THÈse pour obtenir le grade de Docteur de l’Université Paris 8








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2/ Pour une lecture cartographique du lieu


Les métamorphoses de ce corps hétérotopique nous conduisent à analyser le concept de la cartographie corporelle au féminin. La géographie imaginaire des romans de Salim Bachi et sa métaphoricité hétérotopique se rattachent à l’idée de la conquête historique et politique de l’espace. C’est pourquoi il nous paraît judicieux, ici, de reprendre la cartographie dans le sens de l’hypothèse déjà formulée de la perception de l’espace. Dans sa version érotique, elle y est présentée comme un corps féminin, sur lequel fantasmerait le colonisateur et qui deviendrait ainsi un aiguillon inavoué de la conquête du territoire. Pour autant, cette hypothèse ne peut prétendre tout expliquer. Il nous paraît nécessaire d’analyser et de comprendre aussi cet espace hétérotopique et féminin dans sa dimension non érotique, à la manière d’une carte macroscopique du paysage. En d’autres termes, il est question de lire et d’appréhender le « tracé spatial » de l’Histoire, par le biais de la cartographie parce que la carte, en tant que telle, « situe l’histoire d’un peuple dans le territoire qui lui est dévolu ou dans le territoire qu’il s’est attribué »1.

Bertrand Westphal examine ce principe de la cartographie2 en recourant à l'œuvre picturale de l’artiste dublinoise Kathy Prendergast. Cette dernière s'intéresse, dans ses œuvres iconiques, à l’étude de la cartographie (géomorphique) en associant « la vision d’une cartographie destinée à prendre la mesure du corps féminin à celle, plus traditionnelle, qui sert de prélude à la conquête territoriale »3. Selon le géocritique, l'artiste irlandaise nous présente son pays comme un territoire postcolonial tout en évitant « volontairement » de livrer des explications ou des interprétations de ses œuvres d’art. Le but du peintre est, bien sûr, de laisser l’interprétation des tableaux aux spectateurs. Selon Catherine Nash, ceci provoque, d’une certaine façon, une perturbation et une menace chez les observateurs ou les visiteurs. Elle dit, en effet, que « l’ambiguïté de la série – les réponses qu’elle (Kathy Prendergast) n’offre pas – a également un effet subversif »4. Dans les années quatre vingt-dix, Kathy Prendergast a approfondi son étude de la cartographie et Bertrand Westphal nous précise qu’en1999, elle a présenté une carte des États-Unis et du Canada sur laquelle on peut lire de nombreux toponymes comprenant l’adjectif lost. Cet adjectif révélateur est aussi le nom de l’œuvre iconique qui exprime naturellement l’idée de l’égarement, de la perdition, voire de l’éclipse : Lost Greek, Lost Canyon, Lost Spring, Lost Lake. Cette importance symbolique du thème de la disparition dans l’œuvre de Kathy Prendergast avait été pressentie par Catherine Nash avant même la réalisation de cette série de peintures intitulée Lost. En évoquant l’Irlande dans un commentaire des tableaux de Kathy Prendergast, en 1983, elle avançait l’explication suivante :

« Les lieux sont nommés. Cette dénomination est liée à des idées de perte de langage. Ce déclin du langage est à son tour lié à l’idée de la perte d’un style de vie distinct et d’une relation au lieu considérée comme plus intime et authentique que celle qui a présentement cours. »1

Nous avons esquissé une lecture de l’espace hétérotopique en recourant à la cartographie, pour nous permettre de mieux cerner et comprendre l’espace cartographique dans les œuvres de Salim Bachi. En effet, dans la mesure où la cartographie nous amène à penser un moment précis de l’Histoire, celui du colonialisme et du post-colonialisme, cartographie et post/colonialisme interagissent réciproquement. Bertrand Westphal explique ce phénomène ainsi :

« En définitive, la carte et le territoire, le corps et le discours minoritaires constituent un ensemble indissociable qui investit le carrefour où se croisent représentation macroscopique et représentation hétérotopique de l’espace. »2

2/1 Territoire trop-plein et territoire encore-vide 


C’est dans une dualité, forgée par Bertrand Westphal, celle d’espace encore-vide et d’espace trop-plein que nous proposons de situer l’étude de l’espace cartographique. L’étude de la carte au fil de l’Histoire avec ses enjeux politiques, militaires et commerciaux, voire culturels, ne cesse de s’affiner en raison de ses perpétuelles mutations. Ces mutations sont surtout perceptibles à partir du XVIe siècle parce que « durant la Renaissance et les siècles qui ont suivi », « la perception du monde changea »3. En outre, ce n’est pas un hasard si la cartographie se rattache, le plus souvent, à l’idée de la conquête puisque le phénomène de la conquête et du colonialisme s’accélère et s’accentue en ces temps modernes4.

Il s’agit pour le colonisateur soit de se débarrasser et de vider des espaces trop-plein, soit d’étendre son empire. En d’autres termes, il faut chercher et trouver des territoires encore-vides afin de repeupler ces espaces réputés vierges et inhabités dans l’imaginaire du colonisateur. De ce point de vue, la conquête5 et la colonisation, pour les Occidentaux, est justifiable dans la mesure où « l’extension globale du lieu correspondrait à l’irréfrénable besoin de coloniser le nouveau pour se rassurer d’abord et se glorifier ensuite »1. Il semble que l’utilisation de la carte soit un moyen efficace pour cerner les territoires dits « nouveaux »2 car l’une des caractéristiques principales de la carte, c’est qu’elle permet d’avoir une vision, certes réduite mais globale de l’univers. En ce sens, elle « est utilisée pour cerner le monde »3. Mais ce même univers est changeant et instable dans la mesure où les frontières peuvent en être gommées à tout moment en raison de l’hétérogénéité, de la mouvance et de la fragmentation du territoire. En un mot, ce territoire est transgressif, en raison des strates historiques qui le traversent au fil des siècles.

Toutefois, il convient de préciser qu’avant d’en arriver là, c’est-à-dire de se servir concrètement d’une carte pour remplir les espaces encore-vides, il ne faut pas oublier de mentionner que la carte est, d’abord, une représentation mentale et c’est là justement l’un des principes majeurs de la cartographie. Cette dernière permet de montrer que n’importe quel territoire, même s’il est « réel », est, avant tout, un espace mental. Il peut être aussi fabriqué par les auteurs puis réinvesti par les arts mimétiques comme, par exemple, la littérature dans le cadre de la propagande. De ce fait, la carte mentale devient la projection d’un univers plausible, à la fois réel et fictif. Il s’agit d’un mélange entre une géographie réelle et une géographie fantasmée, une sorte de monde possible, actualisé par le biais du langage. D’ailleurs, l’atlas imaginaire qu’esquisse le héros odysséen dans les esprits de ses lecteurs, lors de ses pérégrinations méditerranéennes, n’est, en réalité, qu’une vue d’ensemble de l’univers intériorisé par Homère. Cela est, bien sûr, le propre de la littérature, apte à créer des univers et des paysages qui s’adaptent et se rapprochent de la réalité vécue :

« […] Ulysse trace une carte par son discours ; il trace une carte faite toute de mots, et non de lieux référencés. »4

« […] Mais tout change et se transforme, le monde d’Homère, vierge de découvertes et peuplé de figures chimériques, n’est plus : l’homme fait face aujourd’hui à la saturation du monde, le familier prime sur le fabuleux […]. »2

Effectivement, en ces temps modernes, le monde mythique d’Homère cède la place à de nouvelles perceptions de l’espace, placées sous le signe de la colonisation contemporaine. Au XIXe et au XXe siècle, la découverte de nouveaux espaces géographiques, voire de nouvelles lignes de fuite, au sens littéraire de Deleuze et Guattari, devient un acte récurrent et va jusqu’à nourrir les récits littéraires. Ainsi, l’homme conquérant reste souvent confronté à ce double sentiment de tantôt vider des espaces pleins et tantôt remplir des espaces vides, comme l’exprime Bertrand Westphal : « Horreur ! Quand tout se remplit, il faut refaire de la place, car si la nature a horreur du vide, l’homme a souvent horreur du plein »3. Nous l’avons évoqué dans la page précédente, l’envahisseur, lors de ses déplacements parcourt et sillonne le globe terrestre. Pour lui, cette représentation de la terre, s’accompagne, en général, d’une carte dans la conquête du territoire choisi, parce qu’il semble que le goût de la conquête a fait, de ce même globe terrestre, un univers très vaste. L'espace colonisé, difficile et presque impossible à maîtriser, se doit d’être converti en cartographie. En ce sens, la carte a pour fonction de réduire le monde sans pour autant l’effacer complètement. Elle témoigne, en outre, chez celui qui la détient d’un fort de désir d’une pleine maîtrise de l'univers qui est à la fois mental et physique.
Ainsi, dans le second roman de Salim Bachi, La Kahéna, on remarque que le colon Louis Bergagna, symbole de la colonisation française en Algérie par son règne et par sa puissance, incarne l’archétype du conquérant au XXe siècle. En 1910, ce colon maltais embarque à bord du Loire4, aux côtés du capitaine Lentier. Ce dernier, ayant le goût de la conquête, lui sert de conquérant modèle :

« Chaque jour, Louis Bergagna accompagnait donc le capitaine dans ses promenades sur le pont, suivant la déambulation fragile du marin, dont la moustache phénoménale servait tout à la fois de compas et d’astrolabe. »1

Avant de se diriger vers Cyrtha, le colon accoste à Cayenne2. On peut noter que Louis Bergagna, en compagnie de Charles Jeanvelle et du Cyclope, traverse l’Amazonie. L’Amérique, à l’image de l’Afrique, est, bien entendu, un continent à conquérir et à découvrir. En effet, ces trois hommes « partirent vers l’est en suivant un itinéraire tracé sur une carte à l’aide d’une boussole »3 et « après une odyssée dans la jungle, parvenaient jusqu’à Rio de Janeiro et embarquaient pour l’Algérie »4.
À travers la figure de ce colon, l’auteur attire notre attention sur un des événements historiques qu’a connus l’Algérie/Cyrtha de l’époque, c’est-à-dire durant la colonisation française : il s’agit de la politique du peuplement5. Cela rejoint l’hypothèse que nous avons formulée sur le phénomène d’espace-vide/espace-plein, car le mot de peuplement6 sous-tend l’action de remplir un territoire vierge. En somme, il s’agit de peupler un territoire qui, à première vue, paraît vide ou presque…Mais en est-il vraiment toujours ainsi ?
Cela n’est pas nécessairement une évidence que le territoire soit « vide ». Peu d’espaces sont, en réalité, inoccupés parce que l’Autre, c’est-à-dire l’autochtone est là. Nous faisons allusion, ici, au territoire algérien. Il s’agit pour le colonisateur de se faire de la place, dans ce nouveau territoire, en fonction de ses occupants, même si, en réalité, ces derniers sont considérés comme quantité négligeable :

« La matérialisation des représentations locales s’exerce aux dépens d’autrui, car peu d’espaces sont totalement vides. Le degré d’occupation d’un lieu est fonction de la densité de sa population mais, pour le conquérant, elle est surtout tributaire d’une impression fugitive, d’un coup d’œil oublieux. »7

Le remplissage de l’espace se fait donc aux dépens de l’autochtone : il s’agit de le chasser de son territoire ou de le déloger en le reléguant au second plan et en faisant du nouvel arrivé (le colon) le nouveau propriétaire de la terre confisquée. L’objectif inavoué consiste, en somme, à l’effacer de ce lieu, même si cet effacement est mental. C’est de cette façon que le colonisateur des temps modernes parvient à créer une nouvelle nation dans un nouveau pays, car pour construire une nation, il faut un territoire et un peuple. Dans ce cas, le rapport de l’individu à la terre est important parce que si l’on revient à la définition du mot « nation »1, on s’aperçoit que le territoire est l’un des critères évidents dans la construction d’une nation, voire d’une identité culturelle, historique, politique, etc.
De même, la notion de « territoire » est complexe et équivoque. Elle suppose une délimitation géographique et une répartition des terres formant un État défini, gouvernant son peuple. Avant son occupation, cet espace est, aux yeux du colonisateur, un lieu amorphe. Il ne prend forme qu’après avoir été conquis, délimité dans ses nouvelles frontières et investi selon les besoins du nouvel occupant. Il s’agit, en quelque sorte, de procéder à une « occidentalisation » du territoire en question qui rappelle l’autre continent, c’est-à-dire l’Europe, pour pouvoir y vivre en mettant en œuvre des schémas de style européen :

« […] on habillait ou rhabillait l’Autre « à l’européenne » et son territoire (usurpé) était encadré par des lignes de confins qui rappelaient certes le principe des frontières séparant les États européens mais ne correspondaient à aucune réalité concrète. Cette mascarade était d’autant plus frappante qu’aucune antériorité territoriale n’était accordée au premier habitant des lieux. Avant la conquête, son environnement [l’environnement du territoire] était encore amorphe. Il appartient au colonisateur, figure quasi divine, de donner forme à l’espace, de s’emparer du lieu à son image. »2

Dans ces conditions, l’acception même du mot « territoire » ne concerne plus seulement l’espace géographique, mais implique d’autres domaines comme le social, le culturel, le juridique, l’administratif et le politique, en bref, tout ce qui définit la nation d’un peuple ayant une identité collective. En définitive, le territoire est donc cet « espace approprié, avec sentiment ou conscience de son appropriation »3. Ainsi, les nouvelles lignes prennent forme et, une fois approprié, ce même territoire, avec toutes ses résonnances, est réduit puis représenté sur une carte, carte de la terre qui se superpose à la carte « inventée ». Cette carte « inventée » est la représentation du territoire en son entier, même si ce dernier est mis à l'échelle. Elle est, pour ainsi dire, une copie de la réalité en miniature.
Entre autres événements, l’histoire du colon de Cyrtha met bien en relief cette question de la carte et du territoire. Dès son arrivée dans cette terre promise, Louis Bergagna achète toutes les terres saisies « de force » aux autochtones et construit sa propre villa. Sur les suggestions d’un de ses ouvriers, il lui octroie le nom de La Kahéna, un « nom futur que lui soufflerait un de ses ouvriers, et qu’il trouverait beau, ne se doutant pas qu’il était une insulte pour les siens et pour sa lignée »1. Sur ces mêmes terres, il se lance dans l’exploitation du tabac et la plantation des vignes. Nous sommes ainsi plongés au cœur de l’hypothèse que nous avons formulée dans la page précédente, celle de l’effacement et du délogement de l’autochtone, hors de ses terres.
Mais, il y a des contextes où la cohabitation du colonisateur et du colonisé existe, par exemple, lorsque le colonisé est au service du colonisateur, ce qui ne gomme pas pour autant l’effacement dont nous parlions plus haut. C’est pourquoi Louis Bergagna, maire de Cyrtha, après avoir conquis la moitié de la ville, entame des travaux afin de modifier la « physionomie de la cité »2, en reproduisant dans cette contrée obscure l’architecture occidentale. Nous assistons là, bien sûr, à la mutation du lieu selon une logique qui déconstruit les lieux historiques pour les remplacer par d’autres : « […] Ses chantiers, payés par sa municipalité, détruisirent quelques palais turcs et reconstruisirent, à la place, une seconde ville, occidentale dans le goût de ses administrés […] »3. Les différents travaux entrepris par le colon sont réalisés par les autochtones, notamment la construction de la villa et l’exploitation des nouvelles terres : « Il transforma la moitié des indigènes en dockers ou journaliers. Ils remplissaient ses bateaux une partie de l’année et cultivaient ses terres le reste du temps »4.
À travers l’exploitation des autochtones, l’auteur se permet de dénoncer toutes les discriminations qu’exerce le dominant sur le dominé, en particulier la confiscation des terres ancestrales, figurées par cette tribu des Beni Djer. Cette spoliation de territoire, si l’on reprend ce mot, territoire, dans le sens que lui donne Manola Antonioli, implique, aussitôt, pour le peuple concerné, une perte identitaire. Cette perte s’exerce, en particulier, au niveau symbolique. Dépossédé de ses biens matériels et de son identité, le colonisé subit la violence et l’aliénation de l’autre :

« Les Cyrthéens avaient bel et bien oublié les fulgurances et les conquêtes. Des étrangers cultivaient leurs terres. Louis Bergagna, le bâtisseur de La Kahéna, s’octroya les plus grasses, sur des milliers d’hectares. Il y planta sa vigne et son tabac. »1

La discrimination et la violence des rapports entre le colonisateur et le colonisé sont aussi dénoncées et explicitées par Salim Bachi à travers la relation « secrète » entre Louis Bergagna et sa maîtresse qui, en même temps, est sa femme de chambre. À l’image de ses semblables, c’est une « Arabe » haïe et dédaignée par les Français. Le colon, bien qu’il ait une épouse, Sophie Bergagna, la retient prisonnière dans son immense demeure :

« […] l’homme regagna le lit de celle qu’il ne reconnut jamais, l’Arabe qu’il cachait aux yeux du monde, c’est-à-dire à la petite coterie des Européens racistes, et qu’il avait installée dans une des innombrables chambres de La Kahéna. Il la garda, cloîtrée dans la villa, jusqu’à la fin de ses jours, enfermée à double tour, secret ultime des années de chiennerie, symbole d’une occupation sans nom. »2

Revenons-en à l’un des principes de la cartographie. Il semble que la carte, de manière générale, n’est jamais fixe. Elle fonctionne comme un palimpseste3 parce que les frontières, comme leurs territoires, bougent sans cesse. Si la carte se déterritorialise et se transforme en s’appropriant continuellement de nouvelles lignes de fuite provisoires, c’est parce qu’elle est liée, en permanence, à l’histoire du lieu en question, chargé de strates sédimentaires, un lieu qui, au fil des siècles, est synonyme d’hétérogénéité, d’instabilité et de mouvance4.
De ce fait, il semble que cette carte soit modifiée à chaque fois que le territoire est possédé par un nouveau conquérant. Dans ce cas-là, il s’agit donc de faire apparaître les nouvelles frontières dont les contours se calquent sur les limites de la réalité changeante du lieu ; tel est le principe de la cartographie, rapporté par Manola Antonioli, dans son ouvrage Géophilosophie de Deleuze et Guattari. Dans le chapitre IV de son livre, Cartographies Politiques, l’auteur revient sur l’introduction de l’ouvrage Mille Plateaux – Capitalisme et Schizophrénie 2 de Deleuze et Guattari, introduction dans laquelle les auteurs expliquent les trois principes qui participent à l’organisation et aux devenirs du rhizome1. Un des principes, celui de la cartographie et de la décalcomanie du territoire, retient particulièrement notre attention. Manola Antonioli y explique l’importance de rendre visible les frontières sur une carte :

« […] il ne s’agit pas de produire des calques mais de tracer des cartes qui peuvent toujours êtres ouvertes, déchirées, renversées, connectées dans tous les sens et dans toutes les dimensions, qui sont toujours à entrées multiples et en prise avec le réel. »2

Le principe évoqué par l’auteur fait ressortir un des points importants de la carte. C’est un point essentiellement géographique qui concerne la localisation du lieu (le colon maltais de La Kahéna, rappelons-le, s’est servi d’une carte pour localiser Cyrtha). Cette localisation ne permet pas seulement à l’envahisseur de réduire le territoire conquis, mais elle lui offre aussi la possibilité de l’expérimenter, expérimentation donc, mais aussi maîtrise, du réel. Ainsi, nous retrouvons l’ambivalence entre la carte et le calque, telle qu’elle est examinée par Manola Antonioli. En effet, alors que le calque semble figer le lieu en aspirant, toujours, à « organiser, stabiliser, neutraliser les devenirs d’une multiplicité »3, la carte, elle, permet de préserver foncièrement la nature mouvante du territoire. La carte ouvre aux métamorphoses par ses mouvements de déterritorialisations/reterritorialisations dans la mesure où elle se construit et se déconstruit, s’approprie et s’exproprie, se dessine et s’efface, se remplit et se vide continuellement. Elle permet, de ce fait, de multiplier les voies territoriales et de faire ressortir toutes les complexités des lieux concernés, surtout ceux en relation avec les faits historiques qui « […] orientent les rencontres et les métamorphoses »4. Elle n’oublie pas non plus les traces des anciennes colonisations, strates et sédiments historiques. Il semble que la vision mouvante que donne à voir la carte affecte aussi la toponymie des territoires. En ce sens, les noms des pays, sur la carte et la carte elle-même, ne sont pas épargnés par le phénomène de la métamorphose. Ceci nous conduit à regarder de près la relation entre la toponymie et la cartographie du lieu.

2/2 La toponymie ou comment nommer les lieux?


Lorsqu’un colonisateur envahit un lieu, il se l’approprie en esquissant les nouveaux contours sur la carte. Dans un contexte géocritique, il efface le nom du lieu, il le remplace par un nouveau toponyme, et ainsi, il « vide l’espace de sa spatialité »1.
Si le lieu est, par essence, hétérogène, il est, en conséquence, un lieu hétérotopique. À l’arrivée du colonisateur, le lieu devient autre puisque ce colonisateur annule les frontières de son prédécesseur et en impose d’autres. Ainsi, la déterritorialisation du territoire occupé fait émerger de nouveaux territoires sur les cartes géographiques qui sont à l’origine de nouveaux toponymes :

« La toponymie participe des processus de territorialisation et constitue le terrain d’affrontement symbolique par excellence autour des questions spatiales et identitaires […]. Elle s’impose comme un outil pertinent d’analyse sur le temps long des enjeux territoriaux […], tout en faisant ressortir la question du communautarisme et du multiculturalisme dans un contexte de coexistence multilingue. »2

Si l’on revient sur les toponymes de l’Algérie, on constate qu’ils sont porteurs de la trace historique des civilisations précédentes et de l’actuelle nation algérienne. Toutes les invasions ont marqué le territoire sur tous les plans. Cependant, ce qui retient particulièrement notre attention, ici, est la toponymie. La conquête et surtout la nomination ont pour objectif de confirmer la mainmise sur un territoire qui, dès son appropriation par les nouveaux maîtres, subit une mutation géographique qui se concrétise par l’acquisition d’un nouveau nom. Dans tous les cas, le « néo-toponyme » a pour fonction de confirmer l’appropriation du territoire. En somme, le contenu (le toponyme) doit coïncider avec le contenant (l’espace conquis) ; Bertrand Westphal l’explique :

« La nomination entérine le passage de l’ouvert au maîtrisable : on s’efforce alors de trouver le toponyme apte à signifier la prise de possession de l’espace et la réduction de sa part d’inconnu. »3

Chaque colonisateur a dénommé l’Algérie (Cyrtha dans les récits de Salim Bachi) et surtout ses villes, au détriment de ses occupants internes, les autochtones. Ces derniers furent contraints d’adopter la dénomination de leur nouveau maître chaque fois que le territoire était ex-proprié. Si l’on examine, le nom « Algérie » aujourd’hui, on constate qu’il est porteur des couches historiques de toutes les invasions ayant occupé ce territoire pendant trois mille ans, des Numides aux Français en passant par les Romains, les Vandales, les Arabes et les Ottomans. En fait, Algérie est le nom de la ville d’« Alger » dérivant du catalan Aldjère qui, lui-même, vient de l’arabe Al-Djazâir qui signifie « les îles ». Ces îles renvoient aux îlots qui se trouvent en face du port de la ville d’Alger, îlots que Khayr ad-Din Barberousse, au moment de l’occupation ottomane en Algérie, au XVIe siècle, aurait rattachés à la capitale algérienne1.
Par ailleurs, si l’on examine le toponyme d’Algérie dans les romans de Salim Bachi, on remarque que l’Algérie de l’auteur subit une transformation. Elle est, bien entendu, Cyrtha. Ce toponyme de fiction renvoie à plusieurs villes inspirées des cités mythiques. Nous pensons, en premier lieu, tout particulièrement à Cirta, une cité numide. Au IIIe siècle av. J.-C., elle est la capitale orientale du royaume massyle. À l’époque, le peuple massyle occupe le nord-est de l’Algérie actuelle ; Virgile, dans l'Énéide l'associe à la reine de Carthage, Didon. Au IVe siècle av. J.-C., elle se transforme en une cité romaine et, sous le règne des Romains, la cité numide subit des métamorphoses au niveau architectural puisqu’elle est détruite puis rebâtie par l’empereur Constantin 1er. La ville subit, ensuite, une transformation au niveau de la toponymie puisque les Romains, durant leur occupation, l’ont renommée « Cirta Regina ». Plus tard, au VIIe siècle, les Arabes l’envahissent et la restaurent sur les ruines de leurs prédécesseurs. Ils lui octroient, comme le note Bertrand Aresu, le nom de la « Qasantina/Constantine »2, nom qui est, aujourd’hui encore, celui de la ville actuelle. Par ailleurs, nous remarquons que, sous la colonisation française, la ville conserve curieusement son toponyme, l’une de ses places, par exemple, se nomme « Place de la Brèche », une allusion à la brèche dans la défense de la ville.
Nous avons revu les différents toponymes de la ville de Cirta/Cyrtha afin de montrer l’importance que joue la toponymie du lieu dans les romans de l’auteur dans sa quête des origines. De même, la métamorphose de la ville d’Alger en Carthago/Carthage est très symbolique même si ce toponyme a été éliminé par les Romains. Il s’agit, pour Salim Bachi, de toujours penser les lieux à partir des événements historiques et l’Histoire sert alors de toile de fond à ses œuvres et vient, aussi, donner du sens à sa création. Ainsi, la convocation de ces lieux mythiques, ou plutôt, le retour vers ces cités antiques à travers la toponymie est, sans doute, une façon de nouer le passé avec le présent pour faire apparaître et pour dénoncer les conflits et les scandales qui ne cessent d’affecter tout le pays. Ces lieux mythiques permettent la glorification d’anciennes civilisations qui, pourtant, ne sont pas totalement effacées des cartes/territoires actuels puisqu’elles survivent, encore aujourd’hui, à travers la plume des écrivains. Dans une interview sur la métamorphose des lieux et la quête constante d’une nouvelle toponymie, notamment celle de Cyrtha et Carthago, Salim Bachi explique :
« Je cherche à donner de la profondeur à mes romans par l’emploi systématique de références historiques et mythiques. Je voulais, après Cyrtha, donner naissance à un autre territoire mythique et celui-ci se nomme Carthago à présent, en référence à Carthage qui reste pour moi emblématique de l’ancienne civilisation africaine, malheureusement engloutie et dénaturée par Rome. N’assistons-nous pas à la même chose en ce moment ? Nos pays ne sont-ils pas engloutis sous les mensonges que nous fabriquons, ou que les autres fabriquent pour nous ? On veut nous cantonner à une seule Histoire, absurde, fatale, où nous nous serions que des pantins. Sindbad s’insurge contre cette volonté d’effacement de ce qui a fait notre grandeur passée. Je veux le rappeler dans chacun de mes romans. Je ne parle pas seulement de l’Algérie ou du Maghreb, mais je parle de nos civilisations qui furent glorieuses et qui se poursuivent, entre les lignes, aujourd’hui encore, en dépit de toutes les marques de l’infamie et de la violence. »1

Ainsi, l’étude de la toponymie permet de lire avec un œil critique la réalité de la profondeur historique du lieu qui est à l’origine de la construction identitaire de l’actuelle nation. D’ailleurs, le retour vers la patrie carthaginoise est un retour inévitable vers l’univers algérien des origines avec ses multiples métamorphoses dues aux différentes invasions. Ainsi, l’étude de la cartographie permet de penser et de repenser le territoire délimité selon des frontières postcoloniales qui pose la question de l’autenthicité des identités nationales et géographiques. Elle est, répétons-le, provisoire puisque le territoire est, en permanence, déterritorialisé. On y voit, aussi, une ré-interprétation de l’espace géographique, historique, politique. Cela rappelle, entre autres, l’étude stratigraphique de Bertrand Westphal, ou bien l’espace mille-feuilles d’Henri Lefebvre, qui permettent de superposer et de rendre visibles les différentes strates historiques de l’Algérie/Cyrtha/Carthago ayant participé aux transformations de l’espace à travers le temps. Cela justifie, d’une certaine façon, l’hybridité et la fluctuation des identités sur ce même territoire.
À travers la métamorphose et la cartographie du lieu, le but de Salim Bachi est d’accéder à la réalité à travers l’écriture. Pour y parvenir, il semble donc que le meilleur moyen demeure la fiction. Il s’agit de faire communiquer et de superposer le monde fictionnel au monde réel et de les faire interagir. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est en « déréalisant » l’univers tangible qui nous enveloppe, en réinvestissant les frontières d’un territoire qui se veut hétérogène et transgressif, que peut s’installer un climat de continuelle mobilité qui permet, à chaque instant, de faire resurgir et de rendre visible la fiction. De ce point de vue, le rôle des récits littéraires est de faire apparaître un des aspects insaisissables et imprévisibles de notre réalité ; mais peut-être nous permet-il surtout de les réinterpréter
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