I. Le langage est-il le propre de l’homme ?








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II. Langage et pensée




A. Peut-on penser sans langage ?




1. La pensée préexiste au langage


Nous sommes spontanément enclins à penser qu’il existe une pensée qui préexiste au langage. Le langage ne serait qu’un moyen d’exprimer et de communiquer des idées qui sont en nous indépendamment de lui. Cette conception du langage comme un simple instrument extérieur à la pensée et qui permet de l’exprimer de manière transparente est celle de Descartes et de Hobbes. Pour Hobbes notamment, les mots (et les signes en général) ne sont qu’un moyen de nous rappeler nos pensées. Ils ne signifient pas par eux-mêmes :
L’usage général de la parole est de transformer notre discours mental en discours verbal, et l’enchaînement de nos pensées en un enchaînement de mots ; et ceci en vue de deux avantages : d’abord d’enregistrer les consécutions5 de nos pensées ; celles-ci, capables de glisser hors de notre souvenir et de nous imposer ainsi un nouveau travail, peuvent être rappelées par les mots qui ont servi à les noter ; le premier usage des dénominations est donc de servir de marques ou de notes en vue de la réminiscence. L’autre usage consiste, quand beaucoup se servent des mêmes mots, en ce que ces hommes se signifient l’un à l’autre, par la mise en relation et l’ordre de ces mots, ce qu’ils conçoivent ou pensent de chaque question, et aussi ce qu’ils désirent, ou qu’ils craignent, ou qui éveille en eux quelque autre passion. Dans cet usage, les mots sont appelés des signes.

Thomas Hobbes, Léviathan (1651)
Mais comment peut-on penser sans langage ? L’exemple des enfants sauvages (ex : Victor de l’Aveyron, cas étudié à la fin du XVIIIe siècle) montre que le langage semble indispensable à la pensée. Car la pensée consiste à utiliser des concepts (cheval, bleu, fatigue, etc.), c’est-à-dire à regrouper tout un ensemble de sensations dans une catégorie commune. Or comment utiliser une telle catégorie sans un représentant sensible pour la manipuler ? Les mots sont ces « poignées » sensibles par lesquelles nous manipulons le plus souvent les concepts. Mais les représentations mentales peuvent jouer le même rôle. Ainsi, même si nous étions capables de penser en dehors de toute langue (français, anglais…), cela ne signifierait pas pour autant que nous pouvons penser sans langage, car nos représentations mentales elles-mêmes constitueraient un premier langage.

2. Pensée et langage sont indissociables


Qu’est-ce que penser, sinon se parler à soi-même dans sa tête ? La pensée est un dialogue intérieur de l’âme avec elle-même.
Donc, pensée et discours, c’est la même chose, sauf que c’est le dialogue intérieur et silencieux de l’âme avec elle-même que nous avons appelé de ce nom de pensée.

Platon, Sophiste, 264a-264b
Théétète. – Qu’est-ce que tu appelles penser ?

Socrate. – Une discussion que l’âme elle-même poursuit tout du long avec elle-même à propos des choses qu’il lui arrive d’examiner. C’est en homme qui ne sait pas6, il est vrai, que je te donne cette explication. Car voici ce que me semble faire l’âme quand elle pense : rien d’autre que dialoguer, s’interrogeant elle-même et répondant, affirmant et niant. Et quand, ayant tranché, que ce soit avec une certaine lenteur ou en piquant droit au but, elle parle d’une seule voix, sans être partagée, nous posons que c’est là son opinion. De sorte que moi, avoir des opinions, j’appelle cela parler, et que l’opinion, je l’appelle un langage, prononcé, non pas bien sûr à l’intention d’autrui ni par la voix, mais en silence à soi-même.

Platon, Théétète, 189e-190a
Merleau-Ponty soutient que pensée et langage sont indissociables. On pourrait objecter que nous pensons parfois « d’un seul coup », sans mots. Mais c’est une illusion, dit Merleau-Ponty :
D’abord la parole n’est pas le « signe » de la pensée, si l’on entend par là un phénomène qui en annonce un autre comme la fumée annonce le feu (…). [La parole et la pensée] sont enveloppées l’une dans l’autre, le sens est pris dans la parole et la parole est l’existence extérieure du sens. Nous ne pourrons pas davantage admettre, comme on le fait d’ordinaire, que la parole soit un moyen de fixation, ou encore l’enveloppe et le vêtement de la pensée. (…)

Pourquoi la pensée chercherait-elle à se doubler ou à se revêtir d’une suite de vociférations, si elles ne portaient et ne contenaient en elles-mêmes leur sens ? Les mots ne peuvent être les « forteresses de la pensée », et la pensée ne peut chercher l’expression que si les paroles sont par elles-mêmes un texte compréhensible et si la parole possède une puissance de signification qui lui soit propre. Il faut que, d’une manière ou de l’autre, le mot et la parole cessent d’être une manière de désigner l’objet ou la pensée, pour devenir la présence de cette pensée dans le monde sensible, et, non pas son vêtement, mais son emblème ou son corps. Il faut qu’il y ait, comme disent les psychologues, un « concept linguistique » (…) ou un concept verbal (…), une « expérience interne centrale, spécifiquement verbale, grâce à laquelle le son entendu, prononcé, lu ou écrit devient un fait de langage ». (…) La pensée n’est rien d’« intérieur », elle n’existe pas hors du monde et hors des mots. Ce qui nous trompe là-dessus, ce qui nous fait croire à une pensée qui existerait pour soi avant l’expression, ce sont les pensées déjà constituées et déjà exprimées que nous pouvons rappeler à nous silencieusement et par lesquelles nous nous donnons l’illusion d’une vie intérieure. Mais en réalité ce silence prétendu est bruissant de paroles, cette vie intérieure est un langage intérieur.

Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945)
De plus, notre appareil conceptuel (l’ensemble des concepts dont nous disposons) est étroitement lié à la langue. En effet c’est la langue qui nous fournit nos concepts, représentés par des mots : « cheval », « rouge », « ville », « plaisir », etc. Ferdinand de Saussure, le fondateur de la linguistique moderne, montre que la langue découpe simultanément dans la masse amorphe des sons et dans la masse amorphe des idées confuses pour créer un signe. Par exemple, le signe bleu, qui consiste en une image acoustique associée à une représentation mentale, est produit par un double découpage : d’une part, le son /bleu/ est isolé des sons voisins, comme /pleut/, qui prennent un autre sens ; d’autre part, la couleur bleue est distinguée du vert d’un côté, du jaune de l’autre. L’idée de Saussure est que les idées (ou concepts), pas plus que les sons (ou phonèmes), ne préexistent à la langue. La langue est comme une feuille de papier dont la pensée est le recto, le son est le verso.

Ainsi la langue « découpe » le réel avec des concepts et des mots qui en désignent les différentes parties. C’est une sorte de cartographie. Par conséquent, le sens d’un mot est délimité par les mots voisins. Les mots « condescendance », « mépris », « dédain » et « hauteur » sont voisins, de sorte que le sens de chacun ne peut être précisément délimité que par opposition aux autres. Autre exemple : le mouton se dit sheep en anglais. Mais ces deux mots n’ont pas tout à fait la même valeur car l’anglais dispose du mot mutton pour désigner la pièce de viande apprêtée et servie à table. Saussure va jusqu’à dire que le sens des mots est entièrement donné par ces différences. Ce qui fait le sens d’un mot, c’est sa différence avec les autres mots. Ce qui constitue le concept de « chêne », c’est tout ce qui distingue le chêne des autres feuillus. Bref, une chose est constituée par l’ensemble des propriétés qui la distinguent des autres. Cette idée contredit donc l’idée naïve que nous pourrions avoir d’une langue comme une nomenclature, une liste de mots reliés à une liste de choses : les choses ne préexistent pas au langage, elles sont créées par le langage. Le « bleu » ne préexiste pas, il est déterminé par le langage. On aurait tout aussi bien pu découper les couleurs autrement : Violet, bleu turquoise (à mi-chemin entre le bleu et le vert), jaune, etc. Cette idée selon laquelle le sens des signes est donné par leurs relations fait de la langue une structure au sens fort. « Dans la langue il n’y a que des différences sans termes positifs », écrit Saussure7. « Ce qui distingue un signe, voilà tout ce qui le constitue. »8 C’est de la généralisation de ces idées à l’ensemble des sciences humaines qu’est né le courant structuraliste qui s’est développé en France dans les années 1960.

La conclusion de cette analyse de la langue est que notre schème conceptuel dépend de notre langue, donc que la pensée est toujours tributaire d’une langue, donc d’une culture. Par exemple, les Inuits disposent d’une dizaine de termes pour qualifier les nuances de blanc et les différents types de neige. Des langues comme le grec ou l’allemand permettent de substantiver des noms ou des adjectifs (ex : la rougeur, le manger, le faire), ce qui peut avoir des conséquences importantes sur la pensée philosophique. Cette thèse, selon laquelle la langue détermine la pensée, est connue sous le nom de l’hypothèse « Sapir-Whorf », du nom des deux chercheurs en linguistique qui ont poussé cette thèse le plus loin dans la première moitié du XXe siècle. Toutefois cette thèse extrême a été significativement nuancée par la suite.

Et on peut en effet critiquer cette thèse. En effet, n’est-ce pas plutôt la pensée qui détermine la langue, plutôt que l’inverse ? D’où vient la langue, et comment expliquer ses évolutions, la création de concepts ? Il doit y avoir une faculté préconceptuelle en l’homme qui lui permet de dépasser les concepts dont il dispose. Ainsi ce n’est pas parce que les eskimos ont beaucoup de mots pour les nuances de blanc qu’ils parviennent à distinguer ces nuances : c’est au contraire parce qu’ils s’intéressent à ces nuances et sont capables de les distinguer qu’ils ont dû inventer des mots correspondants. Il faut donc, semble-t-il, admettre une capacité de modifier et de créer des concepts ; donc une forme de pensée antéprédicative.

3. Perception, action et langage


L’action et la perception constituent un élément à la fois conceptuel et préconceptuel, qui permet de faire le lien entre le continuum du réel et les catégories conceptuelles. Par exemple, la perception visuelle nous met face à des variations continues de couleurs présentées par l’arc-en-ciel. A partir de cette donnée, nous sommes capables aussi bien de reconnaître le caractère continu des transitions que de découper ce continuum en catégories distinctes (violet, bleu, vert, etc.).

Autre exemple : si on étudie les nuages, ou de simples formes dessinées, on peut les regrouper en catégories avant même d’avoir un mot (cumulus, stratus, etc.) correspondant à chaque type, à chaque concept. La perception est donc capable de créer des concepts par elle-même, antérieurement à toute langue donnée.

De même, l’action révèle du « préconceptuel » : parfois il nous arrive d’agir, de résoudre un problème pratique sans faire appel à la pensée conceptuelle. On peut imaginer que cette pensée est partagée par certains animaux, eux aussi capables de résoudre certains problèmes pratiques. Mais on pourrait encore distinguer le cas de l’homme, qui résout véritablement un problème par la pensée, de celui de l’animal qui procède simplement par essai et erreur, comme une souris qui finit par trouver son chemin dans un labyrinthe à force de tâtonner.

Plus fondamentalement, le sens lui-même repose dans l’action. Quand nous pensons, nos idées (exprimées ou non dans le langage) renvoient toujours, ultimement, à un réseau d’actions et de perceptions, que les philosophes analytiques contemporains appellent l’« arrière-plan ». Il n’est pas évident de savoir si l’on peut dissocier pensée et langage, mais il est clair qu’on ne peut dissocier pensée et action (et perception).

Nous pouvons ainsi critiquer l’idée que nous serions enfermés dans le langage : notre pensée renvoie à l’action, à notre expérience ; si nous sommes enfermés quelque part c’est dans l’action, dans le champ empirique des expériences.

Montrer la parenté étroite entre la pensée et l’action, voire dire que la pensée se réduit à l’action, est un argument ambivalent. D’un côté, cela semble donner un ancrage prélinguistique à la pensée : l’action. Mais d’un autre côté, cela veut dire qu’il n’existe pas de signification idéale. Si la pensée se réduit à l’action, la signification d’un mot se réduit à son mode d’emploi, à la manière dont il est utilisé. C’est la thèse de Wittgenstein et de Quine, autre philosophe analytique dont nous parlerons plus tard9. L’idée d’une signification idéale est comme l’idée d’une règle idéale : c’est un mythe, une fiction. Nous ne savons pas exactement quel est le sens des mots que nous utilisons, car le savoir reviendrait à savoir comment nous les utiliserions face à une infinité de cas. Par exemple, nous ne savons pas exactement ce qu’est un « célibataire » : un homme non marié ? un veuf ? un homme qui vit seul ? Et même si la définition était claire, on ne pourrait pas être sûr de ne jamais rencontrer, un jour, une nouvelle situation qui nous imposerait de préciser cette définition. De la même manière, pour savoir si un élève maîtrise l’addition il faudrait le tester sur un nombre infini de cas, en lui demandant la somme de tous les nombres possibles ! Sans cela rien ne prouve qu’il n’applique pas une autre règle, qui coïncide avec l’addition seulement sur les cas testés.

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