I. Le langage est-il le propre de l’homme ?








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C. La double articulation du langage



Un premier point qui permet de distinguer véritablement le langage humain du langage animal est la double articulation du langage humain. Une expression signifiante, chez l’homme (par exemple une phrase), peut se décomposer en mots et en lettres, mais surtout en monèmes (on parle aussi de morphèmes) et en phonèmes. Les monèmes sont les unités significatives minimales. Par exemple, « rembarquons » contient quatre monèmes : r-em-barqu-ons. « Au fur et à mesure », au contraire, est constitué d’un seul monème, car cette expression qui signifie « progressivement » ne s’analyse pas en significations partielles qui contribuent à cette signification générale. Chaque monème, à son tour, peut s’analyser en phonèmes. Les phonèmes sont les unités sonores minimales. Dans notre exemple, le monème « barqu » est composé de quatre phonèmes : b, a, r, qu. La définition des phonèmes dépend de chaque langue : chaque langue découpe dans les sons des limites significatives. Par exemple, en français le jota espagnol, le r et le r roulé forment un seul phonème, r. En revanche, en espagnol on distingue le jota du r.

Cette double articulation distingue le langage humain des langages animaux : dans ceux-ci, les signes (ou signaux) ne peuvent pas être décomposés en parties elles-mêmes significatives : les différentes notes du chant des oiseaux n’ont pas de sens. Par exemple les corbeaux disposent d’une quinzaine de cris, chacun correspondant à une situation et à une signification particulière. De même, un langage comme le code de la route ne contient qu’une simple articulation : la signification du panneau est constituée par plusieurs significations combinées, mais ces monèmes ne se laissent pas analyser à leur tour. Par exemple la circularité du panneau signifie une obligation, la forme triangulaire un danger, etc. Ces formes ne se décomposent pas à nouveau en parties.

Cette double articulation du langage a été progressivement transposée dans l’écriture : au début, l’écriture était symbolique : une représentation simplifiée de la chose signifiait la chose. Peu à peu, pour désigner les entités abstraites, on fit usage du rébus. C’est ainsi que les symboles en vinrent à signifier les sons, et non les choses : on s’achemina ainsi vers la lettre et les écritures alphabétiques. A l’inverse le chinois, qui n’a pas connu cette innovation, a une écriture simplement articulée, ce qui conduit à une explosion du nombre de signes : on compte environ 80 000 idéogrammes ! Heureusement, certains traits communs permettent de soulager quelque peu la mémoire.

On voit que l’immense avantage de la double articulation du langage est précisément l’économie : avec seulement 30 ou 50 phonèmes (et encore moins de lettres, car les phonèmes peuvent être obtenus par combinaison de lettres), on arrive à former les quelques milliers de monèmes dont une langue à besoin, et l’association de ces monèmes produit à son tour les milliers de mots du dictionnaire…

D. Réaction et représentation




1. Le langage animal est un automatisme sensori-moteur


Mais cette différence technique entre le langage animal et le langage humain laisse peut-être de côté l’essentiel, qui est la faculté symbolique de manipuler ce langage. Dans le signal animal, la réaction est automatique. Il s’agit d’un langage figé qui n’exprime pas des pensées mais des sentiments, besoins. La réaction est immédiate. Il n’y a pas d’intention de signifier. Il faut bien distinguer cette simple fonction sensori-motrice de la véritable faculté de représentation, qui est une faculté de tenir une chose pour une autre (par exemple, utiliser un fétiche, jouer à la poupée, utiliser un mot), en sachant qu’il ne s’agit pourtant pas de cette chose. C’est-à-dire faire semblant en ayant conscience de faire semblant. Ainsi on pourrait dire que les animaux utilisent des signes, mais sans avoir conscience d’utiliser des signes. Le chien de berger peut apprendre à obéir aux ordres de son maître, mais il n’a pas conscience de ce qu’il fait. C’est pour cela que les animaux ne peuvent développer eux-mêmes leur langage. Celui-ci est inné ou inculqué par l’homme :
L’invention de l’art de communiquer nos idées dépend moins des organes qui nous servent à cette communication que d’une faculté propre à l’homme qui lui fait employer ses organes à cet usage, et qui, si ceux-là lui manquaient, lui en ferait employer d’autres à la même fin. Donnez à l’homme une organisation tout aussi grossière qu’il vous plaira : sans doute il acquerra moins d’idées ; mais pourvu seulement qu’il y ait entre lui et ses semblables quelque moyen de communication par lequel l’un puisse agir et l’autre sentir, ils parviendront à se communiquer enfin tout autant d’idées qu’ils en auront.

Les animaux ont pour cette communication une organisation plus que suffisante, et jamais aucun d’eux n’en a fait cet usage. Voilà, ce me semble, une différence bien caractéristique. Ceux d’entre eux qui travaillent et vivent en commun, les castors, les fourmis, les abeilles, ont quelque langue naturelle pour s’entrecommuniquer, je n’en fais aucun doute. Il y a même mieux de croire que la langue des castors et celle des fourmis sont dans le geste et parlent seulement aux yeux. Quoi qu’il en soit, par cela même que les unes et les autres de ces langues sont naturelles, elles ne sont pas acquises ; les animaux qui les parlent les ont en naissant ; ils les ont tous, et partout la même ; ils n’en changent point, ils n’y font pas le moindre progrès. La langue de convention n’appartient qu’à l’homme. Voilà pourquoi l’homme fait des progrès, soit en bien, soit en mal, et pourquoi les animaux n’en font point.

Jean-Jacques Rousseau, Essai sur l’origine des langues (1781)

Rousseau retrouve ici son idée selon laquelle ce qui distingue l’homme de l’animal n’est pas tant l’entendement (ou pensée) que la liberté, la perfectibilité1. Mais c’est surtout le linguiste Emile Benveniste qui souligne le fait que la différence entre le langage humain et le langage animal est liée à la maîtrise de la faculté symbolique :
Employer un symbole est cette capacité de retenir d’un objet sa structure caractéristique et de l’identifier dans des ensembles différents. C’est cela qui est propre à l’homme et qui fait de l’homme un être rationnel. La faculté symbolisante permet en effet la formation du concept comme distinct de l’objet concret, qui n’en est qu’un exemplaire. Là est le fondement de l’abstraction. (…) Or, cette capacité représentative d’essence symbolique qui est à la base des fonctions conceptuelles n’apparaît que chez l’homme.

(…) Prenons d’abord grand soin de distinguer deux notions qui sont bien souvent confondues quand on parle du « langage animal » : le signal et le symbole.

Un signal est un fait physique relié à un autre fait physique par un rapport naturel ou conventionnel : éclair annonçant l’orage ; cloche annonçant le repas ; cri annonçant le danger. L’animal perçoit le signal et il est capable d’y réagir adéquatement. On peut le dresser à identifier des signaux variés, c’est-à-dire à relier deux sensations par la relation de signal. (…) Mais il utilise en outre le symbole qui est institué par l’homme ; il faut apprendre le sens du symbole, il faut être capable de l’interpréter dans sa fonction signifiante et non plus seulement de le percevoir comme impression sensorielle, car le symbole n’a pas de relation naturelle avec ce qu’il symbolise. L’homme invente des symboles ; l’animal, non. (…) On dit souvent que l’animal dressé comprend la parole humaine. En réalité l’animal obéit à la parole parce qu’il a été dressé à la reconnaître comme signal, mais il ne saura jamais l’interpréter comme symbole. Pour la même raison, l’animal exprime ses émotions, il ne peut les dénommer. On ne saurait trouver au langage un commencement ou une approximation dans les moyens d’expression employés chez les animaux. Entre la fonction sensori-motrice et la fonction représentative, il y a un seuil que l’humanité seule a franchi. (…) L’émergence de Homo dans la série animale peut avoir été favorisée par sa structure corporelle ou son organisation nerveuse ; elle est due avant tout à sa faculté de représentation symbolique, source commune de la pensée, du langage et de la société.

Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale (1966)

2. Le langage humain est représentatif et suppose la pensée


Ce que tout ceci indique, au fond, c’est que la faculté de langage au sens fort repose sur la pensée et la révèle. Ainsi Descartes, dans le Discours de la méthode (5e partie), affirme que le langage distingue l’homme de l’animal, car le langage est révélateur de la pensée. Les animaux ne disposent pas vraiment du langage, mais d’une simple faculté d’émettre des signes liés à des stimuli immédiats, à des affects et des besoins (ex : exprimer la faim, la peur, etc.) :
Or, par ces deux mêmes moyens2, on peut aussi connaître la différence qui est entre les hommes et les bêtes. Car c’est une chose bien remarquable, qu’il n’y a point d’hommes si hébétés et si stupides sans en excepter même les insensés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées ; et qu’au contraire, il n’y a point d’autre animal, tant parfait et tant heureusement né qu’il puisse être, qui fasse le semblable. Ce qui n’arrive pas de ce qu’ils ont faute d’organes3, car on voit que les pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c’est-à-dire, en témoignant qu’ils pensent ce qu’ils disent ; au lieu que les hommes qui, étant nés sourds et muets, sont privés des organes qui servent aux autres pour parler, autant ou plus que les bêtes, ont coutume d’inventer d’eux-mêmes quelques signes, par lesquels ils se font entendre à ceux qui, étant ordinairement avec eux, ont loisir d’apprendre leur langue. Et ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais qu’elles n’en ont point du tout. Car on voit qu’il n’en faut que fort peu pour savoir parler ; et d’autant qu’on remarque de l’inégalité entre les animaux d’une même espèce, aussi bien qu’entre les hommes, et que les uns sont plus aisés à dresser que les autres, il n’est pas croyable qu’un singe ou un perroquet, qui serait des plus parfaits de son espèce, n’égalât en cela un enfant des plus stupides, ou du moins un enfant qui aurait le cerveau troublé, si leur âme n’était d’une nature du tout différente de la nôtre. Et on ne doit pas confondre les paroles avec les mouvements naturels, qui témoignent des passions, et peuvent être imités par des machines aussi bien que par les animaux ; ni penser, comme quelques anciens, que les bêtes parlent, bien que nous n’entendions pas leur langage : car s’il était vrai, puisqu’elles ont plusieurs organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourraient aussi bien se faire entendre à nous qu’à leurs semblables. C’est aussi une chose fort remarquable que, bien qu’il y ait plusieurs animaux qui témoignent plus d’industrie que nous en quelques-unes de leurs actions, on voit toutefois que les mêmes n’en témoignent point du tout en beaucoup d’autres : de façon que ce qu’ils font mieux que nous ne prouve pas qu’ils ont de l’esprit ; car, à ce compte, ils en auraient plus qu’aucun de nous, et feraient mieux en toute chose ; mais plutôt qu’ils n’en ont point, et que c’est la nature qui agit en eux, selon la disposition de leurs organes : ainsi qu’on voit qu’un horloge, qui n’est composé que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps, plus justement que nous avec toute notre prudence.

René Descartes, Discours de la méthode, 5e partie
On pourrait en effet appliquer sensiblement le même raisonnement aux machines, notamment aux ordinateurs, qui sont capables de simuler une conversation humaine avec toujours plus de ressemblance. Alan Turing a d’ailleurs proposé le critère suivant : si un ordinateur peut passer pour un être humain dans une conversation, alors il doit être considéré comme intelligent (c’est le « test de Turing »).

Dans ce lien entre le langage et la pensée on retrouve l’ambiguïté originelle exprimée par le terme grec logos, qui signifie à la fois langage et raison, pensée. Aristote avait défini l’homme comme un zoon logon ekhon4, c’est-à-dire un animal doué du « logos ». On peut traduire cette expression par « animal rationnel » ou « être de langage ». Langage, raison et humanité semblent donc étroitement liées. Mais cela n’est vrai qu’en un sens restreint du mot « langage », car nous avons vu que les animaux disposent d’un certain langage. Il convient maintenant d’analyser plus avant les rapports entre langage et pensée.

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