THÈse pour obtenir le grade de Docteur de l’Université Paris 8








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2/ Ou un lieu imaginaire et symbolique?


La ville de Salim Bachi est multilisible et semble exister vraiment puisque, comme nous l’avons vu, elle est le métissage de plusieurs lieux réels tant les représentations renvoyant aux cités antiques et surtout aux villes actuelles de l’Algérie demeurent frappantes. Toutefois, il est vain de chercher à localiser Cyrtha sur une carte géographique parce qu’elle n’existe pas dans la réalité.

En fait, l’univers fictif dans lequel l’auteur plonge son lecteur l’amène à penser un lieu imaginaire. D’ailleurs, on ne se lassera pas de répéter que Salim Bachi, pour écrire l’Histoire, a choisi de la situer dans un lieu mythique, cette ville qui n’existe pas dans la réalité. La lisibilité plurielle que donne à voir cette ville est une multilisibilité au sens figuré. Cela permet à l’auteur de construire et de rassembler, sur un mode métaphorique, les éléments fondateurs de l’histoire de son pays.

2/1 La ville-île et le métissage des lieux


La nomination de la ville nous renvoie à de multiples significations de ce lieu, ce qui laisse croire que Cyrtha est une ville imaginaire comme l’est aussi à sa façon la ville de Carthago1. En effet, le fait de nommer quelque chose introduit à l’imaginaire parce que nommer un lieu c’est, en un sens, le créer comme le souligne Michel Onfray dans son ouvrage Théorie du voyage – Poétique de la géographie :

« Nommer, créer, faire advenir, c’est synthétiser, donner un ordre, rendre possible une rigidité intellectuelle que la géographie demande trop souvent aux mathématiques – auxquelles on peut tout faire dire c’est-à-dire philosopher en démiurge. »2

En outre, Cyrtha est une construction imaginaire dans la mesure où elle a été bâtie par ses propres habitants : « La folie des hommes a voulu construire une ville – Cyrtha à la fois sur un rocher en pain de sucre, au bord de la mer et sur une plaine »3. Pour être précis, c’est une ville inventée par le journaliste du roman Le Chien d’Ulysse, comme nous le dit Hamid Kaïm : « Cyrtha bâtie de nos mains, sortie de ma cervelle »4, puis réinvestie par le narrateur du même roman, que nous venons de citer, à savoir Hocine.
La question qui s’impose à notre réflexion est de savoir pourquoi une telle ville est imaginaire puisque les événements historiques sont, sans cesse, ancrés dans l’Algérie d’hier et d’aujourd’hui. En réponse à cette interrogation, l’auteur déclare :

« Je voulais une ville qui me laisse de la marge, beaucoup de marge, pour inscrire autre chose qu’une réalité brusque et prosaïque. Cyrtha fut, pour moi, le filtre de l’imaginaire et du mythe. Elle fut même la ville qui, par son nom ouvrit de telles perspectives à mes livres. J’ai eu le projet en recourant à Cyrtha de faire le lien entre l’Algérie contemporaine et l’Algérie antique, comme l’avaient fait les artistes de la Renaissance italienne avec le passé de l’Italie. »1

À partir de la réponse de l’auteur, nous constatons que ce lieu de la fiction, avant qu’il ne soit bâti de pierres, est né d’abord entre les lignes et donc au sein de la littérature telle l’île natale d’Ulysse car selon Martine Mathieu-Job : « Cyrtha comme Ithaque, sont avant tout édifiées de mots »2. Cela confirme, d’une certaine façon, notre hypothèse sur la relation entre le lieu et le texte littéraire : en littérature postmoderne, le texte donne naissance au lieu et, comme l’écrit Juliette Vion-Dury dans le titre même de son ouvrage, « l’écrivain » demeure « auteur de sa ville »3.
Par ailleurs, le rapprochement de la ville de Salim Bachi avec celle d’Homère nous conduit à réfléchir, dans un premier moment, sur le concept de ville-île, notamment dans sa relation à l’Histoire, mais aussi dans son impact sur l’identité. Le concept  « île » est traité par la géocritique qui tire son inspiration de la géophilosophie des deux philosophes Deleuze et Guattari.

Poursuivre notre réflexion d’un point de vue géocritique et opter pour cette discipline, nous conduira forcément, encore une fois, vers la re-création et la re-production plurielle du lieu c’est-à-dire à un éclatement des lieux qui est l’un des propos de la discipline utilisée.

Avant d’analyser le concept de « ville-île, » il semble intéressant de préciser qu’en plus d’Ithaque, Cyrtha, par sa nomination, fait allusion à d’autres îles historiques, géographiques et mythiques citées par Bernard Aresu dans son article « Renaissance d’une tragédie : Le Chien d’Ulysse de Salim Bachi » ;  en effet dans son chapitre l’énigme du lieu, il écrit :

« Par le biais de la paronymie, la graphie à laquelle a recours Bachi instaure en même temps un rapport géographiquement, géologiquement et mythologiquement déplacé, amplifié par sa triple référence aux Syrtes. Car celles-ci désignent les golfes de Lybie : la Grande Syrte, d’une part, où se situe le port de Syrte / Surt ; et d’autre part la Petite Syrte ou golfe de Gabès et l’île de Djerba. Par ailleurs, le nom commun de « Syrte » rappelle étymologiquement le surtis grec des bancs et des sables mouvants […]. De manière complémentaire, la petite Syrte évoque aussi le lieu mythologique de la Meninx des Anciens, alias Djerba, l’île des Lotophages. On pourrait enfin ajouter qu’à un degré au moins minimal, toujours paronymique, de connivence avec le discours amoureux du roman, le vocable de Cyrtha ne manque pas de faire ironiquement allusion à la Cythère antique des plaisirs sensuels, l’un des lieux mythologiques de la naissance d’Aphrodite et site d’un sanctuaire à la déesse. C’est donc fort bien à partir d’un nœud d’ajouts narratologiquement et symboliquement surdéterminants que va se constituer le récit que tisse Bachi de la Cyrtha / Cirta / syrte / Cythère / [C (s) Y (i) rtH (a) (ERE)] algérienne. »1

Dans cette citation, la Cyrtha algérienne est à chaque fois assimilée à une île antique et mythique2 et a donc une visée symbolique. Salim Bachi a recours à ces différentes îles par le biais de la nomination, il parle en effet de : « Cyrtha / Cirta / syrte / Cythère / [C (s) Y (i) rtH (a) (ERE)] ».
Le concept de nomination est évoqué par Sylvie Coyault lorsqu’elle analyse le récit poétique sous un angle géocritique. L’auteur formule une première hypothèse qui veut que la mise en récit poétique de la géographie et des paysages produise plusieurs effets, en particulier celui de la perturbation des repères. Dans son analyse, elle s’appuie sur l’exemple de Julien Gracq qui, dans son œuvre Le Rivage des Syrtes3, montre comment la géographie du lieu participe à l’écriture poétique et surtout à l’effet engendré par la nomination même du lieu. Les Syrtes dont il est question dans le roman de Julien Gracq correspondent à la Libye actuelle mais les directions du sud et du nord sont inversées. De même, les villes imaginaires sont convoquées dans le récit par le recours à la toponymie. Il s’agit là d’une double perturbation selon Sylvie Coyault : « cette géographie née d’une rêverie toponymique connote l’orient fabuleux ; enfin, la perturbation des repères référentiels se double d’une rêverie sur l’Histoire : la topographie du roman se fonde sur le fantasme archaïque entre le sud méditerranéen et le Moyen-Orient […] »1. Par la nomination et la topographie des « nouvelles Syrtes », le récit de Julien Gracq s’accompagne d’une réflexion sur le conflit actuel qui oppose le « sud méditerranéen » au « Moyen-Orient ». De même, le brouillage des repères permet, selon le mot de Sylvie Coyault, de télescoper les époques différentes.

Certes, le recours à la nomination chez Salim Bachi participe dans un sens, comme dans le roman de Julien Gracq, au brouillage des époques avec un aller-retour permanent entre le passé et le présent. Toutefois, pour nous, cette nomination demeure spécifique puisqu’elle fait, essentiellement, référence aux îles, comme nous avons pu le constater précédemment dans la citation de Bernard Aresu.

À première vue, l’île semble être un lieu calme qui procure à l’individu le repos mais aussi le refuge où tout n’est que « luxe, calme et volupté », pour reprendre l’expression de Baudelaire. Elle est souvent désirée et recherchée par l’inconscient. C’est pourquoi elle ne cesse jamais d’être le lieu des fantasmes par excellence dans le sens où la perception onirique de cet espace réel conduit son rêveur à rechercher un univers, le plus souvent personnel et surréel2 :

« L’élan de l’homme qui l’entraîne vers les îles reprend le double mouvement qui produit les îles en elles-mêmes. Rêver des îles, avec angoisse ou joie peu importe, c’est rêver qu’on se sépare, qu’on est déjà séparé, loin des continents, qu’on est seul et perdu – ou bien c’est rêver qu’on repart à zéro, qu’on recrée, qu’on recommence. Il y avait des îles dérivées, mais l’île, c’est aussi ce vers quoi l’on dérive, et il y avait des îles originaires, mais l’île, c’est aussi l’origine, l’origine radicale et absolue. »3

Entourée du ciel et de la mer, l’île peut être perçue comme un lieu sacré, une sorte de paradis perdu sur terre par opposition au lieu profane figuré, par exemple, par l’espace urbain. En littérature, l’île a souvent été un objet d’écriture de prédilection de la part des auteurs et ce depuis l’Antiquité et elle le demeure, mais elle est aussi le lieu géographique par excellence des mythes. Nous pensons, en ce sens, aux descriptions des îles symboliques dont Homère nous fait part dans l’Odyssée.
On sait aussi que l’île symbolise un univers souvent mouvant, dynamique et donc instable. Il est vain de penser fixer une île sur une carte géographique (imaginaire ?). Cependant, la question que nous nous posons est de savoir pourquoi Salim Bachi cherche à créer un lieu qui nous renvoie toujours aux îles.

Une réponse possible s’offre selon nous : l’auteur a, peut être, construit un lieu mouvant et mobile dans l’espoir de libérer la mémoire collective du passé qui demeure difficile à intégrer : « dans Cyrtha de longue et triste renommée, ma ville j’en conviens, grouille une humanité dont le passé écrase la mémoire »1. La ville de Cyrtha devient, dans ces conditions, pour l’individu, un lieu de re-construction identitaire qui lui permet de se libérer du poids de l’Histoire ; mais, en est-il vraiment ainsi ?

L’île énigmatique de Salim Bachi est visiblement bien loin de représenter le paradis terrestre auquel aspirent les habitants en raison de ses ressemblances incontestables avec les îles antiques comme l’île des Lotophages, abritant des monstres inhumains ou encore le surtis grec des sables mouvants. D’ailleurs, cela semble renforcer son ancrage dans une époque antique tout à fait immuable. Les îles évoquées sont des lieux du détournement, de l’instabilité et aussi de la déviation. Ce sont des lieux-appâts qui menacent, à tout moment, le voyageur et le visiteur. Cela est, peut-être, une façon de piéger le lecteur et de l’exposer au danger de la géographie de la ville.

Nous remarquons, en outre, que la nomination plurielle de Cyrtha implique incontestablement l’existence d’un discours fictionnel chargé, à son tour, de plusieurs connotations. En fait, c’est un discours codé qui renvoie implicitement – tout comme son inspiration géographique – au détournement, à la déviation, à l’instabilité et à l’hétérogénéité du lieu. Cela peut, aussi, s’interpréter comme une stratégie propre à l’écriture radicalement nouvelle de Salim Bachi dans sa quête personnelle de Cyrtha attestant, non seulement, de la pleine maîtrise du lieu, mais aussi de la domination totale de sa ville. La nomination et l’image même que donne à voir la ville deviennent, pour ses habitants, un lieu de perte et d’angoisse pour incarner les enfers par opposition aux paradis terrestres.

Par ailleurs, si nous pensons à de nombreux récits antiques comme, par exemple, la Sicile de l’Odyssée, nous pouvons remarquer que les différentes nominations de ces îles renvoient, très naturellement, à ces récits. Si le volcan s’associe à l’île, c’est pour accentuer cette vision de l’enfer et, du reste, l’image du volcan est fortement présente dans l’île de l’auteur, mais de façon figurée. Cette présentation de l’explosion volcanique exprime bien la violence de l’Histoire que subissent les habitants de Cyrtha. Un des policiers de la ville, Seyf, précise ainsi au moment de la guerre civile :

« Le volcan ne s’éteint jamais, pensait Seyf. Il travaille en profondeur, et il suffit, d’un imperceptible jeu de tectoniques, un coup de feu, pour que le magma rejaillisse, déchirant le ciel et la terre, s’écoulant comme se répandent à présent les violences qui corrompent Cyrtha ouverte à tous les vents. »1

À travers le discours de Seyf, l’auteur nous montre qu’il y a une continuité de la violence depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Cette violence persistante ne peut être dissociée de l’élément historique parce que la guerre et les violences actuelles, comparées à un volcan en irruption permanente, ne sont pas des réalités nouvelles. Elles font partie de l’histoire de Cyrtha. Le passé et le présent sont donc intimement liés et ne peuvent être séparés. L’idée est que cette ville-île ne cesse d’être conquise ; elle demeure « ouverte à tous les vents », c’est-à-dire toujours menacée par l’ennemi. Cet ennemi peut venir de l’extérieur comme en témoignent toutes les invasions et la logique des conquêtes qui ont défilé à travers les temps. Il peut, aussi, prendre la forme d’une guerre civile ou « guerre invisible »2, selon l’expression de Benjamin Stora, lorsque le terrorisme, ce mouvement idéologique et perturbateur, déstabilise de l’intérieur la société et sème le désordre et la tyrannie dans tout le pays.

Mais ce même volcan qui détruit tout sur son passage est, paradoxalement, porteur de vie dans la mesure où de ses ruines une construction nouvelle semble voir le jour :

« Si parfois ils (les ouragans) se dirigent vers nos rives, c’est un accident, une forme tragique et une fatalité qu’il ne faut pas renoncer à combattre, qu’il ne faut pas laisser s’abattre sans avoir édifié des défenses, dressé sur la terre de longs parapets afin que la mer et ses déferlantes ne viennent nous couvrir, comme les habitants de ces cités antiques figés sous la lave près ou au dessous du volcan, figés pour l’éternité dans ce qui a pris l’allure d’une course, d’une fuite sans doute et qui n’est jamais parvenue à son terme, la vie ayant interrompu son mouvement avant tout autre développement. »1

Avant de parler reconstruction, il nous paraît important d’analyser la façon dont Salim Bachi décrit, longuement et précisément, cet enfer volcanique évoquant les abysses terrestres comme les enfers mythologiques, dantesques ou homériques. Ceci permet, en effet, à l’auteur d’accentuer l’image de la violence historique. Une nouvelle fois, nous assistons là à une mise en abyme infernale – un enfer (le volcan) dans un autre enfer (l’île) –, mais aussi à une violence dans une violence. Le volcan est, de ce point de vue, le symbole de la société anéantie. Mais qu’en est-il de chacun des membres de cette société cyrthéenne, et aussi de Salim Bachi lui-même qui, malgré la forme métaphorique choisie, est bien présent dans cette histoire ?2

On sait que le volcan jaillit du plus profond de la terre et l’éruption qui s’en suit permet à la terre d’éjecter le magma et donc de s’en libérer. Puisqu’on est, ici, dans le domaine du symbolique et aussi de la géocritique3, on peut envisager que l’espace fictif agit sur l’espace géographique et inversement. En d’autres termes, l’explication de l’explosion de la terre est, en même temps, l’explosion du discours parce que l’Histoire, tel le magma, fait l’éclatement et l’éruption de la parole et du sens. Le second point positif des restes volcaniques c’est qu’ils invitent à la déconstruction et laissent place, le plus souvent, à la reconstruction d’un lieu nouveau ; c’est dire qu’à partir des ruines, il y a possible recréation. On peut interpréter cela comme un perpétuel mouvement : « construction / déconstruction / reconstruction », non seulement des lieux, mais aussi de l’identité des habitants de Cyrtha, au rythme de l’Histoire.

De ce point de vue, l’écriture s’approprie les traits « volcaniques » pour montrer et affirmer combien cette image tragique et violente du passé continue de souiller l’époque présente. Ajoutons que seule l’explosion de l’écriture semble libérer le peuple du passé. De ce fait, le volcan cyrthéen témoigne, non seulement, d’un univers agité et animé par les secousses depuis les origines, mais il confirme aussi, pour ainsi dire, notre postulat : l’île, dans son interprétation et sa variation volcanique, véhicule cette idée de dynamisme et de mobilité continue.

2/2 La ville-archipel ou le brouillage des frontières 


La ville-île de l’auteur se déplace en tous sens et, comme nous l’avons constaté précédemment, il est vain de la fixer. De plus, cet espace à variation volcanique provoquant sans cesse des secousses, finit par incarner un espace « archipel ». La ville de Salim Bachi subit un éclatement progressif ou plutôt une extension de son propre territoire jusqu’à constituer un espace composé de groupes d’îlots. En effet, Cyrtha est devenue une ville-archipel représentant l’Algérie d’aujourd’hui, une Algérie déchue en ces temps de crise.

Ainsi, la nouvelle topographie que donne à voir la Cyrtha de l’auteur nous invite à explorer la notion de ville-archipel. Si l’on revient à la définition du mot archipel, on constate que ce nom était attribué jadis à la mer Égée1. De nos jours, il désigne un ensemble ou un groupe d’îles. Compte tenu de cette définition, l’archipel, en tant qu’espace géographique composé, rend compte visiblement d’une complexité territoriale. Le concept d’archipel2 est traité par les géocritiques. Pour ces derniers, il est l’espace le plus mobile. Il correspond, le plus souvent, à un espace fragmenté, composé d’îles et fondé sur la représentation hétérogène du territoire pour exprimer cette idée de perpétuel dynamisme.

La perception de l’espace dans sa dimension hétérogène et mobile est analysée par Bertrand Westphal sous le concept de transgressivité. Selon le théoricien :

« Quand la variation est continue, l’acte transgressif ponctuel (la variable qui n’est pas encore une constante) s’inscrit dans un état de transgressivité permanent, qui affecte le territoire, autre nom d’un système de référence spatial et identitaire qui se voudrait homogène… et qui ne l’est pas. »1

Le trajet est, lui-même, une transgression et s’effectue par le franchissement des frontières. Cette transgression permanente devient, au sens de Bertrand Westphal, une trangressivité territoriale. Cet auteur s’appuie sur la théorie de Deleuze et Guattari. Grâce à leur théorie géophilosophique2, qui nourrit entre autres les travaux géocritiques, ces auteurs proposent une nouvelle lecture des espaces pluriels, ou plutôt une nouvelle lecture des représentations spatiales les plus complexes. L’archipel, dont nous parlons ici, s’inscrit à l’évidence dans cette nouvelle lecture. Ajoutons que ces mouvements de territoires, toujours hétérogènes, sont regroupés sous le concept de déterritorialisation par ces deux philosophes. Pour être plus précis, cette déterritorialisation s’inscrit dans un système à trois dimensions – déterritorialisation, territorialisation et reterritorialisation – sous l’appellation « mouvement D »2. Nous ne nous intéresserons, ici, qu’à la fonction de déterritorialisation qui correspond à la ligne de fuite par laquelle on quitte un territoire profondément fixé et délimité.
Compte tenu de cette théorie, il est évident que le territoire, apparaissant comme un espace chargé d’éléments hétérogènes, devient « imprévisible dans son aspect et ses manifestations. Il est dépourvu de racine. Il ne se présente pas même sous forme de système radicelle, où tout ordre finirait en dernier ressort (in extremis, à ses extrémités) par se diluer dans le désordre »3. Ainsi, les frontières sont transgressées, à tout moment, et le « territoire rendu incessamment mobile finira par être présidé (pour ainsi dire) par une quasi impalpable dialectique déterritorialisante »4. De plus, ces mouvements de déterritorialisation (s), pris dans leur multiplicité, mais aussi dans leur complexité finissent, peu à peu, par affecter l’identité qui, à son tour, devient instable, multiple, dissociée en un mot.

Pour tenter de comprendre la ville-archipel de notre auteur, nous emprunterons le concept de transgressivité de Bertrand Westphal qui nous permettra d’explorer la dimension spatiale de l’archipel, mais aussi d’avoir un point de vue pluriel. Pour autant, nous n’abandonnerons pas la géophilosophie de Deleuze et Guattari puisqu’elle est l’un des éléments clé de la géocritique.

La transgressivité chez Salim Bachi prend la forme d’un mouvement de déterritorialisation symbolique. En fait, c’est un déplacement métaphorique qui crée une ligne de fuite virtuelle, toujours hétérogène, grâce à l’écriture du lieu. Ainsi, le lieu de Cyrtha, envahi par les couches diachroniques, se déterritorialise en sous-lieux par un effet d’éclatement de sens. Les frontières sont ainsi gommées et réinvesties par l’auteur. Un nouveau territoire est né sous la plume de Salim Bachi avec de nouvelles lignes de fuite. Nous sommes bien, ici, au cœur de l’enchevêtrement complexe de la géocritique et de la géophilosophie.

Ainsi, le franchissement de nouvelles frontières et le métissage des lieux, à la fois historiques et modernes, font de Cyrtha un lieu hybride renvoyant métaphoriquement à l’Algérie car Cyrtha « se présente comme la quintessence de la cité algérienne »1. Certes, la ville est à la fois Alger, Constantine et Annaba, mais, comme nous l’avons précisé antérieurement, l’auteur l’a bâtie sur un mode métaphorique puisque nous sommes, ici, dans un univers qui relève du symbolique. En fait, Cyrtha n’est pas, seulement, la jonction des villes modernes et des cités antiques que nous avons identifiées, elle finit par figurer et représenter tout à la fois le territoire et l’histoire de l’Algérie. Cette Algérie là, nous la trouvons, sans cesse, chez Salim Bachi. Citons, par exemple, Le Chien d’Ulysse Hocine, le personnage principal, sous l’effet des drogues, vit des hallucinations très significatives où toutes les frontières se brouillent :

« La folie des hommes a voulu construire une ville – Cyrtha – à la fois sur un rocher en pain de sucre, au bord de la mer et sur une plaine : on ne s'y retrouve plus. Mettons, je n'en suis plus très sûr, les frontières commencent à se perdre, qu'il faille pour atteindre la mer emprunter les ponts reliant le Rocher aux trois collines descendre les rues et les escaliers innombrables. »2

Il n’est donc pas anodin que l’auteur fasse ressembler son pays à un archipel, incarné par Cyrtha et ceci peut paraître très significatif si l’on revoit l’étymologie et la définition du mot Algérie, terme venant de l’arabe Al-Djazair, voulant dire les îles. Toutefois, même si, de nos jours, le territoire algérien – ce groupe d’îlots qui constituent un archipel perçu, ici, bien entendu, dans sa dimension métaphorique – semble représenter un espace fixe, privé de dynamisme en raison de la guerre civile qui semble le figer à tout jamais, il conserve, paradoxalement, cet aspect de mobilité. En effet, les vicissitudes de l’Histoire et toutes les violences qu’elles enferment, constituent des couches diachroniques qui participent à l’instabilité du lieu. En ce sens, les différentes invasions, qui traversent le pays, fragmentent son territoire. De la même façon, le sens métaphorique du mot Algérie provoque un déplacement de l’écriture. Ainsi, du lieu géographique d’abord et littéraire ensuite, émergent des sous-lieux différents. Le pays de Salim Bachi éclate en mille morceaux, subit une extension de son territoire et, de ce fait, cesse d’être univoque.

La nouvelle géographie instaurée par Salim Bachi met en question le figement et la répartition du territoire. En ce sens, elle impose de nouvelles frontières, toujours en mouvement, dans un univers où se dessinent des jonctions spatiales inédites, à chaque fois unique, mais aussi inattendues. Il s’agit, avant tout, pour l’auteur « de réfléchir toujours à partir des phénomènes qui brouillent les frontières instables, qui les transgressent en faisant apparaître l’artifice historique qui en est à l’origine »1. De ce point de vue, la création de l’île à caractère « volcanique » et l’archipel souvent en « déplacement », deux espaces facilitant la transgressivité et rendant aisées les lignes de fuite, permettent de mieux interroger et d’appréhender le territoire de la ville de Cyrtha.

Cette vision géocritique nous permet une lecture de l’œuvre de Salim Bachi, qui rejoint tout à la fois l’aspect descriptif, mais aussi métaphorique de la pensée de l’auteur. Chez lui, l’éclatement est toujours pluriel et le regard hétérogène, ce qui évite le figement éternel du territoire dans l’Histoire. De plus, la représentation de cette nouvelle ville aux traits d’archipel suppose un lieu fluctuant des identités puisqu’il permet l’ouverture aux autres mondes et semble libérer le territoire et ses habitants d’une fixation identitaire. L’auteur dessine des lignes de fuite qui rendent compte de la complexité du monde algérien d’aujourd’hui : un passé lourd à porter, un présent complexe à saisir et un futur difficile, presque impossible à envisager.

La création de la ville-archipel nous introduit naturellement à l’idée de fragmentation, mais surtout, l’écriture qui joue sans cesse avec les mots multiplie à l’infini cette mobilité. L’écriture devient, dans ces conditions, un moyen qui empêche le figement et la fiction permet à l’auteur de se réapproprier la géographie algérienne à sa façon. Elle lui permet enfin de faire l’expérience des frontières de son propre univers fictionnel qui reste pourtant inconnu, sinon inexistant1 pour exprimer une réalité plurielle empêchant tout enfermement. Cette frontière multiple ne cesse de bouger : elle est géographique, historique, culturelle, mais aussi identitaire et ouvre sur l’altérité. Ainsi, l’identité n’est pas une, mais plurielle. Elle devient, comme l’ensemble des îles, une « archi-identité ». À son tour, elle se déterritorialise et se reterritorialise tout comme son territoire. Elle se déconstruit et se reconstruit continuellement.

Ainsi, la ville de Salim Bachi est fondée sur une réflexion personnelle et un regard pluriel, complexe et non réducteur (qui pourrait alors voiler ce qui est mouvant, hétérogène, mais aussi divers). La ville de Cyrtha offre au lecteur une « archi-vision » de l’Algérie et renforce l’image de la pluralité sociale par une « archi-identité ». D’ailleurs, les différents dialectes qui existent encore aujourd’hui en Algérie sont le résultat d’un éclatement identitaire que subit le pays depuis les origines et témoignent de cette idée que nous exprime l’auteur, à savoir l’altérité, la diversité et la pluralité.

Par la création d’un lieu hybride et complexe, Salim Bachi dresse donc sa propre géographie imaginaire des lieux qui, par la suite, devient symbolique. Il reste la question du métissage du lieu : en ces temps actuels, l’hybridation est-elle devenue une stratégie de résistance contre le poids mémoriel de l’Histoire, stratégie propre à l’auteur ? Alors que Marcel Proust s’est lancé dans sa quête interminable de la recherche du temps perdu, Salim Bachi, lui, s’est accaparé les voies urbaines et multiples de la reconstruction identitaire, à la recherche d’un nouveau monde possible2 (perdu). Ce rapprochement peut sembler rapide, cependant, les quêtes du temps et de l’espace constituent deux modalités essentielles de la recherche identitaire.

Ainsi, le concept d’île (à travers la nomination) et celui d’archipel (à travers la transgressivité) participent de l’écriture du lieu de Salim Bachi et viennent renforcer l’image d’hétérogénéité de l’espace. Ils permettent de cartographier un nouveau monde tel que le voit l’auteur. De ce point de vue, il est évident que seule la fiction permet le remplacement du monde réel par un autre, ou plutôt une nouvelle image de l’univers par une autre parfois déroutante. Elle nous propose une nouvelle topographie du cosmos très singulière. Elle rend aussi lisible ce qui, dans la réalité, est illisible, voire invisible.

En ce sens, elle a la capacité d’imaginer des spectacles du monde qui nous échappent en créant de nouveaux espaces, de nouvelles images, etc., infiniment changeants et extrêmement mobiles. Ils sont animés par des phénomènes qui les travaillent du dedans comme les secousses et les volcans, mais aussi du dehors en créant des lignes de fuite dues à la déterritorialisation infinie du territoire. L’écriture devient transgressive et agressive ; elle participe, à son tour, à l’instabilité du lieu, à l’éruption et au déplacement du sens. Le nouveau monde que donne à voir l’œuvre littéraire est, bien entendu, réactualisé grâce au lecteur. La lecture, en tant que telle, permet le passage d’un espace abstrait à un espace plus tangible qui n’existe que dans et à travers les livres.

Il reste à découvrir où mène cette transgressivité des frontières. La vérité ne peut sortir que du chaos. Le franchissement métaphorique qui participe à l’extension de l’univers romanesque dépasse, nous semble-t-il, le cadre qui est l’œuvre. L’écriture des frontières devient, en ce sens, dangereuse puisqu’elle échappe à son œuvre et peut-être même à son auteur. Ce brouillage rend la géographie ambiguë et va jusqu’à créer une perturbation des repères chez le lecteur. Ainsi, la transgessivité semble participer à la création d’un univers chaotique, certes, mais le chaos (porteur de ruines) est, paradoxalement, porteur de création. En l’occurrence l’œuvre de Salim Bachi ne participe-t-elle pas à la création de ce chaos ?
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