, dramaturge-laborantin, observant ses acteurs-cobayes se débattre avec le sens de la vie sous la cloche de verre du théâtre. Et jamais autant que dans La Cerisaie, Tchekhov ne nous aura donné la sensation presque physique de son regard, de sa présence derrière chaque mot, tel un compositeur n'écrivant aucune note qui ne servirait le sens et la cohérence de l'ensemble, donc au-delà de toute vraisemblance (prévenant de la sorte toute mise en scène naturaliste qui, à la manière d'un Stanislavski faisant passer pour naturel et vraisemblable ce qui ne cherche même pas à l'être, risquerait de tout prendre au tragique), et jusqu'à donner aux acteurs comme le vertige de se sentir "écrits", et le devoir de prendre, par-delà leurs personnages, la parole. C'était peut-être aussi cela le sens de ce titre sans nom propre : un renoncement à l'art du portrait, l'affirmation de l'utilité du théâtre grâce à la poésie singulière des acteurs, ces enfants qui, dans le vacillement parfois terrifiant de leurs fables, nous dévoilent en creux le réel.

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