Résumé : Cet article s’intéresse aux impacts des open space en matière de contrôle à partir d'un travail historique. Nous nous demandons si l'espace de travail peut constituer un outil de contrôle opérationnel.








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L’espace, un outil de contrôle ?

Le cas Pont-à-Mousson (1921-1930)

Résumé : Cet article s’intéresse aux impacts des open space en matière de contrôle à partir d'un travail historique. Nous nous demandons si l'espace de travail peut constituer un outil de contrôle opérationnel. Dans une première partie, nous proposons une définition historique des espaces travail qui nous amène à justifier notre méthodologie de recherche historique. Nous travaillons à partir des archives des années 1920 de la société Pont-à-Mousson. Nous présentons longuement le contexte de la mise en place des espaces ouverts, ainsi qu'une analyse à partir des plans du service de la comptabilité commerciale. Nous proposons en discussion plusieurs points : l'efficacité et l'efficience de la surveillance, la hiérarchisation de l'espace qu'induit cette nouvelle conception de l'espace et enfin les apports et les limites de cette recherche historique.

Mots clés : espace de travail, open space, histoire, contrôle.
La question des open spaces est devenue depuis quelques années un sujet intéressant une multiplicité d’acteurs : les dirigeants et plus généralement l’encadrement des entreprises, les consultants, les salariés, mais aussi la presse ou les chercheurs des différentes disciplines concernées par un tel phénomène (gestion, sociologie, psychologie etc.). Dans la presse professionnelle, on trouve ainsi sur les trois dernières années, un article paru récemment dans Capital, deux interviews d’un chercheur dans Le Figaro et d’un coach dans Capital, la plupart faisant suite à l’ouvrage L’open space m’a tuer.

Si le lien entre espace et performance est ancien (Newcomb (1956)), la recherche en management continue de s’intéresser aujourd’hui à la problématique de l’espace de travail. Ainsi, la Revue Française de Gestion y consacrait récemment un dossier dans son numéro 184 sous la direction de Jacques Lauriol, Véronique Perret et Franck Tannery (2008). L’article de Taylor et Spicer (2007) ou la contribution de Chanlat (2006) fournissent des synthèses en la matière.

Dans la pratique, les open spaces font l’accord de plusieurs acteurs : les chefs d’entreprise et cadres y voient un moyen de réduire les coûts en réduisant la surface immobilière par salarié. Cet argument prend tout son sens avec la hausse du prix de l’immobilier (à Paris notamment) au cours de ces vingt dernières années. Au-delà de cet argument, on en retrouve d’autres plus ou moins avoués : facilitation de la coordination dans l’entreprise pour les uns, surveillance des salariés pour les autres etc.

Ce dernier argument est aujourd’hui régulièrement repris dans les observations, à tel point que l’on peut se demander si les pratiques spatiales ne pourraient pas s’analyser comme de simples méthodes de contrôle des individus. Face à la remise en cause des outils traditionnels de contrôle de gestion (comptabilité de gestion, budgets etc.), l’espace peut-il en devenir un ? Une étude de cas historique viendra étayer cette question. Ce choix se justifie notamment par le fait que lors du taylorisme triomphant de l’Entre-deux-guerres, plusieurs entreprises avaient déjà essayé de contrôler l’individu via l’espace.

Dans une première partie, nous reviendrons sur les aspects théoriques et méthodologiques liés à cette problématique en explicitant notamment notre démarche de recherche. Cette réflexion nous permettra d’aboutir à une question de recherche et une méthodologie plus précise. Nous développerons ensuite le cas de Pont-à-Mousson dans les années 1920 : dans une deuxième partie, nous nous interrogerons d’abord sur les raisons pouvant conduire l’entreprise à mettre en place des grands espaces de bureau ouvert. Dans une troisième partie, nous nous pencherons sur la mise en place de ces espaces en insistant sur les intentions et les pratiques de l’entreprise. Enfin, dans une quatrième partie, nous essaierons de répondre à la problématique en nous appuyant sur notre étude de cas.

  1. Une approche, une méthodologie, un terrain

    1. Une définition historique des espaces de travail au bureau

Le terme d’open space apparaît aujourd’hui assez ambigu, n’étant pas clairement défini par le dictionnaire. Il s’oppose clairement à la notion de bureaux individuels cloisonnés, désignant au contraire de vastes espaces de travail (voir par exemple l’usage qu’en fait Malleret (2004)). Pour clarifier les différentes conceptions de l’espace de travail au bureau, nous proposons ici une tentative de définition historique.

On peut ainsi définir l’ensemble des modes d’organisation de l’espace tel qu’ils ont été progressivement envisagés. Dans beaucoup de petits commerces comme ceux étudiés par Martin (1977) dans les Deux-Sèvres au XVIIIe et XIXe siècles, il semble qu’il n’y ait guère de place, même pour un bureau où tenir des comptes (p.148). Dans les organisations plus grandes, on retrouve des bureaux. Au XVIIIe siècle, à la Compagnie des Indes, les bureaux sont dans un hôtel particulier, les employés étant séparés dans une multitude de petites pièces (Haudrère (2005), p.154-157). Si chacun ne dispose pas d’un bureau individuel, sauf les plus hauts placés dans la hiérarchie, les employés sont très peu nombreux dans la multitude de petits bureaux. Les travaux sur le négoce confirme l’observation : que ce soit à Marseille (Carrière (1973), p.726-727), Bordeaux (Butel (1974), p.168), Saint-Malo (Lespagnol (1997), p.120-123) ou au Havre (Delobette (2005, p.1058-1060)), les commis sont en petits nombres voire seul, travaillant au comptoir dans une pièce commune. La situation n’est guère différente dans les entreprises industrielles. A Saint-Gobain par exemple, deux plans1 témoignent d’une situation similaire. Sur le site de Tourlaville à la fin du XVIIIe siècle2 ou sur le site de Saint-Gobain même en 18223, les espaces de travail administratif sont prévus pour une ou deux personnes.

En fait, la situation varie selon le local, ces derniers étant conçus la plupart du temps pour être d’abord des lieux d’habitation, cette situation n’évoluant guère jusqu’au début du XXe siècle4. Fischer et Vischer (1997) résument simplement la situation du XIXe siècle industriel : « au départ, l’archétype du bureau, c’est l’usine ; les espaces administratifs sont en effet d’abord considérés comme des espaces secondaires : ce sont de petits locaux adjacents aux aires de production » (p.30). Les plans des glaceries du groupe Saint-Gobain (Montluçon en 18685, Cirey en 18716 et Stolberg en 18737) confirment le constat.

Entre-temps, dans l’administration, le modèle paraît étrangement similaire. Les archives publiques, la presse administrative et plusieurs romans ont permis à Thuillier (2004) d’écrire sur les conditions de travail dans l’Administration au XIXe siècle. Il note ainsi que « les bureaux étaient en général mal adaptés à leur fonction : les ministères étaient d’anciens hôtels particuliers ou d’anciens couvents, où les bureaux étaient vaille que vaille installés. Les employés étaient entassés les uns sur les autres » (p.11). Cette disposition est en fait l’héritage du XVIIIe siècle où les employés des ministères travaillaient déjà dans les hôtels particuliers qui appartenaient en propre aux ministres, leurs bureaux se déplaçant au gré des changements de ministre (Coquery (2000), p.47-51).

L’apparition de ces espaces de travail collectif au bureau est évidemment indissociable de l’émergence de la grande entreprise capitaliste aux Etats-Unis et en Europe à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. En France, Delphine Gardey (2001) nous indique ainsi que d’après les recensements, on passe de 800 000 employés en 1866 à plus de 3 millions en 1936 (p.44). Un double phénomène paraît alors avoir joué. D’une part, l’augmentation de la taille des entreprises impliquait une hausse proportionnelle du nombre d’employés de bureau. D’autre part, la managérialisation des entreprises (Chandler (1989)) et le développement de nouvelles technologies (téléphones, télégraphes, machines à écrire etc.) favorisant le travail de bureau et le contrôle à distance (Yates (1989)) conduisent à une augmentation de la proportion des employés de bureau. Ces deux facteurs posent dans les grandes entreprises, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la question de l’organisation de l’espace administratif. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’émergence des immeubles de bureau et des espaces de travail ouverts.

Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle aux Etats-Unis (Fischer et Vischer (1997), p.30), et au début du XXe siècle en Europe8 que les entreprises commencent à concevoir elle-même leurs propres espaces administratifs. C’est alors que se développent des premiers grands espaces collectifs pour les secrétaires ou les grands services administratifs (comptabilité, courrier etc.). C’est notamment l’époque où l’on conçoit de grands pool de dactylos. Deux étapes doivent être distingués : la conception d’immeubles de bureaux, remplaçant progressivement les anciens hôtels particuliers, jugés trop petits ou inadaptés, puis, dans un second temps, l’installation d’espaces de travail ouverts dans ces nouveaux immeubles de bureaux.

Concernant l’émergence des premiers immeubles de bureaux, Loupiac et Mengin (1997) les font remonter à la fin du XIXe siècle, les banques ayant été pionnières en la matière : 1876-1878 pour le Crédit Lyonnais, 1878-1881 pour le C.N.E.P. ou 1905-1911 pour la Société Générale (p.92-93). Il s’agit alors de donner « une image rassurante de richesse, de stabilité et de respectabilité » (p.92). Le phénomène paraît concomitant aux Etats-Unis, puisqu’Olivier Zunz (1991) parle de l’existence d’immeubles de bureaux construits à cet effet dès 1883 à la C.B. & Q. (p.167). Sundstrom (1986) fournit un exemple pionnier d’une société d’assurance dès 1870-1871 (p.27).Cela ne signifie pas pour autant qu’il existait dès lors des grands espaces ouverts, mais le fait de construire spécifiquement des bâtiments est alors déjà une réelle innovation. De plus, ces nouveaux immeubles sont construits dans les centres-villes, très loin de l’espace de la production (Zunz (1991), p.166). Néanmoins, dès 1896, il semble bien que les espaces ouverts existaient puisque Zunz parle dans un autre siège social « de larges pièces pourvues de fenêtres intérieures et extérieures » (p.168).

Les espaces de bureau ouverts sont arrivés en Europe avec le taylorisme semble-t-il puisque les dates concordent d’une part et d’autre part leur mise en place se fait dans une optique clairement taylorienne : il s’agit de concevoir le travail de la dactylo comme celui d’un ouvrier dont on doit optimiser le rendement sur une chaîne de production (voir par exemple Ponthière (1935) ou Fischer (1990), p.174). Fischer (1990) parle à ce propos alors de « bureaux serrés en rangs compacts, [de la] standardisation des équipements, [de la] concentration du personnel dans un espace totalement banalisé et transparent » (p.174), appelé généralement bureau ouvert. La volonté de surveillance, clairement proclamée, prime dans les arguments avancés. C’est par exemple ce qu’affirme Ponthière en 1935 (p.225-227).

Quelles étaient les professions concernées par ces espaces de travail ? Le travail de Delphine Gardey (2001) donne une idée de la situation chez Renault dans l’Entre-deux-guerres en s’appuyant notamment sur des photos de l’Entre-deux-guerres. Les dactylographes étaient évidemment concernées, leur travail s’apparentant à celui des ouvriers et pouvant donc se concevoir dans de grands espaces décloisonnés (p.177), les employées du courrier, du magasin des pièces de rechange ou de la comptabilité (p.196-202) étant également concernées. Dans un travail sur la Société Générale, Hubert Bonin (2004) suggère l’existence de mêmes espaces au siège social pour le service de mécanographie comptable (p.268). L’essentiel des tâches administratives paraît donc avoir été concerné même si la hiérarchie y a très probablement échappé.

Il est courant d’opposer cet entre-deux-guerres à l’après-guerre où les bureaux se seraient progressivement décloisonnés avec la « disparition de murs, cloisons, séparations afin de favoriser la communication » (Fischer (1990), p.174). Ce mouvement aurait accompagné la naissance des bureaux paysagers (aussi appelé landscape office) à partir des années 1960. « Le principe de ces aménagements est basé sur une idée de la communication qui associe ouverture de l’espace, productivité et disparition des indices hiérarchiques » (Fischer (1990), p.175). Le bureau paysager a pu être perçu comme une amélioration du bureau ouvert, en permettant par exemple une meilleure appropriation du lieu de travail (apparition des plantes vertes et plus généralement personnalisation du lieu de travail) ou une meilleure communication.

Une autre caractéristique paraît distinguer le bureau ouvert du bureau paysager. Dans le premier, il semble bien que les mouvements des employés soient limités au maximum, « la déambulation dans les couloirs [étant notamment] proscrite » (Gardey (2001), p.195). Au contraire, dans les bureaux paysagers, la communication et les déplacements ne sont plus interdits, la disparition des cloisons devant au contraire favoriser la communication (Fischer (1990), p.174-175).

La différence revendiquée entre bureaux ouverts et bureaux paysagers est certes réelle mais moins marquée que parfois affirmée. Certains (Giraud (1984) par exemple) opposent le bureau paysager au bureau ouvert en expliquant que les premiers « identifient les circuits d’information […] comme étant des flux de papiers et des circuits de communication orale » (p.159). Il en résulterait une conception de l’espace qui incorporerait ces spécificités. Il ne s’agit pas ici de nier cette caractéristique, mais plutôt d’insister sur le fait que les bureaux ouverts incorporaient parfois ces dimensions comme en atteste l’organisation de l’espace imaginée par Rumpf dès 1925 :



Document 1 – Organisation des bureaux (p.225)
Si la différence ne porte pas précisément sur l’analyse du bureau en terme de flux, on pourrait dire qu’elle se situe dans la nature de la réponse. Dans le bureau ouvert, il s’agit de faire passer la lettre de services en services, alors que dans le bureau paysager, il s’agit de faciliter les déplacements des individus, considérés comme indispensables.

Au fil des ans, ses usages se sont affinés. Alors que suivant l’optique fonctionnaliste, les bureaux du début du XXe siècle étaient conçus pour un usage particulier, ceux de la fin du XXe siècle apparaissent de plus en plus interchangeables, facilitant la mobilité physique dans les organisations (Léon (2010)). Au cours de ces trois dernières décennies, on a ainsi vu apparaître et se développer des bureaux semi-cloisonnés9.

Les tâches qui sont effectués dans les espaces de bureau ouverts ont également évolués : les centres d’appel, les sièges administratifs des grandes entreprises (Girin (1990)), les cabinets de conseil (Léon (2010)) ou encore les starts-ups (Malleret (2004)) de la nouvelle économie y ont aujourd’hui couramment recours.

A partir de ces idéaux-types (bureaux individuels, bureaux paysagers, bureaux ouverts, bureaux semi-cloisonnés), chaque entreprise construit une pratique de l’organisation de l’espace spécifique. On aboutit ainsi à des solutions originales comme par exemple celle décrit par Léon (2010) dans le cas d’Accenture : les bureaux n’ont plus d’occupants fixes, les premiers arrivés s’installant simplement où ils le souhaitent. Mais, jusque dans ces espaces où la territorialité et la hiérarchisation spatiale sont apparemment niées, l’auteur montre comment ces deux notions se réinventent en permanence.

Il est donc permis de s’interroger dès à présent sur la force de ces oppositions entre bureaux ouverts, bureaux paysagers, bureaux semi-cloisonnés etc. En insistant sur la filiation taylorienne des espaces ouverts, les promoteurs des bureaux paysagers suggéraient que les bureaux paysagers prenaient davantage en compte les aspirations des salariés, paraissant ainsi se ranger plutôt de l’Ecole des Relations Humaines que du taylorisme. Une autre lecture, plus critique, pourrait analyser les bureaux paysagers ou les bureaux semi-cloisonnés, comme la réinvention réaménagée des bureaux ouverts. En ce sens, il nous paraissait intéressant de mieux comprendre la nature des bureaux ouverts au travers d’un travail historique.

    1. De l’histoire de la problématique des espaces de bureau

Au-delà de la définition des pratiques spatiales des entreprises, il nous semble important de lier ces pratiques aux motivations qui guident ces choix. Dans sa thèse récente, Mickaël Fenker (2003) identifie trois fonctions à l’espace (p.52-56) reprise par Malleret (2004). Cette typologie recoupe les trois dimensions identifiées par Vilnai-Yavetz et alii (2005). La dimension instrumentale vise à faire de l’espace de travail le moyen d’une meilleure efficacité ou efficience. On peut y distinguer deux dimensions : le bureau outil, qui vise à optimiser l’organisation d’un poste de travail, tandis que le bureau catalyseur s’intéresse à l’organisation de l’ensemble de l’espace de travail. La dimension symbolique (ou bureau message) vise à utiliser l’espace comme une signe de bonne santé financière (les banques de la fin du XIXe siècle) ou de hiérarchie au sein d’un espace travail. Une dernière dimension à prendre en compte est l’esthétique qui sera moins abordée ici.

Longtemps, la dimension instrumentale de l’espace de travail n’est pas apparue comme fondamentale. Comme le note Coquery (2001), les hôtels particuliers où s’exercent l’activité de l’Etat ne semblent guère fonctionnels, les espaces de vie et de travail étant mélangés (p.55). Ils apparaissent au contraire comme l’expression d’une richesse et d’un pouvoir (p.14).

L’espace administratif de l’entreprise semble construit sur le même modèle. La recherche de Ngo Hai Chau (1979) nous fournit quelques pistes en la matière sur le modèle administratif de la manufacture (XVIIIe et début XIXe siècle) : la fonction symbolique paraît là-aussi déterminante : « ce qui frappe, c’est l’impression générale de représentation et de prestige, l’idée aussi que l’activité industrielle ne peut pas s’exposer et qu’il convient de la dissimuler au profit d’une architecture monumentale » (p.168). Cette « architecture monumentale » désigne les espaces de bureau qui vise à montrer tout à la fois « sa noblesse et son élégance » (p.164).

La dimension instrumentale va rapidement pénétrer dans l’usine, d’abord dans les espaces de production, puis dans les bureaux dès la fin du XIXe siècle, contribuant à rejeter la fonction symbolique de l’espace, perçue comme un coût inutile. L’arrivée du taylorisme modifie la lecture de l’espace de travail. Dans une optique très instrumentale, il s’agit d’étudier comment l’amélioration des conditions de travail peut permettre d’améliorer la productivité, la question de l’éclairage étant par exemple largement abordée par la presse professionnelle française (Faure (1912), Leffingwell (1919), Thompson et Planus (1924), Anonyme (1927 et 1928) etc.). En cela, on ne peut que rejoindre Taylor et Spicer (2007) qui ont trouvé de « nombreux éléments prouvant que les problématiques d’organisation de l’espace existent peut-être (tant dans les réflexions que dans les pratiques) depuis le développement du management scientifique et l’expérience d’Hawthorne » (p.341). A partir de ce moment, on peut distinguer deux grandes façons d’analyser l’espace de travail.

La première revendique le postulat taylorien : l’espace de travail constituerait un levier de performance pour les organisations. Depuis les recherches pionnières de Festinger, Schachter et Back (1950) et Newcomb (1956), on sait qu’il existe des liens entre l’architecture et l’aménagement intérieur d’un lieu d’une part et la communication et les interactions sociales d’autre part. Comme le notait il y a vingt-cinq ans Bertrand Giraud (1984), une revue comme Environment & Behavior s’est longtemps contenté de se poser la question de « l’impact d’un environnement donné sur la performance et la satisfaction du travailleur » (p.26). Certaines recherches concluaient sur l’amélioration de la communication et de la satisfaction (Sundstrom et alii (1980 et 1982)), la diminution des coûts (Hedge (1982)) ou encore la prévisibilité de cette influence (O’Neill (1994)). Au contraire, d’autres études ont mis en évidence des limites comme la dégradation des relations humaines (Brennan et alii (2002)), voire de la motivation et des performances (Oldham et Brass (1979)). Une troisième catégorie de travaux interrogent le lien entre changement organisationnel et changement spatial (Oldham et Brass (1979) ou McElroy et Morrow (2010)).

A côté de ces recherches, d’autres champs se sont intéressés aux espaces de travail dans une optique plus compréhensive. Dans le sillage de l’anthropologie de l’espace d’Edward Hall (1966) ou d’Henri Lefebvre (1974), l’anthropologie s’est penchée sur la question, développant des concepts centraux comme ceux de la production de l’espace par une société et sa nécessaire appropriation par les individus. Assez peu connu en sciences de gestion, ce travail a toutefois inspiré un article historique à Carmona, Ezzamel et Guttierez (2002) sur les rapports entre les pratiques comptables et l’organisation de l’espace dans une usine de tabac au XVIIIe siècle en Espagne.

A côté de cette analyse, on retrouve dans les recherches d’histoire de l’architecture des dimensions techniques indispensables à la bonne compréhension de l’histoire des espaces de travail : deux grandes synthèses sur l’histoire de l’architecture (Ragon (1991a et b) et Loupiac et Mengin (1997)), l’invention du béton armé régulièrement utilisé dans les immeubles de bureau (Delhumeau (1999)).

Enfin des psychologues du travail comme par exemple Fischer (1997), Louche (2007), Bouchet et alii (2008) se sont penchés sur cette question. Il s’agit de comprendre les effets de l’organisation des espaces sur la société. Les espaces de travail ne constituent donc qu’une petite partie de leur recherche (l’habitat ou les espaces publics étant habituellement vérifiés).

    1. L’angle du contrôle

L’angle que nous avons choisi vise à comprendre comment l’espace peut être utilisé comme un moyen de contrôle. A la suite de la lecture de Bouquin (2001) des travaux d’Anthony (1965), il est courant d’opposer trois niveaux de contrôle : la planification stratégique, le contrôle de gestion et le contrôle opérationnel (p.64). C’est à ce dernier niveau que nous nous intéressons ici. Cette distinction n’est évidemment pas une opposition, les différents niveaux se complétant, la planification étant supposée se décliner à travers les outils de contrôle de gestion, ce dernier étant indissociable du contrôle opérationnel (Bouquin (2001), p.65).

Notre travail se situe évidemment au niveau opérationnel, l’enjeu consistant à comprendre comment les espaces de travail au bureau peuvent devenir (ou non) des moyens de contrôle des individus. De ce point de vue, la période taylorienne nous paraît un moment extrêmement intéressant permettant d’éclairer cette question. En effet, le taylorisme rejette largement les dimensions esthétiques et symboliques pour se cantonner en apparence sur la dimension instrumentale. Il s’agira donc de voir si les dimensions esthétiques et symboliques ne ressurgissent pas, venant entraver la dimension instrumentale.

    1. De la méthodologie historique

La méthodologie de recherche ici développée emprunte à ce que les historiens appellent la socio-histoire. Il s’agit d’une part de « montrer l’historicité du monde dans lequel nous vivons, pour mieux comprendre comment le passé pèse sur le présent [et d’autre part à] comprendre en quoi le développement des moyens d’action à distance a transformé ces relations de pouvoir » (Noiriel (2006), p.4-5). Les pratiques d’organisation de l’espace obéissent à ces deux caractéristiques : l’étude de cas envisagé montre les relations de pouvoir en même temps que son historicité. Le but est finalement de mettre en évidence le sens de ces pratiques.

Le recours à l’histoire comme méthodologie de recherche est loin d’être uniforme selon les sources retenues Un premier choix peut consister à multiplier les sources et les cas pour construire la chronologie de l’émergence d’un phénomène. Ce type de recherches conduit à une périodisation, à l’analyse de l’apparition ou de la disparition de tel ou tel phénomène. Se situant en général dans un temps long (de quelques décennies à plusieurs siècles), ces travaux donnent lieu à des synthèses volumineuses qui ont notamment fait la renommée de l’Ecole des Annales (voir par exemple Civilisation matérielle, économie et capitalisme de Fernand Braudel). Ce type de recherches a été vivement critiqué à partir des années 1970, ses détracteurs lui reprochant notamment de reprendre une vision marxiste sommaire, subordonnant le politique, le social et le culturel à l’économique (Noiriel (2006), p.56). Cela peut amener notamment à plaquer les catégories actuelles sur les réalités passées, tendant à les naturaliser.

Un autre choix peut consister à se focaliser sur un cas unique10. L’ouvrage de l’historien italien, Carlo Ginzburg, Le Fromage et les vers, en reconstituant l’univers mental d’un meunier italien du XVIe siècle, a ainsi ouvert la voie à ce que l’on appelle la micro-histoire. De grands historiens français comme Agulhon (1979) ou Corbin (1998) ont suivi cette voie pour former un courant historique à part entière. Il ne s’agit plus tant ici de comprendre un phénomène dans sa globalité sociale (niveau macro), mais plutôt une situation historique donnée (niveau micro), en s’appuyant sur les descriptions denses prônées par l’anthropologue Clifford Geertz (1973). En ce sens, la micro-histoire peut se lire comme une anthropologie historique. Des recherches de ce type ont commencé à être produites en histoire de la gestion comme en témoignent les articles de Lee (1994), Carmona et Guttierez (2005), Zeff (2007) et Lee (2008). A l’inverse des recherches plus traditionnelles, ces méthodes partent des pratiques des acteurs pour les comprendre en les replaçant dans leur contexte. Il n’en reste pas moins que ces recherches posent question dans leur généralisation ou, comme l’on dirait en histoire au niveau de l’articulation entre micro et macro (Revel (1996)). Quoi qu’il en soit, seule la multiplication de ce type de recherches permettra d’affirmer plus clairement ce qui relève du cas particulier et de la généralité. A travers le traitement micro-historique, il s’agit d’interroger les motivations des dirigeants, leur univers intellectuel, leur façon de penser un problème de gestion et d’y apporter une réponse.

Dans cette recherche, nous avons donc privilégié le cas de Pont-à-Mousson durant les années 1920. Une des particularités de l’entreprise (qui a fusionné avec Saint-Gobain en 1970, suite à l’OPA ratée de BSN en 1968) est la volonté de ses dirigeants (Camille Cavallier puis Marcel Paul) de laisser une trace. Nous disposons donc de l’intégralité des documents sur lesquels les dirigeants se sont fondés pour prendre leurs décisions : rapports, notes et réponses, compte-rendu des visites d’autres entreprises, projets des architectes et aménagement intérieur des bureaux. Entre l’intention initiale (1921) et sa réalisation finale (1928), il se passe donc sept années que nous allons analyser. De façon plus marginale, nous continuerons jusqu’en 1930, où nous avons pu retrouver diverses notes relatives à ce réaménagement.

Le traitement méthodologique de l’histoire insiste sur l’importance du dépouillement primaire des archives (c’est-à-dire par le chercheur). Tous les documents cités doivent être précisément sourcés (en notes de bas de page et/ou en état des sources) pour permettre la vérification des affirmations du chercheur (critique externe). De plus, les données recueillies doivent être systématiquement confrontés avec « ce que l’on connaît par ailleurs des documents analogues » (Prost (1996), p.61) pour garantir la fiabilité des informations collectées (critique interne). Dans cette perspective, nous avons triangulé les données recueillies avec des recherches menées sur l’histoire de Pont-à-Mousson ou de l’architecture.

La méthodologie historique passe également par un récit qui rend compte de la recherche. Le récit, au travers d’une chronologie, doit faire émerger un sens, une compréhension globale et/ou des causalités. Dans cette approche, la réflexion théorique ne peut émerger qu’a posteriori, comme une conséquence de l’étude de cas.

    1. Une lecture foucaldienne du cas Pont-à-Mousson

Le recours à l’œuvre de Michel Foucault pour appréhender l’espace de travail nous est apparu pertinent. Les deux notions développées par Eric Pezet (2004) paraissent ici pertinentes et stimulantes : la discipline des individus via la surveillance et la gouvernementalité.

La première porte sur la notion de discipline et renvoie aux pratiques de surveillance, qui, pour Michel Foucault (1975), caractérise les pratiques spatiales de la société moderne (école, hôpital, prison etc.). Ce recours nous paraissait s’imposer, tant Foucault a travaillé sur ces questions. Il propose notamment des notions comme le quadrillage, la fonctionnalisation de l’espace ou encore le rang (p.166-175), qui aboutiraient à des pratiques de surveillance et d’auto-surveillance.

La gouvernementalité selon Foucault peut se définir comme « le mode de conduite des conduites » (Pezet (2004), p.179). Il vise à analyser les motivations des actions des individus, ce qui vise à lever la critique de l’oubli de l’acteur fait au modèle panoptique. L’exemple de Miller (1991) montre par exemple comment la diffusion des outils de choix d’investissement dans les entreprises des années 1960 correspondait aux préoccupations de croissance économique. Dans notre cas, cette idée de gouvernementalité nous permettait notamment de mieux comprendre comment s’était mis en place cette problématique des espaces de travail.

A travers ce cas, nous essaierons de répondre à trois questions qui structureront notre démonstration : quelle est l’intention initiale qui préside au choix d’aménagement des bureaux (2) ? Comment ces intentions initiales sont-elles appliquées (3) ? A l’aide de ce cas, que peut-on en conclure sur l’efficacité et l’efficience des modes de contrôle via l’espace (4) ?
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